24/08/2007DII. - En exposant, en revenant.
Il n'est jamais aisé de revenir d'une exposition, d'un film ou d'un concert sans avoir intégralement aimé ou haï. Lorsqu'on est ébaubi, la seule peine est de butter sur les mots pour trouver le juste, et éviter au mieux le niais. La situation en fait la plus jouissive est d'abhorrer : on ne trouve jamais suffisamment de détail à exterminer pour abandonner tôt le plaisir de la vengeance chirurgicale.
En-dehors de ces grands schemas, dans lesquels je verse facilement, mon esprit simple m'accordant aisément des avis tranchés en ce qui concerne l'art et la culture (quitte à changer quelques temps ensuite, ce qui m'est arrivé à propos de Muse), il est des artistes qui sont pour moi l'objet d'un certain désappointement, mêlé d'irritation et d'incompréhension : je n'ai toujours pas trouvé ce qu'on considérait comme intéressant, ou ce qui pouvait toucher, dans les peintures du Poussin ou de Rubens. Pour autant, je ne suis pas encore suffisamment indifférent pour n'en pas parler, et jouer au guide devant les touristes familiaux.
J'ai eu l'occasion d'expérimenter un nouveau sentiment : être interloqué, chercher, et découvrir qu'il n'y avait rien à trouver, sans pour autant être déçu. N'avoir pas ce sentiment pour Poussin est en somme un bon augure : un jour, je le comprendrai.
Pourtant la rétrospective Pierre et Gilles, "Double je", au Jeu de Paume, est l'un des must see de l'été parisien. Il m'était arrivé, bien évidemment, de voir des reproductions ici ou là du couple d'artistes et, autant le dire, d'en rechercher ; j'avais l'occasion - recommandée - de m'y trouver au lieu de bronzer sous le soleil impassible, je l'ai donc fait.
Le premier habitus auquel il a fallu faire face - mais celui-ci je m'y attendais - est de n'avoir pas une peinture en face de moi. Une peinture, c'est-à-dire quelque chose qui prend de la place dans l'espace et la dimension, du fait des épaisseurs de pâtes différemment séchées, des coulures et des refaits. Une huile, aussi mauvaise soit-elle, est quelque chose qui vibre dans la lumière ; une acrylique et une aquarelle illuminent. Mais ici il s'agit de photo peinte, c'est-à-dire d'un intermédiaire. Je cherchais en lumière rasante les épaisseurs de l'acrylique disposée sur la photo : rien. Puis à bien ressentir progressivement une certaine fatigue oculaire, j'ai compris : les oeuvres sont des aplats uniformes, sans épaisseur, disposés sur une matière au grain tout aussi uniforme. Ce n'était donc pas vraiment une photo repeinte : c'était une photo repeinte qu'on avait prise en photo, et reproduite de nouveau sur une matière plastique. De l'artifice sur l'artifice déjà double de la photo retouchée, il n'y a rien de mieux pour lisser, effacer, raser. Je pense qu'il s'agit d'une volonté - je l'espère. Car je me trouvais face à des images d'images, dont la répétitivité industrielle peinait du coup à faire place à une recherche réelle.
Pierre et Gilles semblent en effet ne pas pouvoir s'extraire d'un genre illustratif, ou plutôt d'une construction, qu'avec grand'peine. Toujours il s'agit d'un rectangle debout, dans lequel une ellipse est dessinée et encadre le personnage. Cette ellipse prenant la forme d'un deuxième encadrement, illustré, d'outillage divers (fleurs, bulles...), où irradie une lumière centrale qui fait halo le plus souvent autour de la tête du portraituré. En faisant un deuxième tour, je cherchais s'il s'agissait d'une variation autour d'un thème, chose ardue s'il en est, surtout sur une oeuvre de trente ans. Je crains qu'il ne s'agisse que d'une recette, un truc, original au début, usé à la trame ensuite.
La répétition de la technique est une chose récurrente dans leur oeuvre ; c'est peut-être même ce qui la rend reconnaissable : il y a, bien évidemment, les multiples paillettes d'acrylique blanche qui forment une iridescence très rapidement creuse, ou les célèbres larmes faites d'une gelée épaisse et brillante. Il y a ce réemploi, un brin irritant, du même aigle empaillé sous trois angles différents dans le tryptique du Ganymède. Il y a cet appel du pied constant à une mythologie grecque interprétée pour les besoins d'une cause qui cherche plus le brio que le plastique. Certaines choses, bien évidemment, font sourire : des bites énormes, des portraits de Pierre et Gilles dans le style soviétique. Pourtant, on rit peu : c'est tout juste un relèvement des lèvres, une entente d'intellectuel qui a compris de suite la référence - toute la référence, dans son intégralité, sans que rien ne lui échappe.
L'introduction les présentait comme des artistes engagés dans leur époque. Je crains pourtant que le Triangle rose, lui-même, tombe à plat. Seule, une jeune femme debout détonne dans un Être seule pour rappeler trop rapidement Baltus. Ne reste alors pour se raccrocher qu'un double portrait, constitué de photos rondes et noires où les visages de Pierre et Gilles se détachent, comme des pierres imparfaites illuminées de l'intérieur (Kryptonite). Portraits qui n'empêchent pas là encore le malaise de s'instaurer : s'il n'y a pas citation de l'Etude d'après le masque mortuaire de Blake par Bacon, je me fais moine. C'est ici qu'on se demande si l'art, ou du moins l'objet du travail de Pierre et Gilles n'est pas de prendre des thèmes déjà battus et rebattus et de les porter à leur dernière extrémité.
C'est les mains dans les poches, mon front hugolien de romantique songeur incliné et le grand dadais au pantalon trop court sur ma droite me lorgnant du coin, que je regardais l'une de ces représentations mythologiques. Je voyais l'extrémité, elle était patente : ce Mercure-là était vide de sens. De même pour l'Hercule en face. C'est là que je crois avoir compris ce qui me gênait profondément dans ces oeuvres : non qu'elles soient vides de sens (cela, c'est fréquent), ni qu'elles ne racontent pas d'histoire. En fait, elles sont vides de sens mais elles ne disent pas "regardez, je suis vide de sens, moi !". Ce sont des oeuvres plates, tout aussi plates que la matière qui les constitue : lisses. Les visages sont des masques inexpressifs, qui ne renvoient même pas le spectateur à son humanité comme les masques de Modigliani. Ce ne sont pas des masques vides. Ce sont des masques plats, lisses. Elaborés parfaitement, dans une matière inexistante, pour ne pas exister. Tout autant que ces corps toujours musclés, aux culs toujours rebondis et aux tailles toujours trop fines.
Je crains que la seule chose qu'on puisse retenir de cette exposition, ce sont les cadres des oeuvres. Mais il faut y aller, car il y a quelque chose à y apprendre.
La citation de Sire Constance :
" Si, récemment encore, dans les livres, le mot merde était remplacé par des pointillés, ce n'était pas pour des raisons morales. On ne va tout de même pas prétendre que la merde est immorale ! Le désaccord avec la merde est métaphysique. L'instant de la défécation est la preuve quotidienne du caractère inacceptable de la Création.
De deux choses l'une: ou bien la merde est acceptable (alors ne vous enfermez pas à clé dans les waters !), ou bien la manière dont on nous a créé est inadmissible.
Il s'ensuit que l'accord catégorique avec l'être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n'existait pas. Cet idéal esthétique s'appelle le kitsch.
C'est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s'est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l'utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir: le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde; au sens littéral comme au sens figuré: le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'essence humaine a d'essentiellement inacceptable.
[...]
Comment ce sénateur pouvait-il savoir que les enfants signifiaient le bonheur? Lisait-il dans leur âme ? Et si, à peine sortis de son champ de vision, trois d'entre eux s'étaient jetés sur le quatrième et s'étaient mis à le rosser ?
Le sénateur n'avait qu'un argument en faveur de son affirmation: sa sensibilité. Lorsque le coeur a parlé, il n'est pas convenable que la raison élève des objections. Au royaume du kitsch s'exerce la dictature du coeur.
Il faut évidemment que les sentiments suscités par le kitsch puissent être partagés par le plus grand nombre. Aussi le kitsch n'a-t-il que faire de l'insolite; il fait appel à des images clés profondément ancrées dans la mémoire des hommes: la fille ingrate, le père abandonné, des gosses courant sur une pelouse, la patrie trahie, le souvenir du premier amour.
Le kitsch fait naître tour à tour deux larmes d'émotion. La première larme dit: Comme c'est beau, des gosses courant sur une pelouse !
La deuxième larme dit: Comme c'est beau d'être ému avec toute l'humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse !
Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est kitsch.
La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch.
Nul ne le sait mieux que les hommes politiques. Dès qu'il y a un appareil photo à proximité, ils courent après le premier enfant qu'ils aperçoivent pour le soulever dans leurs bras et l'embrasser sur la joue. Le kitsch est l'idéal esthétique de tous les hommes politiques, de tous les mouvements politiques.
Dans une société où plusieurs courants coexistent et où leur influence s'annule ou se limite mutuellement, on peut encore échapper plus ou moins à l'inquisition du kitsch; l'individu peut sauvegarder son originalité et l'artiste créer des oeuvres inattendues. Mais là où un seul mouvement politique détient tout le pouvoir, on se trouve d'emblée au royaume du kitsch totalitaire.
Si je dis totalitaire, c'est parce que tout ce qui porte atteint au kitsch est banni de la vie: toute manifestation d'individualisme (car toute discordance est un crachat jeté au visage de la souriante fraternité), tout scepticisme (car qui commence à douter du moindre détail finit par mettre en doute la vie en tant que telle), l'ironie (parce qu'au royaume du kitsch tout doit être pris au sérieux), mais aussi la mère qui a abandonné sa famille ou l'homme qui préfère les hommes aux femmes et menace ainsi le sacro-saint slogan "croissez et multipliez-vous".
De ce point de vue, ce qu'on appelle le goulag peut être considéré comme une fosse septique où le kitsch totalitaire jette ses ordures."
Milan Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être, Folio Gallimard.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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24/08/07 - 20:55
Très intéressant ! Au reste, je ne doute absolument pas de ton acuité Bad. J'ai envie d'y aller, mais l'idée de la photo, pour avoir vu celles si décevantes, (déception assumée par le peintre !) de David Hockney, me fait hésiter. Bon, je vais essayer de me bouger le cul quand même. Merci pour ces impressions ! ;o)
marguerite-deraille