15/08/2007

15/08/07 - 18:32

CDXCIII. - Bretagne : 27 208 km² - Israël : 20 770 km²



La Bretagne :
vers la constitution d’un Etat indépendant
70 - 1948



I. Aux origines du bretonnisme


Alors que les gens qui habitaient dans les départements de Bretagne commençaient à envisager, sans trop y croire, que leur région s’engageait enfin dans une période de stabilité relative, après plusieurs siècles de déchirement entre Celtes, Romains, Angles, Saxons, Frisons, Normands et Français, il se trouva qu’un roitelet italien décida d’unifier sa péninsule. D’une péninsule à l’autre, il y avait – et il y a encore – quelques kilomètres, et on peut envisager sans exagérer qu’il y a suffisamment de différence entre le caramel au beurre salé et la ratatouille pour que rien en Bretagne ne soit changé.

C’est ce qu’on aurait pu croire, et nombre de livres d’histoire durant des décennies se sont évertués à cacher la vérité, pourtant éclatante. Car il se trouva que Loïc Ah Herz, sujet de Sa Très Gracieuse Majesté et néanmoins un des rares lecteurs de Karl Marx, publia en 1862 un ouvrage dont l’influence allait changer sans commune mesure le cours de l’histoire bretonne. C’est de Rennes et Londres dont je veux parler, qui fut un succès de librairie dès sa publication, résonnant en un profond écho dans la diaspora bretonne, de Nantes à Saint-Nazaire en passant par les abords de la gare Montparnasse.

Car il faut que le Lecteur ait en tête que le peuple celti-breton, répandu sur toute la surface du globe après la destruction dramatique du Grand Temple de Carnac par Donatius Vespasianus en 70 de notre ère, faisait l’objet d’un antibretonnisme dont l’apogée se situe aux débuts du XX° siècle. Cet antibretonnisme a plusieurs origines :

i. une origine religieuse : en perdant chez sa grand-mère Erwanna qui s’en servit pour allumer son feu la carte que lui avait confié Merlin (Marzhin) indiquant où dormait le Roi Arthur Pendragon, Guénolé Kig Ah Farz perdit toute espoir de laisser le grand roi de revenir d’Avalon et de sauver son peuple, lui assénant par conséquent une malédiction si grave et si terrible qu’on ne peut lui trouver d’égale, si on excepte le jour où ma Maman mit du sel dans le café plutôt que du sucre ;

ii. une origine culturelle : isolé dans des cultures et des civilisations qu’ils ne connaissaient pas, les celti-bretons se réunissaient entre eux, ce qui est bien normal, notamment pour échanger des recettes, sans compter les fois où un breton orthodoxe, chapeau plat et noir de cuir bouilli sur le crâne, leur faisait réciter l’intégralité des Saints Textes Arthuriens, le Levr Doue. Mal accueillis par une population souvent londonienne ou parisienne qui voyait d’un sale œil ces gens pas comme les autres qui ne se mélangeaient pas, ils étaient des boucs émissaires forts pratiques, expliquant les crevaisons de pneu, retards de métro, temps maussades et autres calamités de ces temps éloignés. Le pouvoir bien entendu avait tout intérêt à ce qu’un tel principe expéditif fût conservé, plutôt que de résoudre des problèmes qui relevaient de ses attributions régaliennes ;

iii. une origine raciale : le développement fulgurant des théories darwiniennes à la fin du XIX° siècle, vite systématisé par des gens peu compétents, amenèrent nombre de « penseurs » à considérer les celti-bretons comme des races inférieures, qui se repéraient notamment par le port de coiffes en dentelle de Quimper pour les femmes, cheveux longs pour les hommes, et sabots pour tous. Bref, des éléments objectifs et qui sont de toute évidence propres aux celti-bretons.

Ces éléments se nourrissaient bien évidemment l’un l’autre, dans une sorte de marasme de la pensée paradoxalement entretenu en partie par les celti-bretons eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, les bretons en chiaient, notamment lors des brotoms qui purent décimer des communautés entière, en Pologne et dans le XIV° arrondissement de Paris.



II. la « première Ardrec’h »

Laïcisation de la pensée bretonne, développement du nationalisme en Europe, multiplication des actes antibretons et enfin l’idée sous-jacente, relevant de l’histoire et de la religion bretonne, d’un peuple breton ayant disposé en des temps mythiques d’une terre propre, les conditions étaient réunies. C’est dire, donc, si l’ouvrage de Loïc Ah Herz trouva un écho certain dans une population souffrante et qui prenait progressivement conscience de ses malheurs. L’idée était lancée. Il suffisait de l’accomplir. Dès 1869, l’Alliance Bretonne Universelle créait à Quimperlé l’école agricole de Gireg-Bretagne, dont sortirent des générations d’éleveurs de cochons et de producteurs de nitrates.

Parallèlement à ce premier retour de celti-bretons de la diaspora en Bretagne, suite aux brotoms sanglants de 1881 un médecin de Marseille, Gwendal Le Manec, publie le premier vrai manifeste breton, Auto-détermination, où il prédit que l’antibretonnisme ira croissant au fur et à mesure de la modernisation des sociétés européennes et au fur et à mesure que les Celti-bretons se trouveront en concurrence avec les voisins. Il en conclut que les Bretons doivent quitter les pays européens et se constituer leur propre Etat – qui peut ne pas être nécessairement la Bretagne historique (le fort de Brégançon est évoqué par l’auteur). C’est dans la foulée que se constituent une pléthore de sociétés bretonnantes, fédérées rapidement dans le Breizh Douar Ar Varzhed que dirige Gwendal Le Manec. Ce réseau permet à nombre de celti-bretons, traumatisés par le brotom de 1881, de retourner en Bretagne et de s’y établir comme agriculteurs. C’est la « première Ardrec’h » (« montée » - sous-entendu vers la Bretagne, terrain montagneux s’il en est).

Cette première vague d’immigrants est historiquement importante, malgré sa faible importance démographique :

i. Création de villages sur la côte bretonne avec tout le confort moderne : robinet à far, dévidoir à dentelles, parc ostréicoles intégrés (Barnabanec, Penvern, Ploulec’h, Landibilic…) ;

ii. L’idée d’une immigration des celti-bretons vers la Bretagne est désormais crédible, bien que le Figaro souligne que les bretons vraiment traditionalistes devraient y retourner à pattes et en sabots sans utiliser les trains des honnêtes français ;

iii. À travers l’un de ses membres, Efflammig Dic Lendibic, elle crée le breton moderne, lequel non seulement permettra de structurer la pensée bretonnante, mais aussi donnera à la Bretagne de grands textes et de grands auteurs, comme Bécassine, Per-Jakez Helias, Joseph Lec'hvien, Vefa de Bellaing et Mikael Madeg.

Les colonies bretonnes agricoles de la première Ardrec’h seront fortement aidées, à compter de 1883, par les financements du baron Edern de Kernemeur, qui apparaît ainsi comme l'un des hommes clefs de ce premier bretonnisme. Après 1899, la Bretonish Colonization Association, fondée par le baron Mazhoig de Kergloff en 1891, prendra le relais financier, et participera aussi à l'achat de terre en Bretagne et à l'aide aux colonies agricoles, notamment par l’envoi de bardes et de lyres traditionnelles.



III. L’Organisation bretonne mondiale et la « seconde Ardrec’h »

Ce mouvement, d’ampleur encore limitée – si ce n’est par la structuration fondamentale par l’intermédiaire d’une langue nouvellement créée – trouve sa vraie dynamique dans ce qu’on appelle la « seconde Ardrec’h », à partir de la création de l’Organisation bretonne mondiale par Treveur Gwastell en 1897 à Bâle (Suisse). L’Organisation tente tout d’abord de négocier avec Félix Faure, auquel appartient la Bretagne, mais sans succès. Dès lors, la politique de Gwastell va être une occupation progressive des terres, l’idée sous-jacente étant une colonie de peuplement (mode opératoire en conformité avec la pensée colonialiste de l’époque), c’est pourquoi en 1901 le cinquième congrès breton décide la création :

i. du Fonds national breton, chargé de l’achat des terres en Bretagne, ce qui sera une des sources principales de l’hostilité des Français installés en Bretagne depuis quelques siècles (bon nombre de terres vendues sont des métairies dont les fermiers sont expulsés par les propriétaires fonciers) ;

ii. du Kevredigezh Mererezh Douar, chargé de la gestion des terres achetées dans l'intérêt de l'ensemble des Bretons de Bretagne. Le KMD est encore aujourd'hui la base du domaine foncier public breton, dont le développement exemplaire et moderne peut se résumer par les trois P : Porc, Pollution, Pétrole sur les plages.

En 1914 commence la première guerre mondiale. La Bretagne se trouve dans la tourmente, car le Royaume-Uni cherche à sécuriser la route maritime lui permettant d’importer depuis le golfe de Gascogne les thons qui ornent depuis des générations les couples britanniques et font l’orgueil des réunions Tupperware outre-Manche.

En 1917, Lord Balloven, représentant le gouvernement britannique, adresse à Harn Le Plentec une lettre, la « déclaration Balloven », par laquelle il indique que le Royaume-Uni est favorable à l'établissement d'un « Foyer national breton » en Bretagne. Cette lettre n’est pas un engagement juridiquement contraignant, mais elle représente un formidable encouragement pour le bretonnisme et la pollution du sol par engrais chimique.

La déclaration Balloven est par contre mal reçue dans le monde français. Selon une expression célèbre, « un peuple donnait à un autre peuple la terre d'un troisième ». Il est aussi à noter que les Britanniques avaient déjà promis à Philippe VIII d’Orléans, la création d’un grand royaume français unitaire sur le continent (sauf la Corse et Sainte-Hélène). Il s’agissait d'obtenir la contribution militaire des nationalistes français à l’affaiblissement de l'Empire allemand. La déclaration Balloven était donc en contradiction avec cette première promesse.

Fin 1917, poursuivant les troupes allemandes en retraite (sans arrérages de rente garantis), les Britanniques prennent possession de la Bretagne (prise de Rennes le 11 décembre), ce qui fut chanté par les sœurs Goadec dans La Marmite. Ils y resteront jusqu'en 1948.



IV. Le foyer national breton (1917 – 1948)

En février 1919, les représentants bretons à la conférence de la paix de Paris demandent l’octroi d'un mandat sur la Bretagne au Royaume-Uni, dont ils apparaissent comme les alliés privilégiés. Les puissances alliées se rangent à ce choix lors de la conférence de San Remo, en avril 1920, malgré l’opposition de la France et de son nouveau propriétaire, Raymond Poincaré, qui l’avait hérité par son grand-oncle. Le mandat britannique est officialisé par la Société des Nations en juillet 1922. À Quimper, les festivités feront dix morts, et à Brest vingt, sans compter les enfants et les bigoudens.

Le mandat indique que le Royaume-Uni doit « placer le pays dans des conditions politiques, administratives et économiques qui permettront l'établissement d'un foyer national breton et le développement d'institutions d'auto-gouvernement ». Elle doit également « faciliter l’immigration bretonne et encourager l'installation compacte des Bretons sur les terres, ainsi que leur cuisine, dont le Royaume de Sa Très-Gracieuse Majesté a beaucoup à apprendre ».

Le mandat précise de façon beaucoup plus vague que le mandataire doit veiller à la préservation des droits civils et religieux de la population française (on ne parle pas de « droits politiques »). Cette différence de traitement sera fortement critiquée par les leaders français (le terme français recouvrant ici les locataires divers de la Bretagne avant, pendant et après les Celti-bretons mais qui ne sont pas des Celti-bretons : angles, saxons, frisons, irlandais, français, normands et mon grand-père qui y a habité quelques temps).

Le système politique dans la communauté bretonne sera organisé autour d’une assemblée élue (Barzh Kuzul Brekelien), avec une forme restreinte de « pouvoir législatif », et d’une « Agence bretonne » en charge de la cuisson des Kouign A Man. Les premières élections à la Barzh Kuzul Brekelien ont lieu en 1920. On trouve aussi un Conseil National (Kuzul Ann Nasion) surtout administratif, s’occupant de l’éducation des bigoudens, de culture de la dentelle, des autorités du beurre salé et du sarrasin, et de la santé des lyres traditionnelles (lirenn ‘giz kozh).

L’Agence bretonne verra son influence grandir en 1929 quand elle prend son autonomie de l’Organisation bretonne mondiale et que les Bardes d’Alan Stivell acceptent de collaborer avec elle. Il ne s'agissait pas pour ces derniers de créer un état breton, mais de trouver une terre d'accueil aux nombreux breton qui tentaient de quitter le XIV° arrondissement de Paris depuis le recul du chiffre d’affaires des sex-shops et la montée de la concurrence des chaînes de crêperie rue de la Gaîté. Malgré cette limite, Il s'agit là d'un changement remarqué dans le très fort rejet du bretonnisme que portait ce courant de pensée. Il ne s'agit pas d'un ralliement idéologique, mais du début d'un mouvement d'acceptation d'un État breton.

Il est à signaler que l'Agence bretonne s'est rapidement dotée d'un bras armé : Excalibur. Celle-ci est formée initialement à Quimperlé en 1920, après des émeutes anti-bretonnes. Elle est généralisée par l'Agence bretonne au début des années 1920 en tant que milice chargée de défendre les colonies d’implantation contre d'éventuelles attaques françaises, qui restent sporadiques mais continues : la production de farine de froment étant en chute libre depuis l’introduction du porc et du sarrasin par les immigrants de l’Ardrec’h, les mercenaires français doivent attendre un bon bout de temps avant d’avoir suffisamment de farine pour cuire des baguettes de pain et taper les Bretons avec.

Trois nouvelles phases d’Ardrec’h s’enchaînent, rythmées par l’évolution politique européenne : fusion-acquisition de Belgique SA avec l’Allemagne Inc., investissements massifs des pays de l’Est dans l’économie parallèle du sexe qui réduit les parts de marché de beaucoup de Bretons de la diaspora sur un secteur pour lequel ils ont une affection traditionnelle. Par ailleurs, le développement de la production de blé noir en Ukraine et la hausse des quotas laitiers polonais inonde les gondoles des magasins de fac-similés de Kouign A Man qui réduisent les Bretons au désespoir.

C’est dans ce contexte qu’éclate la seconde guerre mondiale.

commentaires

15/08/07 - 18:54

J'te mets de côté pour te lire à tête reposée (pour une fois que quelqu'un d'ici si-bas écrit du haut de son savoir...)
Loïc (donc un Breton, égaré dans les Landes et pas celles de Lanvaux.)

15/08/07 - 20:29

on attend avec impatience les parties suivantes

15/08/07 - 20:35

Et la nouvelle guerre que tu nous prépares !

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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