12/09/2007

12/09/07 - 21:34

DXI. - Ô ma fierté, ô mes bijoux.



Je l'ai dit : cela fait quelques temps que j'ai démissionné - me voici donc depuis deux longs mois en période de préavis, attendant que les choses se passent. Et, attendant qu'elles se passent, je passe mes dossiers à mes collègues et mon temps sur internet.

Eux découvrent que je bossais pas mal et s'affolent un peu, moi je m'ennuie de plus en plus. Lentement, j'avais pris l'habitude d'arriver à 9h30, de partir à 16h30. Ce qui octroie des soirées profitables, à défaut de journées fastidieuses. C'est qu'à lire les journaux en ligne, puis étudier l'histoire grecque ou la façon de calculer la distance moyenne de la Terre au Soleil sur Wikipédia, on se lasse. Alors on s'invente du travail : on se remet à étudier ses livres d'actuariat, histoire de brouillonner un peu sur les arrérages temporaires reportés et fractionnés à terme échu.

Voilà qu'on est dans sa bulle, à vivoter paisiblement.

Brusquement, tout bascule : les responsables sont hélés par le grand-duc directorial (noter ses nouveaux bracelets en plastique ramenés de vacances) et tout le monde est sur le pont à briquer les espars. Ca tremble. Damned. Un dossier à traiter dans l'urgence urgentissime pour vendredi. Qui se dévoue ? Vous, C***, normalement c'est votre périmètre maintenant. Ou M*** ? Vous avez pas mal déclamer pour vous emparer de la chose, aussi, non ?

Silence autour de la table.

On se tourne vers moi. M'empêchant de m'enfoncer dans mon fauteuil d'un air satisfait, un frisson d'orgueil me coule doucement le long de la moëlle épinière, jouissance moelleuse et pure. Le dirlo fait encore son tour de table. Il questionne les uns et les autres. Il va le dire. Il va le dire.

"Bon, Badinou, je crois que vous êtes le plus qualifié pour ça. Et vue l'urgence..."

Il l'a dit ! Surtout ne pas sourire et triompher, ce serait mesquin. Raaaaaaaaaaaaaah. Si. C'est trop bon. Y'a C*** qui tire une tronche de vingt pieds, oh yeah ! - Quoi, je n'aimerais pas un ou deux collègues ? moi ? Allons. Ils ont toujours été si réglos avec moi...

Surtout, pourtant : depuis cet aprèm' je redécouvre quelque chose, bosser. Intensément, sur un sujet grave intéressant, et qui demande à être subtil. La vache. C'est con à dire, mais j'ai pris mon pied. Et pour la première fois depuis un bail, je pense que j'irai au boulot demain avec une certaine impatience.

On se surprend toujours.






L'autre citation (totalement mesquine) du jour :

"[Soupir] Non, tu sais, je crains que ton dossier ne soit pas tout à fait fini. Y'a encore pas mal de choses à améliorer.

- Qu'est-ce que tu me racontes là ? Comment tu peux dire que mon dossier est pas fini ? J'ai plus d'expérience que toi, je te rappelle.

- Ca, c'est un argument d'autorité. Ceci étant, je dirai que ça, ça, ça et ça ça ne va pas, parce que ceci, cela, ceci, cela.

- Arrête je sais très bien ce que je fais.

- Ca se peut que je me trompe. Suffit que tu me convainques.

- J'ai pas à te convaincre. C'est juste. C'est tout.

-
[Un peu impatienté] Bon. Je crains d'avoir rarement vu des dossiers bouclés avec toi. Tu sais, moi je pars, je m'en fous. Si tu veux bâcler celui-là c'est pas moi qui en supporterai les conséquences. À toi de voir.

-
[Se levant] De toute manière bosser avec toi est impossible !

-
[Irrité] Si je puis me permettre, même si ça fait "miroir" : t'es déjà arrivé à ne pas t'engueuler avec une seule personne du service ?

-
[En colère et blême] Tu n'es qu'un menteur ! Tu dis ça parce que je suis une femme ! T'es qu'un sale misogyne !

-
[Surpris par l'angle d'attaque] !!!

-
[Encore plus en colère] Et puis j'en ai marre ! J'en ai marre ! En plus t'es qu'un antisémite !, etc.

-
[Sidéré, puis glacial - mais tremblant de rage]Le coup de la minorité, on me l'avait encore jamais fait. Pour ton info, moi aussi je fais partie d'une minorité. De types qui sont aussi partis dans les camps. De types qui risquent encore leur vie lorsqu'ils existent. De types qu'on tabasse pour rien ici. De types qu'on bute encore publiquement en Orient. De types qui n'ont même pas les mêmes droits que toi. De types qui sont caricaturés à en crever. Et c'est pas pour ça que je me la ramène avec ma minorité. C'est hors sujet. Maintenant tu sors de ce bureau."

commentaires

12/09/07 - 22:42

Eh oui, le pied, au bureau, ça existe (je l'ai rencontré).

16/11/07 - 22:52

Comment!!! On ne se lasse JAMAIS de l'histoire grecque, surtout lorsqu'il s'agit du passage du moulin alternatif à celui à mouvement rotatif. Peste soit des archéologues.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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