26/09/2007

26/09/07 - 21:28

DXVII. - MST & rationalité.



Préambule


Monsieur Bleu D***, un ami tendre & cher, s'est piqué une gueulante aujourd'hui sur la multiplication des cas d'IST (infection sexuellement transmissible), insistant sur le fait que même une fellation pouvait transmettre une saloperie.

Je le cite :

"Après la quasi disparition de la syphilis au cours des années 90, une recrudescence est constatée depuis l'an 2000. Ce pic d'incidence survient dans un contexte de résurgence de plusieurs autres infections sexuellement transmissibles (IST) dont la lymphogranulomateuse vénérienne et les gonococcies.

"En 2005, beaucoup de patient considèrent la fellation non protégée comme une pratique à risque faible ou nul. De plus depuis 2000, des études française ont montré une fréquence accrue de la pratique des pénétrations anales non protégées parmi les homos et malheureusement également chez les sujets infectés par le VIH. On constate la nécessité de relancer les campagnes de prévention et de dépistage des IST.

"Les femmes ne sont pas exclues de ce dépistage puisque la fellation non protégé est à risque : un argument fort est le risque de syphilis congénital pour un futur enfant ...

"Considérer la fellation sans préservatif comme à faible risque (syphilis, VIH, et hépatite B) est une erreur et participe pour une part non négligeable à l'épidémie actuelle.

"Je ne veux pas vous effrayer mais vous sensibiliser, j'espère que vous ferez passer le mot !
"

Sur le fond, il a raison. Je ne peux qu'être d'accord avec lui.

Pourtant à chaque fois que je regarde ce genre de discours, et surtout les commentaires qu'il entraîne, j'éprouve souvent un certain malaise. C'est souvent un concert, ou du moins une propension au concerto, qui va dans un sens : le bien, le pas bien (le mal). Quelque chose du domaine de la morale, en somme.

Ce soir je crois que j'ai un peu compris pourquoi ce discours me gênait : c'est qu'il avait des présupposés. Lequel est : ma vie a un prix infini.

Et rien qu'avec ça je vous fait un modèle mathématique défendable, qui vous montre que ce raisonnement a ses limites. Et que, comme je le répète à m'en énerver parfois, le discours sur la prévention est à repenser.



Modèle


Je vais simplifier : on suppose que l'individu estime que sa propre vie vaut C, et que par conséquent s'il meurt il perd C (on peut faire un modèle avec deux coûts différents, mais bon...).

Si p est la probabilité que l'individu estime de choper le Sida ou tout autre IST par une pratique non protégée, logiquement (1 - p) est la probabilité de pas le choper.

Estime, car la valeur de p reste dans ce raisonnement du domaine de la conviction, de la croyance. On peut simplifier le modèle, avec un p exogène, mais je pense que ça ne ferait que limiter le propos.

Par conséquent, le coût probable CP lié à une pratique sexuelle non protégée (je fais un modèle avec un seul acte sexuel, sans dépendance temporelle) est :

CP = p * (-C) + (1 - p) * C = C * (1 - 2p)


D'un point de vue rationnel, l'individu n'a pas intérêt à faire une pratique sexuelle à risque si le coût probable est négatif (si le risque est supérieur au gain), donc si CP < 0.

i. Si C vaut plus l'infini (C = +$ - je sais pas comment noter l'infini), alors dans tous les cas CP = - $ : on a tout intérêt à se protéger, sinon la perte est systématiquement de moins l'infini ;

ii. Si C = - $, on a tout intérêt à ne pas se protéger (ça doit bien exister, les types qui pensent qu'ils sont des merdes bonnes à exterminer) ;

iii. Si C est un réel positif (C > 0), on a CP < 0 si et seulement si p > 0.5. Par conséquent, l'individu ne se protègera que s'il estime qu'il peut choper une IST avec plus de 50% de chances...

iv. Si C est un réel négatif (C < 0), on a CP < 0 si et seulement si p < 0.5 : l'individu qui se considère comme une merde ne se protègera que s'il estime avoir de 50% de chances d'être contaminé... c'est un peu paradoxal, comme résultat.

v. Enfin, si C = 0, en fait l'individu s'en tape et se trouvera dans la condition de l'Âne de Buridan.

Et je vous raconte pas la situation où p est exogène dans ce modèle : si le p est la probabilité de choper la saloperie sur l'ensemble de la population (somme toute assez faible par rapport à celle de se tuer en voiture), tout individu va rationnellement avoir une pratique à risque.



Commentaires & résultats


Bien évidemment, les cas les plus fréquents sont (je pense) ceux avec C = +$ et C > 0. Ce qui soulève plein de questions sur les notions de prévention :

i. Le cas le plus simple est de faire en sorte que chacun croit qu'il a une valeur infinie. Dans une société judéo-chrétienne, c'est le cas. Sauf que nous ne sommes plus sous l'égide du judéo-christiannisme. La vie a un coût. Nous sommes dans un univers qui paradoxalement nous martèle sans arrêt que nous sommes uniques et que nous sommes interchangeables, car nous ne sommes que des consommateurs - et qu'un Français hétérosexuel jeune et en bonne santé n'a pas la même valeur qu'un Iranien homosexuel malade.

Bien évidemment, ramener les gens vers un mode de pensée "je vaux l'infini" est peut-être le plus efficace... mais aussi le plus dur.

ii. Le cas désormais le plus fréquent est le fait qu'on estime avoir un prix, mais pas infini : il ne faut pas oublier qu'en plus l'arbitrage de l'individu se fait entre ce qu'il estime un plaisir présent et un risque probable futur, donc lointain, donc soumis à escompte. Une bonne campagne de prévention (dans le cadre de ce modèle simplifié) devrait donc convaincre tout un chacun que la probabilité de choper une IST lors d'un rapport non protégé est de plus de 50%. Vous imaginez le topo ? Réussir à faire trembler de peur toute une population au moindre câlin.

C'est en fait tout le problème des campagnes de prévention, ce qui avait entraîné de ma part une Catilinaire il y a une bonne année de ça : ne pouvant de fait convaincre tout un chacun par des arguments rationnels (je viens de le prouver), il ne reste que deux possibilités :

i. la culpabilisation, c'est-à-dire l'aspect moral, ce qui entraîne des dérives qui m'horripilent et faisaient la cible de l'article de moi tout seul personnellement sus-cité ;

ii. l'appel à la responsabilité, c'est-à-dire inviter l'individu à ne pas réfléchir qu'en terme de rationalité personnelle, mais en terme de rationalité sociétale : lui faire intégrer que ses propres gains/pertes probables font partie d'une fonction de gain/perte à l'échelle de l'ensemble de la société et faire en sorte qu'il cherche à maximiser la fonction de gain/perte de la société et non la sienne propre. Max Weber, si ma mémoire est bonne, appelait ça une rationalité altruiste.

Pas facile, facile, à faire, de la rationalité altruiste, quand la société en envoie plein la gueule à ses individus, et les incite plus que tout à être individualistes. Y'a pas un petit paradoxe, non ?

commentaires

27/09/07 - 00:40

c'est bien joli de vouloir rationnaliser et tout ramener à un calcul probabiliste
MAIS:
- tu pars d'un principe d'autoévaluation de sa propre valeur, or à moins de vivre en ermite ta vie a une valeur pour ta famille et tes amis... valeur sentimentale non quantifiable
- tu pars de la notion de culpabilisation morale ...mais il ya a aussi tout simplement le coup social du Sida c'est-à-dire le coût en termes de morts et le coût médical au niveau de l'humanité entière
et plus largement l'impact biologique négatif sur l'espèce humaine
- donc pourquoi ne pas accepter de se protéger simplement par souci biologique indépendamment de toute considération moraliste ou autre... l'homme est aussi dans un écosystème et interagit comme n'importe quel animal....

27/09/07 - 18:43

Cher critique,

J'ai bien dit que j'avais fait un modèle simplifié, strictement rationnel, individualiste, et sans causalité intertemporelle (je le signale).

Par ailleurs, vous auriez vu dans mes conclusions, si vous ne les aviez lues en diagonale, que du coup les deux seules issues pour l'information quant aux risques liés au Sida, pour forcer les gens à sortir d'une logique individualiste stricte, est :

i. soit de donner un coût infini à sa vie (pousser l'individualisme à son extrémité) ;

ii. soit faire entrer en considération une logique altruiste (au sens weberien), qui n'est jamais que ce que vous évoquez, avec un appel au coût social et biologique.

Donc vous ne me réfutez en rien.

30/09/07 - 08:59

Cher statisticien,

si la vie réelle se laissait mettre en modèles, s'il était aussi facile de rendre efficace cette médélisation, elle aurait déjà été trouvée. Le problème est qu'entre la connaissance que l'on a des modes de la transmission, et le pli singulier dans lequel l'orbe du désir est pris échappe à cette rationalisation, tout simplement parce qu'il y entre aussi une part d'irrationnel. Et puis, ce qui manque précisément à ce calcul est la part de la durée, ses effets sur les sujets - et plus généralement, le temps même dans lequel l'expérience est prise.

30/09/07 - 13:08

Moi je pense que le modèle pourrait être sensiblement amélioré, au prix d'une complexité à peine supérieure, à la manière des économistes de la santé : il faudrait créer une échelle de bien-être, comprise entre zéro et un, et calculer ainsi un nombre d'années pondéré par le bien-être ; par exemple, on peut considérer qu'en début de période, baiser sans capote augmente le bien-être, mais qu'ensuite, avoir des gros boutons ou vomir à cause des tri-thérapies diminue sensiblement l'intérêt des années ultérieures. Même, la syphillis non traitée peut avoir des conséquences désagréables. Du coup, on comparerait aussi la vie à la vieon sortirait de la discussion un peu limitée lorsqu'on compare simplement la vie au néant.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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