CDLXIX. - Des choses.
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Choses lues
Voici quelques temps qu'il me faut poursuivre l'almanach de mes lectures et de mes errances. Dieu sait pourtant si j'ai peu lu : trop crevé, trop usé. Il y a des temps lourds qui marnent le corps à gros bouillons. Hop, on met d'une main ferme un pied non moins viril là où l'homme n'a jamais poussé le nez, et on repart comme en quarante.
i. L'Evangile selon Pilate, de Eric-Emmanuel Schmidt.
Vu que je l'ai déjà dit de Marc Lambron, il faut que je le dise aussi de Schmidt : coreligionnaire, à quelques années près. Hop, voilà qui est fait. Son
Evangile est en deux temps : un prologue, où le Christ-homme, parlant à la première personne au Jardin des Oliviers, se rappelle ce qui l'a mené là et doute. Jusqu'à ce que les pas des soldats du Sanhédrin résonnent et qu'il hurle "
Mon Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?". Le texte même, moins
évangile (bonne nouvelle) qu'
histoire (enquête), raconte comment Ponce Pilate se trouve face à l'inexplicable, et, Romain, épuise tour à tour chaque explication raisonnable pour à chaque fois voir la raison lui échapper face à l'insaisissable d'un corps et d'une foule qui se soulève.
Le sujet traité est ambitieux, on ne saurait dire moins. L'écueil est donc visible, énorme : on va dire qu'à ce compte il est identifié, et que Schmidt ne pouvait que louvoyer pour l'éviter. Il nous épargne les apparitions miraculeuses Concile-de-Trentines et autres illuminations : les miracles ne sont jamais que des choses racontées par d'autres : rien n'est direct, tout n'est jamais que racontar, quoi qu'on dise, tenu de troisième main. À chacun de croire, ou pas.
Ce qui fait que l'auteur nous offre trois petites nouveautés intéressantes - ce dont il est content, à voir l'appendice
Journal d'un roman volé :
1/ Jésus n'est pas sûr de son destin, doute constamment, se refuse aux miracles et ne fait jamais que le
pari d'être le Messie. Ce qui en soit n'est pas si choquant que cela (pour racheter les hommes du péché, il fallait que Dieu souffre complètement, entièrement, et donc soit entièrement homme, ne se sache pas prédestiné à la résurrection, sinon il y a triche), mais est rare, je pense, dans la littérature chrétienne.
2/ Judas est le disciple préféré - ce qui résoud le paradoxe de la nécessité de sa traîtrise, car pour que Jésus soit le Christ, il est nécessaire qu'il soit livré : Judas livre donc, car il le doit et qu'il se meurt d'amour pour Jésus.
3/ Les miracles sont haïs du Christ, qui les considère comme de la camelote de brocanteur, et toute la conversion progressive de Pilate se fait parce qu'il
entend rapporter des faits contradictoires et flous, il n'assiste jamais à rien - ce qui est dans l'essence même de cette Bonne Parole, qui n'est jamais qu'une parole, échangée de bouche en bouche. Les
Evangiles déjà faisaient ce chemin : celui de Jean, le plus récent, ne conserve des miracles de Jésus que sept, qui demeurent symboliques, tandis que les lettres des Apôtres ne sont jamais que diffusion du message, interprétation, discours.
Ceci étant, à la lecture, j'avais l'impression, pas désagréable nécessairement, mais un peu lourde, d'un texte écrit par un repenti. Schmidt ne s'en cache pas : d'athée, il a eu la chance d'avoir la foi lors d'un voyage au Sahara. La contrepartie est que les citations de la Bible sont un peu poussives - le fameux "
ελωι ελωι λεμα σαβαχθανι" (Matthieu, 27:46) fait partie des figures imposées, et Schmidt s'y astreint sans déplaisir, mais en restant à l'imaginaire chrétien, non à la réalité juive du texte : pour lui, Jésus est désespéré et demande à Dieu pourquoi il l'a abandonné. Pour un juif aussi pratiquant que l'était Jésus, il s'agit surtout du début du Psaume 22, et pour lui dire le début revient à tout dire... jusqu'à la fin du Psaume, qui est un chant d'espoir.
J'irais méchamment un peu plus loin : il y a de la documentation, c'est indéniable. Il n'y a pas de
présence. Jérusalem est décrite, elle n'est pas
présente. Les hommes sont décrits, il ne sont pas plus
présents. Pilate est une parole écrivant des lettres, il ne
vit pas. Ma lecture est nécessairement faussée par la force évocatrice, la puissance des chapitres antiques du
Maître et Marguerite, et je ne dis pas que venir après Boulgakov est facile pour qui que ce soit (j'ai moi-même essayé, sans grand succès : voir l'histoire du légionnaire Gnéius).
Peut-être est-il trop difficile pour un chrétien de parler du Christ...
ii. Les Diaboliques, de Jules Barbey d'Aurevilly.
Les Diaboliques font partie de ces incontournables sulfureux, qu'on cite souvent, comme les oeuvres de Sade et autres romances d'une civilisation qui s'achevait pour découvrir le mécanisme et l'acier. Il faut les lire ; il convient de les lire. Je les ai trouvées, chez ce libraire calamiteux qui m'a déjà détruit plusieurs fois mon portefeuille - je les ai donc prises, une à une.
En fait, en fait... déçu. L'enchaînement de ces "
six premières" n'enchaîne jamais que des phrases, et des anecdotes un peu creuses. Je ne sais si Barbey avait lu Sade : il en cherche la syntaxe, en tout cas, surtout celle de ses ratiocinations. Le style veut mettre celui des conversations de salon, c'est-à-dire une préciosité faite pour devenir éculée, sur des anecdotes dont la banalité exige que l'attention du lecteur soit attisée par un perpétuel report, de verbiage en verbiage, du début du récit proprement dit.
On sent chez le narrateur un réel plaisir à révéler des affairettes d'une bourgeoisie qu'il devait fréquenter. Le problème est que ses soucis, ses scandales, n'ont plus de portée maintenant, ce qui n'est pas une chose grave, et qu'ils sont lourdement présentés, ce qui en est une. Tirer autant à la ligne, pour nous parler de scandale, ça fait lourd.
C'est dommage, car Barbey semble avoir de l'idée parfois, mais il faut vraiment chercher pour extraire des images marquantes, qui ne sont jamais que marquantes car frappantes ; dans les deux dernières nouvelles : celle du major Idow enfonçant avec la poignée de son sabre de la cire à cacheter dans le vagin de sa maîtresse, les deux s'étant battu avec le coeur momifié d'un enfant mort est épatante ; celle de la duchesse de Sierra-Leone demandant à son mari de pouvoir manger le coeur de son amant qu'il vient d'arracher devant elle plus convenue, mais intéressante.
Le tout étant noyé dans des dissertations longuettes, on survole plus qu'on lit. Il y a d'ailleurs une phrase à laquelle je n'ai rien compris, dans
Le Rideau cramoisi. Si quelqu'un trouve le sens, je prends (je souligne) :
"
Nous traversâmes plusieurs petites villes, semées, ça et là, sur cette longue route que les postillons appelaient encore : un fier "ruban de queue", en souvenir de la leur, pourtant coupée depuis longtemps."
iii. Sin City, de Frank Miller.
C'est l'histoire d'une brute épaisse qu'une pute a séduit. Sauf que la pute est tuée et que Marv pour le coup cherche le coupable : car il est laid, horriblement laid, et elle est la première à lui avoir donné de la tendresse. Le point de départ est bête comme chou, et l'histoire d'une violence rare : c'est une enquête, où la brute épaisse se la joue
Die Hard, reçoit suffisamment de balles et de coup pour trucider toutes les armées célestes et Dieu le père avec, amochant au passage toute la caille-ra de la ville. Pour le coup, avec lui la peine plancher est de rigueur et la récidive impossible.
Ce monde est un monde sans espoir, cru de violence.
Après ma découverte de
300, aux relents un peu fascistoïdes, je continue donc mon exploration de la bédé américaine, loin des
comics marvelliens et des Disney (ça, ça va, j'ai de la culture), et j'avoue rester baba. Miller a une maîtrise du noir et blanc, une puissance graphique à tomber par terre. C'est rageant, même : objectivement, ce ne sont jamais que des zones de noir de Chine, striées de blanc. Il n'y a pas de dégradé : c'est blanc, c'est noir, et basta.
Pourtant : telle zone blanche devient d'une radiation surréaliste sans qu'on comprenne pourquoi. Ici, la cuisse découpée à la scie, simple cercle, prend toute la place de la case, s'impose comme une lumière crue. Là, c'est la jambe d'une
call-girl qu'on sent parfaitement vibrer sous les lumières d'un club de country. Parfois, le Marvel est proche - notamment dans ce manteau dont le volume tente de faire cape de super-héros - mais on échappe toujours pas miracle à cette échappatoire.
Evidemment, le mouvement du coup est peu présent : on est dans un exercice de style, qui ne prend jamais toute sa puissance que dans les pleines pages noircies où un peu de blanc trace un corps. Mais quel corps. Et quel tracé.
Bref, chapeau.
iv. Nil, 1 : Les Barbares, d'Eric Adam et Didier Garguilo.
Préambule à l'usage de tout Lecteur futur : Nécessairement ici je vais avoir du mal à être impartial.
Nil s'annonce comme le premier tome d'un tryptique, chez Vent d'Ouest. L'Egypte fait vendre, on en vend donc. Les groupes d'adolescents, genre Club des Cinq, aussi, donc on fait avec. Surtout lorsque l'on sent que de tome en tome ce sera l'occasion de nous faire, à travers les guerres et les aventures, un petit récitatif sur l'amitié, la trahison, l'amour et l'accès à l'âge adulte. Là-dessus, on a du mal à inventer ; ensuite, ce n'est jamais que le point de la broderie qui importe.
Dans le cas de
Nil, si on regarde le scenario, force est de reconnaître qu'il est bien adressé à la jeunesse : en deux temps, il fait simple et ne cherche pas la complication. Temps 1 : présentation des personnages (et ils sont nombreux, toute une bande de jeunes on vous a dit), dont le chef, parfait nécessairement. Temps 2 : complot, merveilleusement déjoué par les jeunes, ce qui n'interdit pas la vengeance. Ceci étant, c'est une histoire qui prend le temps de vivre : j'ai bien en tête qu'il faille considérer cela comme le simple prologue d'un élément de plus grande haleine.
Du point de vue de l'histoire, elle est extraordinairement documentée, et, pour le coup, sans que cela soit pontifiant ni poseur. Bien sûr, les articles de presse insistent sur le fait que le scénariste (fils d'un égyptologue célèbre) et le dessinateur (compère d'un écrivain célèbre) sont allés à Saqqarah se documenter un tantinet ; ils diront moins qu'ils ont même envoyé un écrivain célèbre prendre des photos en catimini au Louvre...
Pourtant, ce qui s'impose et rend réellement attrayant ce premier opus, c'est le décalage entre l'histoire d'enfance et le dessin, extrêmement fouillé dans sa simplicité affichée. D. Garguilo a ce point commun avec F. Miller d'un graphisme très étudié, d'une très profonde recherche de la maîtrise de la case. On pourrait bien évidemment lui en faire la critique : ce qu'il fait, c'est de la pose, de l'image, pas du mouvement - c'est patent dans la scène de guerre (p. 38). J'aime pourtant ces contours qui ne sont pas encrés, très crayonnés, qui donnent toute la dynamique du dessin. Les lumières et leur répartition ont fait l'objet d'un travail de fond - parfois de carte postale (mais comment faire un soleil couchant ?) qui se répond pourtant d'une planche à l'autre.
J'ai tout particulièrement aimé les ciels de crépuscule, cette lumière ouatée qui occupe la case, et ce simple "calque", comme posé sur l'arrière-plan, estompant les personnages secondaires et permettant de donner de la profondeur et du relief. D. Garguilo a en plus un dessin sensuel, sans chercher dans l'érotisme primaire : ici un zizi un peu de travers car on court, là un petit sein bien rond que soulève un coude - le tout sans chercher à montrer qu'on sait dessiner des
sex-symbols, mais plutôt en dessinant de simples corps, qui sont beaux du regard qu'on pose dessus, ce qui est beaucoup plus méritoire. On sent que le dessinateur a du goût...
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Choses ouïes
Je ne vais pas affliger encore d'une liste et de commentaires pédants. De toute manière, demain je vais à Solidays, j'aurais de quoi bavasser à n'en plus finir. Passons donc sur Superbus, El Presidente, The Stereophonics, Muse et The Legendary Tiger Man. On ne parlera pas d'un lamentable
Yiddish Touch In Paris dont je me peins le nombril avec le pinceau de l'indifférence.
Sautons, hop, avec la nonchalance de l'homme de bien qui a du goût en plus d'être humaniste, vers les horizons de Keren Ann et de sa
Disparition. Pourkoaaaaa donc, croasse le Lecteur impatient, qui croit qu'on parle de Corneille et oublie qu'en ces temps de pluie et de froidure où l'hiver n'est pas loin de remettre son manteau ce sont les grenouilles qui coassent.
À cause de Monsieur Bleu D***, mais ceci est une autre histoire, et ce n'est pas poli de demander de telles choses. Ca ne se demande pas, je pourrais vous tuer pour moins que ça.
La première écoute : je mets le cédé, je m'éloigne, vaguement inattentif, comme toujours. Au bout de quelques mesures, je reviens vers la machine : c'est un cédé de Benjamin Biolay ? Ah, non. J'y comprends rien. Détour rapide vers les crédits et vi, vi, vi, que je suis trop fier et que j'ai une trop bonne oreille, le compositeur est Biolay. Ceci étant, j'aime beaucoup. Comme quoi, Monsieur Bleu D*** a bon goût, cela se confirme.
Ou je vieillis.
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L'incipit à la mode du jour
"
À présent nous étions sûrs de nous en tirer."
07/07/07 - 12:23
Monsieur Bad, mais ça ne va pas, ça, de lire du E-E Schmitt! Cela ne va pas du tout, du tout.
gingember