20/10/2007

20/10/07 - 20:09

DXXXVIII. - Liste de lecture.



Si vous pensiez pouvoir couper à la traditionnelle (?) liste de lectures, vous vous titillâtes l'iris avec l'ongle voire plus si affinités, non mais oh hein bon, et vous pourriez vous enfoncer le bras jusqu'au coude dans la cornée que ça ne m'émouvrait plus.

i. La Huitième fille, de Terry Pratchett. Je poursuis mon exploration du Disque-Monde, et comme les deux premiers tomes ça se dévore et ça fait rire. Ce qui n'est pas rien. Les descriptions des aventures de Mémé Ciredutemps et de sa rencontre avec le mage Biseauté valent leur pesant de cahouètes. Je crois que ce que j'apprécie le plus chez Pratchett, ce ne sont pas tant ses histoires, que ses perpétuelles disgressions, ses parenthèses, ses incises...

"Dans un bruit de succion, il gravit les marches qu'illumina un éclair particulièrement impressionnant. Il avait la froide certitude que tout le monde allait le rendre responsable, alors qu'évidemment il n'y était pour rien. Il saisit le bord de sa robe et l'essora piteusement, puis sorti sa blague de tabac.

C'était une belle blague verte étanche. Entendez par là que toute l'eau entrée ne pouvait plus en ressortir.
"



ii. Oblomov, d'Ivan Alexandrovitch Gontcharov. Oblomov est l'homme couché... quelque chose entre la larve et l'impossible existance de la station debout. La première partie est un morceau de bravoure de quelques centaines de pages, durant lesquelles Illia Illitch ne parvient pas à se lever - faut dire que son valet, Zakhar, ne l'aide en rien. Le reste, les perpétuelles hésitations d'un être qui se demande si rester larvaire, malade, couché, enfermé loin du monde ne serait pas, en fin de compte, plus simple.

Il ya chez Oblomov quelque chose qui le rapproche du Bartleby de Melville. Une certaine forme de dépression ?

Accessoirement, ce qui me fait déjà doucement sourire, c'est que Oblomov est au programme des écoles de commerce cette année (si, si, ils ont un sujet original de la mort qui tue pour des épiciers : l'Action...), et que du coup plein de gogolisants vont débarquer sur ma page pour m'y trouver au lieu de réfléchir à leur disserte.

"- Il faudrait pourtant sortir de ce marasme.

- J'ai essayé, mais je n'y suis pas parvenu... Alors maintenant, je n'essaye plus, à quoi bon ? Rien ne m'appelle, mon âme n'aspire à rien, mon esprit dort, conclut-il, une légère amertume dans la voix.
"



iii. Ground XO, de Hannelore Cayre. Il faut parfois oser faire confiance au Canard. Les dernières lectures qui lui sont dues ont été appréciables. Celle-ci l'est aussi. Christophe Leibowitz est un avocat désastreux et parisien, qui tient une officine de deux bureaux pour quarante confrères. Sa vie est un désastre, et il veut (encore) raccrocher la robe. Sauf que voilà, il vient d'hériter de parts dans un domaine de Cognac.

Il lui vient l'idée calamiteuse de renouveler la pube de sa marque en surfant sur la vague des râpeurs, du hip-hop et de la cocaïne. Tant qu'à faire, s'il peut piocher dans son carnet d'adresses au pays des dealers, c'est toujours ça de pris.

C'est très bon, ça se dévore, et le seul soupçon que l'on peut avoir, c'est que Hannelore Cayre est, en plus du talent, lu Jean-Bernard Pouy.

"J'avais téléchargé à Paris une sélection de clips d'artistes gangstas assez différents les uns des autres. Il y avait du rap de la côte Est avec Jay-Z, Notorious BIG, P. Diddy ou 50 Cent, du rap californien classique style Xzibit, The Game ou Snoop Doggy Dogg. Il y avait aussi du crunk, le hard du rap : un bruit tonitruant de basses sur lequel un possédé répondant au nom de Lil Jon scandait des textes pornographiques, homophobes ou violents.

À supposer que cela fût encore possible, ce rappeur sudiste était parvenu à repousser encore plus loin les limites de la vulgarité. Il ne se produisait jamais sans sa coupe à cognac sertie de quatre-vingt-sept diamants, confectionnée par The Glass Lady of Atlanta, et son bling-bling, un pendentif de la taille d'une poêle à frire sur lequel apparaissait, pavée de diamants, la phrase "
Crunk ain't dead" !"

commentaires

20/10/07 - 21:35

Tiens, si j'emportais Oblomov pour mes dix jours au milieu de nulle part ?

21/10/07 - 01:08

Oblomov, un absolu. Oui c'est la variante russe du I prefer not to melvillien - moins la poisse brune de la paperasserie du bureau, plus la névrose du patricien ayant perdu l'axe de ses repères.
En tous cas, quel mouche humoriste a piqué les concepteurs des concours hacheheucé? Veulent couler le commerce définitivement?

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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