22/07/2007

22/07/07 - 01:50

CDLXXIX. - Choses vues, choses lues, choses ouïes.



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Après le turbin, vendredi je suis passé au premier étage d'un grand magasin, y récupérer des planches de papier et un petit pinceau. Rien de bien spécial, je l'ai fait vite pour traverser le fleuve et me trouver dans "mon" quartier à flâner chez les libraires, les bras de plus en plus chargés.

Quelques heures plus tard, je trouve ce texto sur mon portable :

"Vous êtes toujours aussi blasé ? Le BHV ne semble pas vous plaire... et vos lunettes vous durcissent le regard..."

Au début, j'ai été un peu troublé. Et puis je me suis dit que ça n'en valait pas tant la peine : le numéro de portable n'évoque rien ni à la mémoire de ma puce téléphonique, ni à la mienne. Et ni signer ni m'aborder est un étrange mélange d'arrogance et d'indécision. Ce doit être un souvenir lointain qui s'est réveillé derrière un pilier du magasin.

Au moins cela m'aura-t-il occupé quelques minutes.






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Dans un bar. - Je monte pour aller aux toilettes. J'entre dans celles des hommes. Je me trouve facve à une grande femme, superbe, ceinte de voiles noirs et dorés. Le temps d'hausser le sourcil, j'ai compris et je m'en fous : je m'occupe de moi, et basta.

Un autre client entre peu après moi. Lui aussi est surpris (ça, je comprends, la sexualisation des chiottes est encore assez importante). Il se met à grogner.

"Qu'est-ce que vous faites là ? Vous n'avez rien à y foutre. C'est pas votre place ici."

Elle n'est pas imperturbable. Elle se met à parler fort, à une porte :

"Angie ? Tu as fini ?"

L'autre grommelle, reste carré dans la porte. Perso, casé sur mon urinoir, j'aurais du mal à faire quoi que ce soit.

Tout ça pour un peu de barbe. Connard.






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Ceci étant j'ai encore dépensé un peu trop de pognon en livres... il faudrait que je les lise, plutôt que refaire le monde jusqu'à 5h du mat' comme hier, avec des débris de saucisson réchauffé, quelques trognons de cornichon malossol et les ultimes preuves qu'il y a pu avoir des vignes il y a quelques années sur les rebords de la Loire.

Ce qui n'interdit pas des moments de plaisir. Au contraire. Je profite autrement de la vie, bien autrement que de la manière doloriste qui a été la mienne durant des années. Il suffit d'être assis sur un trottoir, le dos chauffé par un mur, pendant que le soleil hésite enfin entre quelques nuages. Et, sur la scène, Thomas Hellman.

Rah !

Je vais pas dire que j'ai reconnu de suite sa moûture du Mathilde de Brel. En revanche, Vierzon rock'n'rollé, chapeau. Et quel banjo...








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Si je voulais joindre les événements précédents de cet almanach en un seul, le Hasard, la Fortune, le Destin et tous les dieux qui jouent au dé ou se baladent yeux bandés sur une roue folle histoire de nous faire croire que nous ne sommes pas libres s'en sont chargés : j'ai trouvé ce matin sur mon répondeur un énorme capharnaüm.

Quelqu'un d'un festival quelconque avait dû tenter d'envoyer un extrait live. Le temps de reconnaître la chanson, du Kaolin dans le brouhaha, et d'entendre mon nom.

Hop, sourire de là à là.






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C'est en voyant l'énorme écran que mon frère vient de s'acheter, plus que sa copine et sa vie de couple de banlieue, que je me suis dit qu'il était devenu adulte.






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L'incipit à la mode du jour :

"Un garçon aux yeux langoureux poussa la porte vitrée d'une boutique."

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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