09/09/2007

09/09/07 - 01:16

DIX. - Parole d'amore scritte a machina - Comment je ne suis pas mort en Crète.



Dans ces évocations succinctes d'un voyage en Crète, je n'ai pas encore parlé du plus frappant. Du plus troublant. Ce à quoi, d'ailleurs, je dois un bon coup de soleil - à être resté sur la plage, regardant fixement. Etonné. Eberlué. Choqué, je crois.

Il y a de ces instants où les cieux s'ouvrent dans un silence soudain, vous obligeant de faire face à une incompréhension qui vous stupéfie. Le monde est banal, constamment banal ; il y a pourtant dans sa régularité coutumière quelque chose qui vous attire mécaniquement, et vous laisse pantois, rempli d'incompréhension jusqu'à la gorge. La logique, la magie : aucune des deux ne permet de rendre compte de ce qui se présente et terrasse l'esprit. On se trouve pantelant, et on ne comprend rien.

En Crète, la plage était un immense rideau de sable fin pressé contre la montagne. Il y avait la zone de l'hôtel - transats, parasols - et, en marchant un peu sur la caillasse et les rochers, la zone autochtone, nettement plus tranquille. C'est là que dès le premier jour j'allais réfugier mon maillot et mes livres, y prenant aises et habitudes.

Au matin du troisième jour, j'arrivais, rempli de café et de brioche chinoise. La serviette traînait dans le sable, la besace battait mollement contre mon flanc. Je cherchais un coin pépère, je dépassais un petit adolescent, un père de famille. Et là je vis $***, assis sur une serviette fumant tranquillement.

Le fait de voir $*** peut paraître banal. Sauf que j'étais en Crète, en vacances dans un hôtel côtier quelconque réservé à la dernière minute, que $*** est français et qu'il devait être à quelques milliers de kilomètres au même instant. De source sûre : c'est lui qui me l'avait dit.

Passées la première, la deuxième et la troisième surprise, je recommençais d'avancer pour aller lui taper la bise, m'étonner du hasard et faire toutes les questions qui commençaient à bouillonner : pourquoi n'était-il pas à £***, comment se faisait-il qu'il était là, et cetera. Vous pensez qu'il peut y avoir des choses sous le crâne dans une telle situation.

J'avançais, sourire éberlué. $*** leva la tête, me vit, et me regarda avancer, tirant sur sa clope impassible. Pas d'autre geste. En fait, il ne me regardait pas vraiment : son regard me traversait, je n'étais jamais qu'un élément du décor. J'étais parti pour le héler lorsqu'il tira une autre taffe.

Si j'utilise le doux mot de désarroi, je pense que je rends à peine compte de ce dans quoi je pataugeais à ce moment, à la limite de la panique. La situation était incongrue ; elle devenait terrifiante.

De cet abîme où ne se noya même pas une seconde s'éleva d'un vol hésitant une idée un peu folle. Ce n'était pas $***. C'était un sosie. Quelqu'un qui lui ressemblait.

Je le dépassais d'un pas flageollant et posais ma serviette. Il ne me regardait pas, accoudé en arrière il faisait face à la mer. On ne peut qu'être fasciné dans une telle situation : je l'étais. Je ne pouvais m'empêcher de détailler chaque élément. De comparer les détails les plus précis de mes souvenirs avec ce que je voyais.

Les yeux étaient les mêmes. Le nez était le même. Le visage, les cheveux étaient les mêmes, mêmement coiffés. Jusqu'à la poitrine fine et étroite, jusqu'aux poils sur le torse dont je me souvenais si bien.

Il faut bien avoir conscience que je ne remplissais pas une check-list, pour vérifier si les critères du $*** étaient satisfaits. J'étais dans un flot continu d'impressions, d'évidences que je ne pouvais croire, de vraisemblances qui ne pouvaient être vraies. Je regardais, regardais, cherchant sans cesse des points d'appui me prouvant que je n'étais pas délirant et les sentais continûment fuir sous mes doigts qui trépidaient vers toutes les aspérités possibles.

Après une heure à faire semblant de tourner les pages de mon livre, il se leva pour se rafraîchir. J'étais soulagé, j'avais enfin un grand poids de moins : il faisait un peu plus que ma taille - il n'avait pas la taille, plus grande, de $***.

Un peu plus tard, calmé, je m'aperçus que la pointe de ses sourcils n'était pas exactement dessinée de la même façon. Et qu'il fumait un peu plus, des roulées. J'ai pu alors un peu nerveusement commencer de lire.

En un sens, j'ai eu de la chance : lorsqu'on rencontre son sosie, on peut mourir. J'ai rencontré le sosie de $***, je pourrai lui dire de ne pas aller là-bas. Et s'il y a un sosie en Crète, il y en a d'autres : c'est une terre remplie d'une vieille magie, où les légendes sont de histoires qu'on ne croit pas trop, mais que l'on continue d'enseigner afin qu'elles ne soient pas oubliées le jour où leur fin arrivera. Mon sosie m'y attend, j'aurais pu l'y retrouver.

Voilà comment je ne suis pas mort en Crète.






La citation de Sire Constance :

"Ma mère dit que rencontrer son double porte malheur..."

commentaires

09/09/07 - 15:31

La réponse, bande de moules :

Corto Maltese - La maison dorée de Samarkand, de Hugo Pratt.

Les commentaires sont automatiquement fermés aux visiteurs au bout de trente jours.

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



eXTReMe Tracker