06/07/2007

06/07/07 - 22:47

CDLXIX. - Des choses.



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Choses lues


Voici quelques temps qu'il me faut poursuivre l'almanach de mes lectures et de mes errances. Dieu sait pourtant si j'ai peu lu : trop crevé, trop usé. Il y a des temps lourds qui marnent le corps à gros bouillons. Hop, on met d'une main ferme un pied non moins viril là où l'homme n'a jamais poussé le nez, et on repart comme en quarante.

i. L'Evangile selon Pilate, de Eric-Emmanuel Schmidt.



Vu que je l'ai déjà dit de Marc Lambron, il faut que je le dise aussi de Schmidt : coreligionnaire, à quelques années près. Hop, voilà qui est fait. Son Evangile est en deux temps : un prologue, où le Christ-homme, parlant à la première personne au Jardin des Oliviers, se rappelle ce qui l'a mené là et doute. Jusqu'à ce que les pas des soldats du Sanhédrin résonnent et qu'il hurle "Mon Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?". Le texte même, moins évangile (bonne nouvelle) qu'histoire (enquête), raconte comment Ponce Pilate se trouve face à l'inexplicable, et, Romain, épuise tour à tour chaque explication raisonnable pour à chaque fois voir la raison lui échapper face à l'insaisissable d'un corps et d'une foule qui se soulève.

Le sujet traité est ambitieux, on ne saurait dire moins. L'écueil est donc visible, énorme : on va dire qu'à ce compte il est identifié, et que Schmidt ne pouvait que louvoyer pour l'éviter. Il nous épargne les apparitions miraculeuses Concile-de-Trentines et autres illuminations : les miracles ne sont jamais que des choses racontées par d'autres : rien n'est direct, tout n'est jamais que racontar, quoi qu'on dise, tenu de troisième main. À chacun de croire, ou pas.

Ce qui fait que l'auteur nous offre trois petites nouveautés intéressantes - ce dont il est content, à voir l'appendice Journal d'un roman volé :

1/ Jésus n'est pas sûr de son destin, doute constamment, se refuse aux miracles et ne fait jamais que le pari d'être le Messie. Ce qui en soit n'est pas si choquant que cela (pour racheter les hommes du péché, il fallait que Dieu souffre complètement, entièrement, et donc soit entièrement homme, ne se sache pas prédestiné à la résurrection, sinon il y a triche), mais est rare, je pense, dans la littérature chrétienne.

2/ Judas est le disciple préféré - ce qui résoud le paradoxe de la nécessité de sa traîtrise, car pour que Jésus soit le Christ, il est nécessaire qu'il soit livré : Judas livre donc, car il le doit et qu'il se meurt d'amour pour Jésus.

3/ Les miracles sont haïs du Christ, qui les considère comme de la camelote de brocanteur, et toute la conversion progressive de Pilate se fait parce qu'il entend rapporter des faits contradictoires et flous, il n'assiste jamais à rien - ce qui est dans l'essence même de cette Bonne Parole, qui n'est jamais qu'une parole, échangée de bouche en bouche. Les Evangiles déjà faisaient ce chemin : celui de Jean, le plus récent, ne conserve des miracles de Jésus que sept, qui demeurent symboliques, tandis que les lettres des Apôtres ne sont jamais que diffusion du message, interprétation, discours.

Ceci étant, à la lecture, j'avais l'impression, pas désagréable nécessairement, mais un peu lourde, d'un texte écrit par un repenti. Schmidt ne s'en cache pas : d'athée, il a eu la chance d'avoir la foi lors d'un voyage au Sahara. La contrepartie est que les citations de la Bible sont un peu poussives - le fameux "ελωι ελωι λεμα σαβαχθανι" (Matthieu, 27:46) fait partie des figures imposées, et Schmidt s'y astreint sans déplaisir, mais en restant à l'imaginaire chrétien, non à la réalité juive du texte : pour lui, Jésus est désespéré et demande à Dieu pourquoi il l'a abandonné. Pour un juif aussi pratiquant que l'était Jésus, il s'agit surtout du début du Psaume 22, et pour lui dire le début revient à tout dire... jusqu'à la fin du Psaume, qui est un chant d'espoir.

J'irais méchamment un peu plus loin : il y a de la documentation, c'est indéniable. Il n'y a pas de présence. Jérusalem est décrite, elle n'est pas présente. Les hommes sont décrits, il ne sont pas plus présents. Pilate est une parole écrivant des lettres, il ne vit pas. Ma lecture est nécessairement faussée par la force évocatrice, la puissance des chapitres antiques du Maître et Marguerite, et je ne dis pas que venir après Boulgakov est facile pour qui que ce soit (j'ai moi-même essayé, sans grand succès : voir l'histoire du légionnaire Gnéius).

Peut-être est-il trop difficile pour un chrétien de parler du Christ...


ii. Les Diaboliques, de Jules Barbey d'Aurevilly.



Les Diaboliques font partie de ces incontournables sulfureux, qu'on cite souvent, comme les oeuvres de Sade et autres romances d'une civilisation qui s'achevait pour découvrir le mécanisme et l'acier. Il faut les lire ; il convient de les lire. Je les ai trouvées, chez ce libraire calamiteux qui m'a déjà détruit plusieurs fois mon portefeuille - je les ai donc prises, une à une.

En fait, en fait... déçu. L'enchaînement de ces "six premières" n'enchaîne jamais que des phrases, et des anecdotes un peu creuses. Je ne sais si Barbey avait lu Sade : il en cherche la syntaxe, en tout cas, surtout celle de ses ratiocinations. Le style veut mettre celui des conversations de salon, c'est-à-dire une préciosité faite pour devenir éculée, sur des anecdotes dont la banalité exige que l'attention du lecteur soit attisée par un perpétuel report, de verbiage en verbiage, du début du récit proprement dit.

On sent chez le narrateur un réel plaisir à révéler des affairettes d'une bourgeoisie qu'il devait fréquenter. Le problème est que ses soucis, ses scandales, n'ont plus de portée maintenant, ce qui n'est pas une chose grave, et qu'ils sont lourdement présentés, ce qui en est une. Tirer autant à la ligne, pour nous parler de scandale, ça fait lourd.

C'est dommage, car Barbey semble avoir de l'idée parfois, mais il faut vraiment chercher pour extraire des images marquantes, qui ne sont jamais que marquantes car frappantes ; dans les deux dernières nouvelles : celle du major Idow enfonçant avec la poignée de son sabre de la cire à cacheter dans le vagin de sa maîtresse, les deux s'étant battu avec le coeur momifié d'un enfant mort est épatante ; celle de la duchesse de Sierra-Leone demandant à son mari de pouvoir manger le coeur de son amant qu'il vient d'arracher devant elle plus convenue, mais intéressante.

Le tout étant noyé dans des dissertations longuettes, on survole plus qu'on lit. Il y a d'ailleurs une phrase à laquelle je n'ai rien compris, dans Le Rideau cramoisi. Si quelqu'un trouve le sens, je prends (je souligne) :

"Nous traversâmes plusieurs petites villes, semées, ça et là, sur cette longue route que les postillons appelaient encore : un fier "ruban de queue", en souvenir de la leur, pourtant coupée depuis longtemps."


iii. Sin City, de Frank Miller.



C'est l'histoire d'une brute épaisse qu'une pute a séduit. Sauf que la pute est tuée et que Marv pour le coup cherche le coupable : car il est laid, horriblement laid, et elle est la première à lui avoir donné de la tendresse. Le point de départ est bête comme chou, et l'histoire d'une violence rare : c'est une enquête, où la brute épaisse se la joue Die Hard, reçoit suffisamment de balles et de coup pour trucider toutes les armées célestes et Dieu le père avec, amochant au passage toute la caille-ra de la ville. Pour le coup, avec lui la peine plancher est de rigueur et la récidive impossible.

Ce monde est un monde sans espoir, cru de violence.

Après ma découverte de 300, aux relents un peu fascistoïdes, je continue donc mon exploration de la bédé américaine, loin des comics marvelliens et des Disney (ça, ça va, j'ai de la culture), et j'avoue rester baba. Miller a une maîtrise du noir et blanc, une puissance graphique à tomber par terre. C'est rageant, même : objectivement, ce ne sont jamais que des zones de noir de Chine, striées de blanc. Il n'y a pas de dégradé : c'est blanc, c'est noir, et basta.

Pourtant : telle zone blanche devient d'une radiation surréaliste sans qu'on comprenne pourquoi. Ici, la cuisse découpée à la scie, simple cercle, prend toute la place de la case, s'impose comme une lumière crue. Là, c'est la jambe d'une call-girl qu'on sent parfaitement vibrer sous les lumières d'un club de country. Parfois, le Marvel est proche - notamment dans ce manteau dont le volume tente de faire cape de super-héros - mais on échappe toujours pas miracle à cette échappatoire.

Evidemment, le mouvement du coup est peu présent : on est dans un exercice de style, qui ne prend jamais toute sa puissance que dans les pleines pages noircies où un peu de blanc trace un corps. Mais quel corps. Et quel tracé.

Bref, chapeau.


iv. Nil, 1 : Les Barbares, d'Eric Adam et Didier Garguilo.



Préambule à l'usage de tout Lecteur futur : Nécessairement ici je vais avoir du mal à être impartial.

Nil s'annonce comme le premier tome d'un tryptique, chez Vent d'Ouest. L'Egypte fait vendre, on en vend donc. Les groupes d'adolescents, genre Club des Cinq, aussi, donc on fait avec. Surtout lorsque l'on sent que de tome en tome ce sera l'occasion de nous faire, à travers les guerres et les aventures, un petit récitatif sur l'amitié, la trahison, l'amour et l'accès à l'âge adulte. Là-dessus, on a du mal à inventer ; ensuite, ce n'est jamais que le point de la broderie qui importe.

Dans le cas de Nil, si on regarde le scenario, force est de reconnaître qu'il est bien adressé à la jeunesse : en deux temps, il fait simple et ne cherche pas la complication. Temps 1 : présentation des personnages (et ils sont nombreux, toute une bande de jeunes on vous a dit), dont le chef, parfait nécessairement. Temps 2 : complot, merveilleusement déjoué par les jeunes, ce qui n'interdit pas la vengeance. Ceci étant, c'est une histoire qui prend le temps de vivre : j'ai bien en tête qu'il faille considérer cela comme le simple prologue d'un élément de plus grande haleine.

Du point de vue de l'histoire, elle est extraordinairement documentée, et, pour le coup, sans que cela soit pontifiant ni poseur. Bien sûr, les articles de presse insistent sur le fait que le scénariste (fils d'un égyptologue célèbre) et le dessinateur (compère d'un écrivain célèbre) sont allés à Saqqarah se documenter un tantinet ; ils diront moins qu'ils ont même envoyé un écrivain célèbre prendre des photos en catimini au Louvre...

Pourtant, ce qui s'impose et rend réellement attrayant ce premier opus, c'est le décalage entre l'histoire d'enfance et le dessin, extrêmement fouillé dans sa simplicité affichée. D. Garguilo a ce point commun avec F. Miller d'un graphisme très étudié, d'une très profonde recherche de la maîtrise de la case. On pourrait bien évidemment lui en faire la critique : ce qu'il fait, c'est de la pose, de l'image, pas du mouvement - c'est patent dans la scène de guerre (p. 38). J'aime pourtant ces contours qui ne sont pas encrés, très crayonnés, qui donnent toute la dynamique du dessin. Les lumières et leur répartition ont fait l'objet d'un travail de fond - parfois de carte postale (mais comment faire un soleil couchant ?) qui se répond pourtant d'une planche à l'autre.

J'ai tout particulièrement aimé les ciels de crépuscule, cette lumière ouatée qui occupe la case, et ce simple "calque", comme posé sur l'arrière-plan, estompant les personnages secondaires et permettant de donner de la profondeur et du relief. D. Garguilo a en plus un dessin sensuel, sans chercher dans l'érotisme primaire : ici un zizi un peu de travers car on court, là un petit sein bien rond que soulève un coude - le tout sans chercher à montrer qu'on sait dessiner des sex-symbols, mais plutôt en dessinant de simples corps, qui sont beaux du regard qu'on pose dessus, ce qui est beaucoup plus méritoire. On sent que le dessinateur a du goût...






- 2 -

Choses ouïes


Je ne vais pas affliger encore d'une liste et de commentaires pédants. De toute manière, demain je vais à Solidays, j'aurais de quoi bavasser à n'en plus finir. Passons donc sur Superbus, El Presidente, The Stereophonics, Muse et The Legendary Tiger Man. On ne parlera pas d'un lamentable Yiddish Touch In Paris dont je me peins le nombril avec le pinceau de l'indifférence.

Sautons, hop, avec la nonchalance de l'homme de bien qui a du goût en plus d'être humaniste, vers les horizons de Keren Ann et de sa Disparition. Pourkoaaaaa donc, croasse le Lecteur impatient, qui croit qu'on parle de Corneille et oublie qu'en ces temps de pluie et de froidure où l'hiver n'est pas loin de remettre son manteau ce sont les grenouilles qui coassent.

À cause de Monsieur Bleu D***, mais ceci est une autre histoire, et ce n'est pas poli de demander de telles choses. Ca ne se demande pas, je pourrais vous tuer pour moins que ça.

La première écoute : je mets le cédé, je m'éloigne, vaguement inattentif, comme toujours. Au bout de quelques mesures, je reviens vers la machine : c'est un cédé de Benjamin Biolay ? Ah, non. J'y comprends rien. Détour rapide vers les crédits et vi, vi, vi, que je suis trop fier et que j'ai une trop bonne oreille, le compositeur est Biolay. Ceci étant, j'aime beaucoup. Comme quoi, Monsieur Bleu D*** a bon goût, cela se confirme.

Ou je vieillis.






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L'incipit à la mode du jour


"À présent nous étions sûrs de nous en tirer."

commentaires

07/07/07 - 12:23

Monsieur Bad, mais ça ne va pas, ça, de lire du E-E Schmitt! Cela ne va pas du tout, du tout.

08/07/07 - 00:22

Monsieur, permettez-moi de vous faire part avec autant de maladresse mon admiration pour ce billet,inspirateur de mes prochaines lectures... Aussi, j'aimerais vous conseiller la lecture d'une oeuvre qui changera votre vision du monde (littéraire): Le livre de Saphir (G. Sinoué), un pur délice, tout comme vous...

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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