15/07/2007

15/07/07 - 02:06

CDLXXIII. - En rentrant, mains dans les poches.



- 1 -

Les Conquérants


Ce matin je me suis mis à le réciter sous la douche. Je me suis dit que j'aurais aimé le dire à quelqu'un, ou le mettre "en ligne". J'ai déjà dû le mettre plusieurs fois - je m'en fous, je l'aime toujours.

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.


Que les mânes d'Hérédia soient bénies. Puis je suis parti, rejoindre le couple de Glacière. Je me demandais, inquiet alors que je marchais sous le soleil de novembre, ce qui avait bien pu leur arriver : on m'avait commandé du vin blanc. Comme si moi je savais choisir le blanc. Le rouge qui tache, je ne dis pas. Mais le blanc - entre les Alsace qui me laissent toujours dubitatifs, les trucs aux bouteilles tourmentées pour attirer le chaland, les machins qui sentent le sucre et le doucereux à vingt pieds - je ne sais jamais qu'en faire, ni avec quoi. Je me suis réfugié derrière un Bourgogne Chardonnay, sans trop savoir ce à quoi je m'engageais.

Je me disais cependant que Ben devait avoir été enlevé par des extraterrestres, remplacé par un robot qui ne bougeait pas le petit doigt, pour ne plus demander de rouge. Je me promettais de faire des questions à double sens, pour le tester. D'ailleurs, arrivant, j'avais déjà des craintes qui se confirmaient : le chat ne me sautait pas dessus, il était invisible. Peut-être cuisait-il dans le four.

Ce qui n'aurait pas été une mauvaise idée - sauf pour le four, qu'il aurait fallu pas mal dégraisser ensuite.






- 2 -

Descinit in piscem


Il faut reconnaître cependant à la nouvelle version du Ben, celle qui est un robot importé de Mars et qui boit du vin blanc, qu'elle me réconcilie progressivement avec le poisson. J'avais été si bien traumatisé enfant par un colin infect que je n'en mange plus - et que j'évite au passage tout ce qui vient de la mer : crevettes, moules, et autres saloperies qui ne respirent pas de l'air bien frais sur un sol bien ferme.

L'autre animal pourtant n'a pas amené sur la table son chat rôti - de toute manière ç'aurait été de la viande trop grasse - mais un poisson très honorablement préparé sur son petit lit de quinoa.

Et le vin allait avec. Je le goûtais volontiers, surtout que je pouvais profiter de sa couleur pâle et brillante : j'avais enfin ôté les lunettes noires portées depuis la veille.

Car je ne serai pas aveugle en fin de compte. Vive la chirurgie.






- 3 -

Ma bulle à moi


Et puis j'ai marché quelques heures, nez au vent hésitant qui se maquillait mal en sirocco. Mains dans les poches, je déambulais tranquillement entre les touristes, me racontant des histoires pour pas grand'chose, puis pensant à mes jambes qui me faisaient progressivement mal. J'étais long à traverser les passages cloutés, et je m'en moquais.

Je suis resté quelques heures dans un fauteuil, à siroter mon verre, un Jules Verne à la main.

"« Pan !... Pan !... »

Les deux coups de pistolet partirent presque en même temps. Une vache, qui paissait à cinquante pas de là, reçut une des balles dans l'échine. Elle n'était pour rien dans l'affaire, cependant.

Ni l'un ni l'autre des deux adversaires n'avait été touché.

Quels étaient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c'eût été là, sans doute, l'occasion de faire parvenir leurs noms à la postérité. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plus âgé était Anglais, le plus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroit l'inoffensif ruminant venait de paître sa dernière touffe d'herbe, rien de plus facile. C'était sur la rive droite du Niagara, non loin de ce pont suspendu qui réunit la rive américaine à la rive canadienne, trois milles au-dessous des chutes.

L'Anglais s'avança alors vers l'Américain :

« Je n'en soutiens pas moins que c'était le
Rule Britannia ! dit-il.

- Non ! le
Yankee Doodle ! » répliqua l'autre.

La querelle allait recommencer, lorsque l'un des témoins - sans doute dans l'intérêt du bétail - s'interposa, disant :

« Mettons que c'était le
Rule Doodle et le Yankee Britannia, et allons déjeuner ! »

Ce compromis entre les deux chants nationaux de l'Amérique et de la Grande-Bretagne fut adopté à la satisfaction générale. Américains et Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s'attabler dans l'hôtel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes. Comme ils sont en présence des oeufs bouillis et du jambon traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et de flots de thé à rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les dérangera plus. Il est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit encore question d'eux dans cette histoire.
"

Rien qu'un tel début ça fait sourire.






- 4 -

Frères humains, qui après nous vivrez


Et puis je me suis assis devant The Bubble. Je n'en dirai rien, simplement parce qu'il m'a profondément touché.



De retour j'ai mordu dans une tomate.

commentaires

15/07/07 - 21:00

Simplement merci.... Note: Cipango, nom ancien du Japon.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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