01/07/2007

01/07/07 - 21:44

CDLXVI. - En rockant, en rollant.





La marche d'hier, et le temps orageux, lourd et poisseux, m'avaient laissé sur le carreau, pantelant. Je n'ai pas traîné cette nuit : pour un ouiquennede, je me suis couché tôt, à 2h - sans lire vraiment, tout juste grignotant au retour du cinéma. Les Diaboliques me sont tombées des mains, je pense même que je me suis endormi un temps, lumière allumée.

La bière tiède et la lourdeur de l'air font décidément mauvais ménage chez moi.



J'ai dormi douze heures, d'un sommeil épais et poisseux. Je me réveillais pour déglutir, plein de mal de gorge, d'un début de fièvre et de migraine que je n'avais même pas le courage d'évacuer en buvant un verre ou en chopant une aspirine. Abruti, je me retournais dans mon coussin, pour me rendormir aussitôt.

Quand je me suis levé, j'avais une sorte de pâte gluante et blanche sur le palais.



Levé, j'ai cuisiné pour un régiment un pavé monstre au basilic, assaisonné d'une casserole de petits pois car j'en avais envie et d'un verre d'aspirine. Le sorbet au citron, juste après le fromage, est parvenu à occire le monstre qui s'était posé sur mon crâne. Une dernière douche, froide et partiale, a suffit à me troubler de nouveau et me rendre humain. J'étais vivant. Je voulais voir le monde.

Alors je suis sorti. J'avais des buts, et j'avais le moral.



Débutant par la ligne 14, à sa sortie je m'apercevais, grommelant, que j'avais oublié mes lunettes de soleil. Tant pis. J'irais vaquer dans l'univers sans être protégé de la lumière diffuse et poudreuse de pollution qui rôde sur la ville. Je cherchais une carte postale, bien spéciale, et pour cela j'avais repéré une librairie gay, où j'avais des chances, pensé-je innocemment, de trouver du bonheur et de la joie. J'y entrais donc, rue Quincampoix, pour en sortir de suite. Non seulement il y faisait chaud, mais en plus on y étouffait.

Et puis le tutoiement d'office, j'ai tout de même du mal.



Sans la carte postale que je m'étais promis de trouver, donc, je dirigeais mes pas vers des lieux plus saints pour ma petite psychologie - de plus en plus gonflé une fois que mes petons grassouillets foulaient du ripaton le sol de la rive gauche. Je remontais le boulevard Saint-Michel, sans pensée aucune pour le Baron Haussmann, car il ne faut pas toujours transformer une ville où l'on vit en un lieu de mémoire perpétuel. Je comptais errer jusqu'à mon trafiquant de bédés préféré, celui qui a toujours en rayon l'opus le plus confidentiel qu'on ne trouve que sous commande sur quinzaine ailleurs.

Il y a des choses importantes dans la vie, dont le thé. Les libraires en font partie.



Ce qui fait que passant le long des revendeurs qui fleurissent sur le boulevard depuis deux ans, à ma grande joie, je commis la bêtise de m'arrêter à l'étalage de l'un d'entre eux. Déjà une fois cestui-ci m'avais eu. J'en étais sorti avec tout un paquet de poches usés et fleurant bon le grenier et la cave, avec de petites histoires qu'on ne trouve plus qu'en Pléiade ou dans des éditions prohibitives. Là, il m'a encore eu. Un Gide m'a fait un petit clin d'oeil, un petit tri dans la pile m'a fait sortir un Buzatti puis un Montherlant. J'en étais à Roy Lewis, content de le trouver si peu cher, quand, alors que je poussais du doigt un Barbey d'Aurevilly, j'ai eu un sursaut.

Jules Verne, Robur le Conquérant, l'édition de 1979 dans laquelle je l'avais lu, enfant, sans la retrouver depuis. Enorme sourire et même petit cri de joie.



Il ne faut pas croire pour autant que je n'ai pas acheté de bédés - mais je ferai bientôt un sujet uniquement sur ce que j'ai pu voir, lire, entendre, écouter, apprécier. Reprenez donc le métro avec moi, pour aller jusqu'à Javel, et marchez tranquillement à ma suite jusqu'au parc Citroën. Il y avait le festival Sous la Plage. Quoi qu'un peu frisquet et venté (mon mal de gorge n'est décidément pas prêt de partir), s'affaler dans l'herbe entouré de livres pendant qu'il y a du bon rock dans l'air, ça déchire grave sa race.

Et je ne vous parle pas des danseurs, à côté de la fontaine, qui m'ont beaucoup plu. Surtout lorsqu'ils couraient parmi les joggueurs du dimanche.






À défaut d'être de la droite décomplexée, je crois qu'il est grand temps pour moi d'être de la trentaine pédée décomplexée. La marchouille d'hier m'a définitivement fait comprendre que je ne correspond en rien aux codes mondains de la pédétude, et que je n'ai pas envie de faire l'effort d'y coller. Il faut que j'arrête de vouloir sans cesse penser en référence, implicite ou explicite, à ce petit univers caricatural, où l'humanité n'existe que travestie. Etrangement, je me sens fort, nettement plus fort quand je vis en-dehors de ces codes. Cela me rendra plus seul, mais aussi plus heureux.

Et il fait nettement meilleur chez les bouquinistes de la rive gauche.

commentaires

Les commentaires sont automatiquement fermés aux visiteurs au bout de trente jours.

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



eXTReMe Tracker