24/06/2007

24/06/07 - 23:26

CDLXII. - En cherchant, en ne trouvant pas.



De temps à autre, j'ai des velléités. Elles mêlent un certain désir d'instruction, une quête de similitude, une curiosité étrange. Parfois, j'achète un livre qu'on peut directement estampiller ou un film de même. Je pense avoir fait, comme on dit, les grands classiques, les incontournables lorsqu'on a pendant un temps suivi le cursus pour entrer dans les ordres de la République, et se ballader avec l'uniforme de hussard noir. Les oeuvrettes honteuses de Thomas Mann et de Stephan Zweig, je les ai lues (La Mort à Venise, La Confusion des sentiments) - les premières, tout jeune, adolescent qui ne comprenait pas encore vraiment (j'avais vingt ans) ; et elles ne m'ont guère aidé : j'avais l'idée de la honte et de la souffrance. De ce qu'il faut combattre en son coeur, et taire, pour ne pas mourir.

Ou ne l'avouer jamais, conscient de son horreur, qu'à l'ombre d'une nuit et d'un bureau.

Plus tard, j'entamais le marathon des Chroniques, au schema d'écriture rapidement cernable. Les premiers tomes me rassuraient un peu : ce n'était pas Zaza Napoli (mon premier contact avec la pédétude, tout ce qu'il fallait pour que je refuse et me refuse) ni les blagues épaisses des films avec Coluche (guère mieux), il y avait un peu de folie, de strass et de volume, mais il y avait de l'humanité. Les Chroniques se mouraient dans les familles, les peines, les hontes, et je gardais cette image finale, pendant que la journaliste retournait sur les bords de l'Atlantique, de Mickael dévasté par le Sida. Oui, pour lui il était possible de retrouver quelque chose, même malade ; je crois qu'il se retrouvait un petit ami, qui suppléait Jon, si ma mémoire est bonne. Pourtant l'image principale que j'en garde est le souffle qu'il perdait à monter les escaliers, et, dans un des derniers opus, du sperme sur son ventre, séchant à la lune, comme une limace infecte et menaçante.

J'ai parlé récemment de l'Art de la fugue : les issues ne sont guère plus enviables. Tout sur ma mère ? La mort, la fuite, le VIH. Je me souviens de contes merdiques et érotiques, qui ne donnaient pas plus envie, même pas de se masturber. Il y a quelques perles, un peu folles, qui permettent de sourire et de rire, et qui ne sont pas encore dans le cliché : Priscilla, par exemple.

Ce soir, je regardais le premier volumes des Courts mais gays. Je crois que je m'attendais à quelque chose du domaine de la caricature, du néo-Priscilla, des plumes et des frou-frous. Ce qu'on voit lors des Nuits roses (enfin, ce que j'ai vu lors de la seule Nuit à laquelle j'ai pu assister jusqu'à présent). Je me suis reçu ça en plein ventre. Indubitablement, nombre de ces courts métrages sont de très bonne qualité.

Pourtant, ce qui m'effraie, ce qui m'a vraiment touché, c'est qu'aucun ne proposait de voie de sortie. Tous sont clos - tous se finissent en tonalité mineure, grave et triste. Le pire étant le plus simple, devant lequel j'ai dû faire le bravache et me lever un instant, me calmant : L'Abandon a une trame simple, militante. Un garçon qui fait l'amour pour la première fois et est contaminé. Sans peine je sais pourquoi j'ai été profondément frappé : il y a bien évidemment le tragique de l'histoire, l'hiver et son sourire qui se défait en quelques minutes ; il y a surtout le physique de l'acteur, qui est de ceux qui me touchent particulièrement - dont la seule présence suffit pour attirer mon attention (fin, brun, pas rasé et le nez un peu tordu).

Je me souviens d'un autre, Le Même sang : une bande qui se tape des pédés à coup de torche, le petit frère craquant et hurlant à son aîné que lui aussi est homo. Pour finir lui aussi roué de coup, badigeonné d'essence - mais couché à côté de son ancien amant.

Le monde de ces courts métrages n'est que tragédie, ou peine larvée. Je dirais même que tous les courts métrages que j'ai pu voir, à l'exception de deux films de François Ozon, n'aboutissaient jamais qu'à la douleur la plus atroce. À croire qu'à moins de se servir du rire incrédule des queens, maquillant de boas le monde pour l'oublier, on ne peut jamais dans ce cas que s'attendre à un lot cent fois plus conséquent de douleur que le tout-venant.

Il y a des moments que je dois à quelques-uns, très rares : ils sont deux. J'ai eu l'immense chance de rencontrer deux hommes avec lesquels j'ai pu être heureux, amoureux. J'ai été avec l'un - l'autre n'a pas été avec moi. Pourtant. Pourtant, à voir cette mécanique inébranlable qui pousse à la douleur, je crois que je comprends mieux, désormais, pourquoi adolescent je refusais de comprendre ce qui m'arrivait - pourquoi j'ai mis tant d'années à l'admettre, au point de n'avoir franchi le seuil, définitivement, que tout récemment.

À tout casser, j'aurais été heureux d'être hétérosexuel.






La chanson à la mode du jour :

"Una lagrima me quema
como la gana
de estar contigo niña
pero no puedo
no puedo

De Barbes asta place Clichy
contigo
De Barbes asta place Clichy
por un ultimo beso

En el rio de fuego
en la corriente del infierno
Paris dame un beso
y cojeme en tus brazos
cada dia me levanto
con la misma gana
de estar contigo niña
pero no puedo
no puedo

et l'oeil rivé sur le canal
moi je pense à Pigalle
Paris j'ai la fringale de toi
Paris prends moi dans tes bras

de Barbès jusqu'à Place Clichy
c'est là que j'aime à perdre ma vie

esperame esperame
llego pronto
"


commentaires

25/06/07 - 01:12

Tiens, moi qui vous aurais cru " BI " ... ou alors on m'aurait menti ... A tout prendre, c'est déjà plus présentable non ?

06/07/07 - 23:26

La réponse, bande de moules :

Mano Solo, Barbès-Clichy

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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