24/07/2007

24/07/07 - 23:17

CDLXXXI. - Pendant que l'encre sèche.



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Feurste Lèdi


Aussi bien que je me souvienne de la Constitution, que j'ai lue, et de la Loi, que je n'ai pas lue, le Président de la République a une existence légale, sa famille et sa femme, non. Sa famille, femmes, enfants, maîtresses et divers n'ont pas plus d'existence juridique vis-à-vis des institutions que moi, c'est-à-dire qu'ils sont citoyens. Pas plus. Pas moins.

En ce sens, la présentation effectuée par les médias - et peut-être voulu par la communication élyséenne - des voyages de madame Cecilia María Sara Isabel Ciganer Albenitz en Libye ou ailleurs sont une imposture. Madame Ciganer-Albenitz, épouse Sarközy de Nagy-Bocsa, a certes pour des raisons historiques une place dans le protocole diplomatique. Elle n'est en rien dépositaire de la puissance du Peuple et de la Nation, par quelque moyen que ce soit.

D'où deux possibilités :

i. soit Madame Ciganer-Albenitz est réellement intervenue dans une affaire diplomatique entre l'Union Européenne et la Bulgarie d'une part, et la Libye d'une autre, et dans ce cas il s'agit d'un vol outrancier du pouvoir de l'Etat, qui réside dans la Nation, laquelle le confie à des représentants par l'intermédiaire du vote. Il s'agit alors, qu'on veuille le reconnaître ou non, d'un coup d'Etat.

ii. soit Madame Ciganer-Albenitz n'est pas intervenue dans cette affaire diplomatique, et dans ce cas je voudrais savoir pourquoi l'Etat a fait les frais de son déplacement et a laissé présenter son voyage en Libye comme participant d'un échange diplomatique. Il y a alors mensonge, soit des représentants élus de l'Etat, soit des médias, soit des deux.

Dans les deux cas, je crois que le Deux-Décembre n'est pas loin. Et quoi qu'il en soit, j'attends des réponses.






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République française


Je pense cependant qu'une étude du discours politique d'un point de vue historique serait intéressant. Lorsque l'on regarde ce qui reste encore la dénomination officielle de notre pays, nous vivons dans la République française, non en France.

C'est peu mais ce n'est pas rien. L'essentiel dans l'appelation officielle est le fait que nous sommes une république, qui a une caractéristique - elle est française - mais cette caractéristique n'est pas liée à une géographie précise. Cette république n'est jamais reconnaissable par le fait qu'elle est française, c'est-à-dire, peut-on envisager, que sa langue est le français et sa culture la culture française : choses constamment évolutives, dynamiques, que l'on serait bien en peine de définir objectivement. Et qui ont surtout une portée universelle.

Cette République française est un des derniers restes de 1793 : nos fous de Pères fondateurs avaient voulu une république qui soit extensible à l'Europe - où la frontière n'avait plus de sens. C'est pour cela qu'elle n'est pas la France.

La France est clairement définie, pour la métropole depuis le traité de Paris de 1947 qui attribua à la République quelques mètres carrés italiens, et pour les cendres de l'Empire colonial depuis la fin de la décolonisation. Je dirais même, bêtement : la France est un territoire. C'est une géographie figée, immuable (à l'échelle de la vie humaine), pour laquelle les notions d'intérieur et d'extérieur se constitue de façon spontanée. D'étranger et de national aussi.

Lorsque je me remets en tête les discours - des deux bords - qui ont été tenus durant la campagne présidentielle, je me souviens de phrases comme "Je serai le président d'une France...", "Je veux être le président de tous les Français...", "Être le président de la France, c'est...", etc., qui coulaient limpides et clairs comme de l'eau de source.

Ce que je voudrais dire dans cet almanach est que cela bien au contraire ne l'est pas. Ou plutôt : de tels discours montrent une évolution que je juge pour ma part inquiétante de notre relation aux institutions. Car le fait que personne ne réagisse montre bien que notre propre relation aux institutions est parallèle à cette évolution du discours.

Nous sommes des citoyens qui s'attachent désormais férocement à une terre, et qui voulons un chef pour cette terre - un président, bien sûr, il ne faut pas trop changer nos petites habitudes. Nous nous identifions comme éléments de cette terre ; et par suite nous nous définissons par opposition à ce qui appartient à d'autre chose que cette terre, l'Hexagone métropolitain, la France.

Nous mettons dans nos gazettes les amours de notre Président qui n'est jamais que la continuité de ces "quarante rois qui ont fait la France" chantés par Charles Maurras en son temps. La République n'est même plus bonne pour les interviews devant la piétaille des journalistes qui font des ronds de jambe, tout heureux qu'on leur ait offert un tabouret sous les ors du Palais. Nous parlons de nous, nous ne parlons pas même d'Europe : même lorsqu'un succès diplomatique comme l'affaire des infirmières bulgares est due avant tout à la diplomatie européenne, et non française - laquelle ne s'est jamais raccrochée au train qu'au dernier moment - nous la présentons comme un succès national.

Sans nous, Français, rien n'aurait été possible. Sans l'intervention miraculeuse de l'Epouse du Président qui à peine descendue de l'avion devant les caméras libère des condamnés à mort comme Saint Louis guérit des écrouelles, la Justice et l'Ordre n'auraient pu triompher. Ce n'est pas pour rien que sur leurs tombes à Saint-Denis nos anciens souverains se faisaient sculpter avec sceptre et main de Justice.

Et nous ronflons, pleins de suffisance. Nous ne voulons plus de la République, nous ne nous voulons plus républicains - citoyens, encore moins. Nous sommes français, et nous avons la France :

"[...] le gouvernement reste libre, la France ne sera administrée que par des Français.

[...] Ce n'est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses. Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c'est une portion de France qui meurt. Une jachère à nouveau emblavée, c'est une portion de la France qui renaît.

N'espérez pas trop de l'État. Il ne peut donner que ce qu'il reçoit. Comptez, pour le présent, sur vous mêmes et, pour l'avenir, sur vos enfants que vous aurez élevés dans le sentiment du devoir.

Nous avons à restaurer la France. Montrez-la au monde qui l'observe, à l'adversaire qui l'occupe, dans tout son calme, tout son labeur et toute sa dignité. Notre défaite est venue de nos relâchements. L'esprit de jouissance détruit ce que l'esprit de sacrifice a édifié.
"

Ce discours à la louange de la terre de France et à la gloire du travail est de Philippe Pétain, le jour où il annonce à la radio les conditions de l'armistice (25 juin 1940).

Je vous laisse comparer avec les discours tenus par certains hommes politiques au pouvoir. Moi, je m'inquiète des parallèles.






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L'encre de Chine


Ces petits énervements évoqués, je me permettrais juste de signaler que j'ai écrit cela pour m'occuper : un dessin sèche lentement, couvert d'encre noire.

La vache. Trois jours et il n'est pas encore fini.

Demain, je gomme les quelques traits de construction encore visible. Tadaaaam !






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Le Parfum


Au boulot, les comptes de juin ont été fini il y a quelques semaines. Plein de petits Commissaires aux Comptes, tout frais émoulus de leurs écoles, la mèche longue et la cravate trop courte, viennent nous poser des questions pour savoir si on a été honnêtes dans notre djobeu.

Enfin - s'ils peuvent signer un papier disant que nous avons été honnêtes. Ce n'est jamais qu'un mot.

Tout à l'heure, en allant aux toilettes, j'ai eu un moment de trouble. Je sentais un parfum que je connaissais, de loin. Un homme sortit des toilettes, me frôla pour rejoindre l'open-space.

Le parfum d'E***.

Et dans le couloir un grand jeune homme brun marchait.






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L'incipit à la mode du jour


"Il fait une chaleur d'enfer. La nuit est lourde. Poisseuse. C'est une piaule minable dans le quartier minable d'une ville minable. Le climatiseur est en rade. Même la bière est tiédasse."

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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