15/12/2007

15/12/07 - 02:37

DLXV. - Lusi, t'as nien.



Me voici, tirelititi, de retour, turelututu, de presque deux mois, tirelamoi, en Lusitanie, tirelititi (bis). On repart sous peu, mais j'ai droit à une pause pour les fêtes.

Maintenant je sais dire "belle vue" en portugèche, ainsi que pain, main, boire, agua com gas (se prononce agouacogache, le Bad moyen est prié de ne pas confondre avec le rital, merci et on n'oublie pas le guide à la sortie), et je suis un spécialiste de la gastronomie de la région du Douro. Je peux vous soliloquer sur la francesinha especial, com ovo ou avec la garniture d'alhes francese, ou d'arroz com bacalhau, la cerveza et l'alheira.

Miam, c'est bon l'alheira. Que du gras, une allure d'holoturie, mais jarnidieu ! C'est à ranger pourtant, avec la mitraillette belgeoise, dans la catégorie "plat dont il vaut mieux ignorer la composition - et de toute manière le serveur non plus ne la connaît pas".

Je confirme cependant à tout curieux, lecteur du Routard ou non, que le Portugal a trois légumes nationaux : le riz (arroz), les carottes (je sais pas), les frites (french fries). N'essayez pas de demander autre chose, vous risquez d'avoir des yeux affolés. Surtout qu'en parlant avec les mains c'est pas toujours facile.

Bref. J'ai tout de même un peu l'impression de n'avoir jamais fait que passer ma vie dans des restaurants. Et dans les banques que je holdupais, mais c'est une autre affaire.

Le hold-up moderne n'est pas chose facile. Avec toutes ces contraintes de sécurité, le port obligatoire de la capote sur les canons des mitrailleuses-camembert, l'obligation de tout certifier en triple exemplaire selon les normes ISO, IFRS, IAS et tout le tralala, on ne holdupe qu'avec beaucoup de documents et de garanties. Le port de la cravate est conseillé. La tachécèze aussi. Surtout qu'avec le développement du chemise-noirisme français (je vous toucherai un mot bientôt de cela), il faut faire ses casses loin de l'Hexagone.

Cependant, on a des moments de grâce, dans les hold-up. Notamment quand les clients vous haïssent profondément mais qu'ils rampent au sol pour vous donner les clefs du coffre.

Ou lorsqu'après avoir longtemps bossé, l'oeil rivé à l'écran, serré sur un coin de table (que ne faut-il pas faire pour trouver rapidos le code du coffre) et la fenêtre ouverte sur l'hiver, on s'aperçoit que le mal d'yeux est dû à un néon qui clignote. Quelques heures plus tard, un petit poing précédé d'une échelle viendra le réparer, toquant à la porte de verre. Durant trente minutes, je n'ai pas pu travailler.

Subjugué. Au point de regarder le temps d'un scandale un ventre qui s'étirait sur l'échelle pour retirer le néon. Fine ligne de poils sur une peau douce et mate. Une chemise rude et épaisse. J'ai aimé l'électricité.

Ou lorsqu'au matin, pas encore très réveillé, on voit de l'hôtel quatréwal l'océan, où le soleil froid de décembre fait lever une brume rosée. On descend dans l'air léger, celui qui vous rend gai de lumières, et l'on marche sous les platanes qui perdent juste leur feuillage. On croise des étudiants, drapés dans leur longue cape noire.

Et, parce qu'on est dans un esprit de bluette, on rêve sur les capes et on pense à Henri le Navigateur. Et on fredonne, bête : "Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal...".

commentaires

15/12/07 - 02:42

Et le chou portugais, au goût si spécial, si difficile à trouver en France, et dont on fait le si délicieux "caldo verde", ne me dites pas que vous ne l'avez pas goûté !

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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