01/09/2007DV. - Parole d'amore scritte a machina - Comment j'ai lu 3324 pages en deux semaines.
En vacances, lorsqu'on est seul on n'a pas grand'chose à faire, mis à part lire.
Surtout s'il pleut, par exemple entre le 22 et le 24 août. Alors on lit.
i. Le Petit bluff de l'alcootest, de Jean-Bernard Pouy, Edition La Branche, 2006, 100 pages. Ou comment le correspondant d'Ouest-France met son nez dans une affaire un peu bizarre, avec une histoire de voiture qui tangue, de cheveux arrachés, de bague perdue, peut-être des extraterrestres, en tout cas des goths et pas mal de Bretagne, un fanzine et du rockabilly. Un p'tit Pouy comme je les aime bien... Et alors, Johnny qui ?
ii. Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket, contenant les détails d'une mutinerie et d'une atroce boucherie à bord du brick américain Grampus faisant route vers les mers du sud, au mois de mai 1827 - avec une relation de la reprise du vaisseau par les survivants ; leur naufrage, suivi de leurs horribles souffrances à cause de la famine : leur délivrance par l'entremise e la goélette anglaise Jane Guy ; la brève course de ce dernie vaisseau dans l'océan antarctique ; sa capture, et le massacre de son équipage parmi un groupe d'îles situé au quatre-vingt-quatrième parallèle de lattitude sud ; ainsi que les incroyables aventures et découvertes dans l'extrême sud engendrées par cette déplorable calamité, d'Edgar Allan Poe, Librairie Générale Française, 2007, 352 pages. Rien qu'un titre à rallonge comme ça, ça suffit à me faire rêver. Et puis il y avait un goût de revenez-y : en prépa, on m'avait dit de lire du Poe, pour me former sur l'aspect critique du tralala. J'avais donc survolé la Genèse d'un poème - le Corbeau, puis, l'heure n'aidant plus, j'avais juste regardé l'incipit et l'excipit d'Arthur Gordon Pym. Qui m'avait marqué.
Presque dix ans après, je retrouvais le livre sur un étalage, et je m'y lançais. Comme quoi, les livres d'aventure, ça marche toujours. Et cette figure blanche qui se dresse...
Surtout s'il fait un temps magnifique sur la plage, par exemple entre le 26 et le 31 août. Alors on lit.
i. Le Sphinx des glaces, de Jules Verne, Hachette, 1970, 482 pages. C'est la suite logique d'Arthur Gordon Pym, deux écrivains d'aventure dialoguant aux marges du XIX° siècle, le grand Jules allant jusqu'à résumer l'intégralité du roman de Poe dans un de ses chapitres. Alors, c'était quoi, cette figure blanche ? Et qu'y avait-il, damned, sur l'île Tsalal, hein ? Bon, en même temps, peut-être pas le meilleur des ouvrages de Verne : à force de vouloir suivre le schema narratif de Poe, on s'aperçoit rapidement que leur style diffère énormément, Jules s'essoufflant à user sans cesse du mot gisement, alors que Poe m'ébouriffait rien qu'avec ses détails sur l'usage et l'emploi de la mâture, des ris, des espars, des vergues et des bouts.
ii. Monstres invisibles, de Chuck Palahniuk, Gallimard, 2003, 354 pages. Je me demande toujours pourquoi Palahniuk est casé du côté policier chez les libraires, alors que Ellis n'a pas cette souillure - ou cette gloire (alors que ce bouquin est très ellisien). Palahniuk, si, vous connaissez : c'est l'auteur de Fight Club. Oui, avec Braaaaaaad. C'est l'histoire d'une fille... qui a eu le visage explosé dans un accident de voiture. Enfin, a eu ? On lui a explosé ? Mais qui ? Et qui est la princesse inimitable Brandy Alexander que la narratrice rencontre ? Et le bel Alfa Roméo, qu'est-il amené à devenir, en fait ? Un livre troublant sur les définitions, sur l'existence et le moi - et en même temps une quête de l'essence, sans cesse bancale et travaillée par les coups de théâtre ('taing, avec ça je fais une quatrième de couv' pour la NRF !).
iii. Harry Potter et le Prince de sang-mêlé, de Joanne Kathleen Rowling, Gallimard, 2005, 720 pages. Oui, bon, j'ai quelques années de retard, et encore c'est parce que je suis rattrapé par les films avant que la version poche soit sortie en revente à 15% chez Gibert. Sorti du début, qui commence de manière plus originale que les tomes précédents - avec cette histoire du premier ministre - 720 pages pour une intrigue aussi ténue, ça fait tout de même beaucoup (chose qui se sentait déjà avec le tome précédent). L'avantage c'est que ça se lit à toute vitesse, et que ça permet d'impressionner grave la barmaid lorsqu'elle voit le lendemain, au troisième cocktail, que vous êtes sur un autre livre.
iv. Un Homme heureux, d'Arto Paasilinna, Denoël, 2005, 272 pages. Si on m'avait dit il y a quelques années que je lirais un auteur finlandais, j'aurais rétorqué que les finlandais et autres écrivains de l'est ne peuvent écrire que des machins pour neurasthéniques assez déprimants, tout juste bons pour se flinguer ensuite. Ce qui confirme mon appétence profonde pour la gourrance. Mea maxima, donc. Ca pourrait se comparer à un Monte-Cristo, à cause de la vengeance systématique - c'est surtout une satire assez terrible des univers provinciaux et bourgeois de la Finlande, avec un bon vieux thème de lutte des classes pas piqué des hannetons. La scène où l'ingénieur Jaatinen se sert d'une statue commémorative socialo-communiste pour tester la résistance du béton qu'il crée vaut son pesant de cahouètes.
Arto Paasilinna a commis récemment un nouvel ouvrage, Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonen, je pense que je vais aller y faire un tour sous peu.
v. Survivant, de Chuck Palahniuk, Gallimard, 2001, 374 pages. Quoi, deux Palahniuk en une semaine ? Et alors, je lis que veux ! Surtout que là de nouveau on fait face à du grand Palahniuk : c'est l'histoire d'un type... qui est le dernier survivant d'une secte protestante dont tous les membres se sont suicidés il y a dix ans. La question est : va-t-il, lui, survivre, ou devenir le nouveau Messie ? Et comment fait-on pour nettoyer les joints de la salle de bain ?
vi. Rainbows End, de Vernor Vinge, Robert Laffont, 2007, 458 pages. Cui-là, j'ai mis un peu plus de temps à le lire, et il a fait baisser ma moyenne. Non qu'il soit long. Mais ce nouveau Tous à Zanzibar - auquel tout le monde le compare mais je peux pas juger car Tous à Zanzibar n'est plus édité - incite à réfléchir pas mal. C'est une fable d'anticipation, quoi. Et ça décrit effectivement un monde pas si lointain que ça, sans qu'on sache s'il faut qu'il nous fascine ou nous inquiète. À moins de noter que le "héros", un ancien poète célébrissime qui nous fait le coup de l'Hibernatus (posture classique, mais ça marche toujours), à la fin devient plus vivable pour ses proches notamment parce qu'il accepte de laisser de côté la poésie et de se consacrer à la rédaction de logiciels informatiques...
L'univers de Vernor Vinge décrit ce moment où on a l'impression que l'humanité atteint le terme de son histoire : le Lapin, c'est peut-être le début de la Singularité. En tout cas, tous les hommes sont largués, il faut sans cesse se former, télécharger des remises à niveaux dans ce meilleur des mondes possibles. Et si Lapin est un dieu pas trop mauvais et un peu farceur dans le livre de Vinge, on se demande ce que ce sera en vrai, que cette super-intelligence artificielle que prédit la loi de Moore. Réponse en 2040 ; je serais probablement encore vivant.
vii. Balthazar, de Lawrence Durell, Librairie Générale Française, 1992, 212 pages. Je poursuis ma descente dans le Quatuor d'Alexandrie. Et avec terreur j'ai compris que je m'étais (encore, tiens) planté dans ma lecture du premier tome : voir ainsi se soulever de nouveaux voiles, se dire que donc il y en aura d'autres esquissés dans les deux livres suivants, il y a comme un vertige face à un insondable de définitions entassées l'une sur l'autre.
Voilà comment j'ai lu 3324 pages en deux semaines.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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01/09/07 - 22:05
C'est tout doux, la lecture.
jeuneparisien1978