15/07/2007

15/07/07 - 22:59

CDLXXIV. - Sur le frigo (Liste de lecture).



Les livres de cette semaine :

i. Pourquoi j'ai mangé mon père, de Roy Lewis. Ou comment de tranquilles subhominidés du pléistocène (mais est-on déjà au pléistocène supérieur ?) sont brusquement dérangés par Edouard. Edouard n'est pas n'importe qui : Edouard, c'est le chef de la horde, un moderniste de la pire espèce. Le genre de type qui croit qu'on peut remplacer les simples pierres par des pierres usinées. Et un type qui veut apprivoiser le feu ! Un type dangereux, je vous dis. Si ça continue, il va inventer l'arc. Des gens un peu trop informés prétendent même qu'il voudrait qu'on devienne des hommes.

C'est ce que pense en tout cas son frère, l'oncle Vania. Et Ernest, son fils, n'est pas plus convaincu. C'est qu'il hésite, un peu, Ernest. Un type bien brave, mais dire qu'il est un peu benêt c'est un peu trop méchant. Disons qu'il s'inquiète pour les générations futures. Et que les propos de son père, qui trouve des possibilités prodigieuses dans le moindre ours buté et rôti, l'inquiètent.

Bref - après La véridique histoire du dernier roi socialiste, dont j'avais déjà parlé, je poursuis ma découverte de Roy Lewis. Un pur moment de gaudriole et de plaisir, qui se dévore en quelques heures, entre deux concerts. Un vrai sir-plai.


ii. La Concession du téléphone, d'Andrea Camilleri. Histoire que j'expédie rapidement l'aspect familial, Andrea Camilleri fait partie de la branche de la famille qui a quitté Malte il y a quelques années pour se réfugier sous des terres plus clémentes (?) et siciliennes. Enfin, quelques années n'est plus qu'un doux euphémisme, pour parler de tranches de siècles. Quoi qu'il en soit, Camilleri est devenu outre-Piémont un auteur de théâtre célébrissime, et il s'est mis un jour en tête de faire des romans.

Celui-ci est une petite merveille de détente délirante. Qui s'enchaîne très bien avec le Roy Lewis... C'est l'histoire de Pippo Genuardi, commerçant en bois à Vigàta, un bourg dans le trou du fond de la Sicile, qui se met en tête de demander une ligne téléphonique à la préfecture... en 1891. Pour quelle raison ? Allez savoir. Déjà que Pipppo est un moderniste, qu'il a commandé un quadricycle à moteur et à Paris qui fait, tenez-vous bien, du vingt kilomètres à l'heure ! En tout cas, le préfet, il est grave inquiété, et il se demande s'il n'y a pas un complot garibadiste dessous tout ça. Ou pire - socialiste !

Manque plus que Pippo demande l'aide de Don Calogero Longhitano, commandeur, un homme d'honneur local, celui qui vous rend plein de petits services pratiques à condition qu'après vous l'aidez à faire l'une ou l'autre besogne d'honneur, comme récupérer une dette que doit Sassà La Ferlita au frère de Don Calogero...

Et c'est là que ça merde.

Camilleri utilise un récit à toutes berzingues, où se succèdent des échanges de courrier et les discours théâtraux, sans description ni commentaires. Bref, ça se dévore et on en redemande.


iii. Robur le Conquérant, de Jules Verne. J'ai déjà parlé ailleurs du plaisir que j'avais eu à retrouver cette édition chez un libraire à la sauvette. Robur est un néo-Vingt mille lieues sous les mers : il y a un engin extraordinaire, qui n'est plus le Nautilus, un tour du monde, une bataille d'une civilisation sans pitié contre la bestialité (dans l'un, la destruction du troupeau de rorquals, dans l'autre des sacrificateurs du Dahomey), une expédition très dangereuse dans le pôle, une île secrète dans le Pacifique, un homme de génie qui a développé une mécanique à nulle autre pareille, laquelle lui permet d'ignorer l'univers des hommes et de vivre indépendant, enfin le thème des prisonniers.

Pourtant Nemo avait du tragique, de la grandeur. Dans Vingt mille lieues, on comprend qu'il y a de la souffrance, et une souffrance terrible, dans cet homme à l'infinie puissance et à la terrible solitude, que sert un équipage dévoué et servile. Dans L'Île mystérieuse, on apprend sa tragédie.

Robur est un ingénieur, ce n'est pas un prince. Robur n'est qu'un génie, mais un génie buté, qui a une équipe d'hommes dont il est l'égal. Robur enfin est l'histoire de la rencontre d'esprits butés, qui refusent la discussion, et restent dans leur évidence - que ce soit Robur ou Uncle Prudent. Le pire étant bien les deux américains : Uncle Prudent et Phil Evans sont des merveilles de stupidité, de refus devant l'évidence - et, paradoxalement, les pendants du subil Aronnax et du volumineux Conseil. Le fier et courageux (bien qu'un peu bourrin) Neil Young a son correspondant dans Frycollin.

Comme si dans Robur Jules Verne avait voulu donner l'envers du miroir de l'histoire de Nemo et Aronnax. Tous les hommes y sont bêtes, tous les hommes y sont sans possibilités d'amélioration. Ce qui permet au narrateur de multiplier les phrases à double, triple sens, et d'assaisonner son discours de ces petites sentences qui me le rendent si cher. Rien que l'incipit, que j'ai cité hier, est extrêmement savoureux : commencer avec une vache, il fallait oser.

Sincèrement, j'ai du mal à comprendre pourquoi Robur est considéré souvent comme une oeuvre mineure de Verne. Il n'est pas tragique, ni mélancolique, comme ses oeuvres les plus connues, oui. Il noie moins le lecteur sous les listes et les descriptifs techniques. Il est pourtant plus caustique dans sa description détaillée de la bêtise humaine.

D'Uncle Prudent qui veut faire exploser une machine comme l'hélicoptère de Robur parce qu'il ne veut pas la comprendre à nos sicaires modernes, le pas est vraiment court.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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