03/06/2007

03/06/07 - 20:42

CDLII. - "Vous êtes vraiment bien dilaté.".



- 1 -

"Vous êtes vraiment bien dilaté."


"Vous êtes vraiment bien dilaté." - c'est ainsi, ô mes frères, que je reveux commencer la narration de mes actes. Car j'ai constaté, et cela m'est grande peine, que mon silence a réduit vos rangs. Vous n'êtes, ô mes frères, plus qu'une minable quinzaine à lorgner quotidiennement mes soucis. Certes, depuis que des bouffées d'orgueil à défaut de chaleur me prennent et me contraignent d'exposer ici et là les sursauts minables de mes fusains, vous êtes aussi une cinquantaine à m'avoir mis d'office en ami, compagnon de route, friendlisted et autres héros de l'Union Soviétique, bref un moyen qui me fait accroire que dans l'univers du net une crotte sur du papier me propulse à la hauteur de Francis Bacon, Michelangelo Merisi ou Giovanni Antonio Bazzi.

"Vous êtes vraiment bien dilaté.", c'est ainsi que cette femme me commentait, penchant sur moi son âge incertain et ses doigts légers. Elle pouvait le dire. Voilà une heure que je me préparais, attendais, de plus en plus impatient. Plus dilaté, je ne pouvais l'être. J'étais au bord de la douleur par dilatation. Je sentais son léger parfum, mêlé de cette odeur indéfinissable, chaude et épaisse, un peu âcre, qu'ont parfois les femmes.

"Vous êtes vraiment bien dilaté.", elle m'étudia donc, parois à parois, et commença de s'inquiéter. Fissure il y avait, à trois heures. Fissure il pouvait y avoir, convenais-je, un peu gêné, un peu inquiet, vue la vie que je menais. Elle opina tout juste - par discrétion, ne relevant pas, ne commentant pas. Elle se contenta de tourner la tête vers son écran, et d'y noter mes réponses - combien de temps ? combien de fois ?

"Vous êtes vraiment bien dilaté.", neuf à onze heures par jour, c'est vrai que cela faisait beaucoup. Elle me conseilla de me calmer - de mettre de l'ordre dans ma vie - à tout le moins de m'accorder des pauses. Car fissure il y a - elle fera ce qu'elle pourra, soignera, colmatera, chirurgera, mais le risque est là, désormais, omniprésent - évident car connu.

"Vous êtes vraiment bien dilaté.", c'est ainsi qu'on me trouva une fissure sur la rétine, qui peut me rendre aveugle un jour.






- 2 -

"Vous faites votre âge, avec."


Nez en moins, il me fallait changer de lunettes - cela fait trois mois que je survis avec une vieille paire, l'originelle ayant défunté à Nantes d'un coup de bras lors d'une salsa. Et ma vue, âge aidant, a encore changé.

Je me suis donc trouvé à badiner plus d'une heure avec un petit vendeur tout timide, pour qu'il m'aide à choisir. Je suis souvent d'humeur badine, ces temps-ci. Je veux un peu d'humanité, et si un type payé à la commission peut m'y aider, je ne serai pas contre. Il a eu la délicatesse diplomatique de m'aider, et de me pousser là où je voulais sans oser.

J'hésitais entre une monture d'un classique badinien, et quelque chose de plus original - pour moi, s'entend. De longues minauderies sur la couleur de mes yeux et sa patience m'ont fait choisir ce petit monstre vert et jaune dont je me suis targué hier.

Je n'y suis pas encore habitué - cela fait étrange, soudain, de voir les montures dans son champ de vision, de se sentir parisien, bobo, presque caricaturalement pédé.






- 3 -

"Vous devriez vraiment faire du sport.
Courir, au moins. Dix minutes.
"


Alors que je ne contribue que rarement à l'exploration archéologique du trou de l'assurance maladie, ces deux derniers mois, j'avoue : j'ai contribué au mal-être financier des générations futures. Ce médecin-là, un dermatologue désespéré par l'état de ma peau n'a plus trouvé qu'une seule solution : me dire de faire du sport. Pas grand'chose, un petit peu, pour évacuer le stress d'une autre manière que sur ma p'tite peau fragile.

Sauf que je n'avais même pas une paire de basket quelconque pour courir. Un vieux bermuda, un vieux ticheurte, sans souci. Des chaussettes pourraves pourraient toujours faire l'usage. Mais les chaussures ! Il fallait que je sois grave persuadé de l'utilité - au moins pour deux semaines, me connaissant, côté le type qui abandonne le moindre sport dès qu'il peut - pour en faire l'acquêt.

Voilà qui est fait.

J'ai réussi à tenir trente minutes. Saloperie de bave et de respiration qui m'étouffent. Je suis sûr que demain j'aurai mal aux cuisses, je me sens tout poisseux. Ce n'est pas ça qui me fera perdre mes graisses persistantes, ni transformer l'Apollon que je suis en Zeus tonitruant. Avec le temps, p'têt. Demain, on remet ça. Et piscine, tiens, zossi. Histoire que je chope des verrues plantaires.






- 4 -

"Laissez parler les p'tits papiers..."


Si maintenant, ô mes frères, j'abandonne la narration pitoyable de mes soucis professionnels pour parler de mes enthousiasmes du ouiquennede, voilà que tu me trouverais piteux, Lecteur, toi qui n'attends que du culturel pour n'avoir pas de sexe. Je ne sors plus - je ne vais plus au musée - à peine ai-je dessiné. Et pourtant, je me sens comme satisfait , béat, quiet de ce ouiquennede plaqué trop vite sur l'échelle du passé.

Vendredi, M. Bleu D*** est passé, un peu par hasard, un peu par nécessité. Nous nous sommes trouvés à chanter que les petits papiers ils avaient intérêt, à l'occasion, à être papier chiffon, histoire qu'un soir les papiers buvards puissent vous consoler. Un p'tit peu de salsa power sur le plat pays qui est le mien, pour que les cathédrales, ses uniques montagnes, se laissent moins pendre des canaux au clocher.

Nous avons bu, j'ai fumé. L'air était doux et léger sur Paris, et nous nous sentions bien. Nous nous étions retrouvés, enfin débarassés, apaisés je pense. J'ai fait semblant de savoir tenir la guitare, sans trop oser gratouiller son ventre. Il m'a laissé plaquer mon basson sur Polnareff. La nuit entrait, les mouchettes avec, pendant que les coussins s'affalaient sur la moquette.

De ma fenêtre, je n'arrivais jamais à lancer d'une pichenette les mégots en plein milieu de la rue. M. Bleu D*** était tout épaté qu'on y voit l'antenne de la Tour Feffèle.






- 5 -

"Tenez. Je n'en veux plus."


J'ai toujours aimé qu'on m'offre des livres - surtout s'ils sont bons. L'ami A***, Castor de son état, m'a compris sur ce point. Son taudis haussmannien croule-t-il mur après mur sous les éditions reliées, n'a-t-il plus de place pour un incunable dégotté tout récemment ? Il me tend un sac de ce qu'il ne veut plus, et moi je suis content.

Cette fois-ci, je n'ai pas eu l'occasion de l'en remercier vraiment - surtout que la vraie surprise n'est apparue qu'une fois le sac vidé sur ma table, quelques heures plus tard : Un garçon d'Italie, de Philippe Besson, que j'avais lu à sa sortie sans l'acheter et que sa lassitude bénévolente m'offre.

C'est une petite chose qui se parcourt en deux heures de métro, mais qu'est-ce que c'est agréable. La construction renifle ces bouquins d'adolescence, où les narrateurs changeaient de chapitres en chapitres - je me souviens d'un livre, comme cela, où les changements étaient signalés par des cabochons stylisés, une histoire policière un peu naïve baignée de soleil et de mer, que j'avais lu et relu, tout comme j'avais dévoré, fasciné, gourmand, ces Carnets des compagnons de la baleine blanche.

L'histoire est simple, pour ne pas dire classique : ce n'est jamais qu'une enquête sur la double vie d'un défunt, et les découvertes de l'absence. Pourtant, il y a un je-ne-sais-quoi qui me plaît. Peut-être les pensées de Luca Salieri qui se délitent progressivement avec la décomposition de son corps. Peut-être Florence, qui est en arrière-plan. Ou peut-être ce portrait de jeune homme de Filippino Lippi qui fait la couverture.

Depuis, j'ai débuté dans cette pile merveilleuse Portrait de Julien devant la fenêtre, de Yves Navarre. On s'éduque avec le retard que l'on peut.






- 6 -

"Je te rejoins chez toi. - Oui, je veux."


Tout à l'heure, sur un coup de tête, j'ai fait un petit changement à ce profil. Un rien - complètement illusoire, farfelu, et sans raison de perdurer, durant ce qu'il devra durer, c'est-à-dire peu (j'en ai conscience). Je m'emballe souvent, je sais - il est rare pourtant que je touche à cette définition, par méfiance intrinsèque. Ici, j'en ai envie.

Il est des rencontres impromptues, qui viennent sans qu'on s'y soit préparé, et qui sont avant même le premier regard de l'évidence. Nous ne nous sommes pas quittés - nous avons dormi, blottis l'un dans l'autre. Nous avons ri - nous avons taquiné - nous avons chatouillé - j'ai avoué, surpris, que je m'étais senti à l'aise dès le début. Epaté de mon aubaine.

Je me doute bien que tout finira plus rapidement que cela n'a commencé, et sous peu. Comme une nécessité psychologique à une telle relation. Qu'importe, vivons. Je n'ai pas envie de changer ces draps encore pleins de notre sueur - je veux m'y endormir ce soir.






- 7 -

"Laissez parler les p'tits papiers (bis)"





commentaires

04/06/07 - 21:10

Un taudis haussmannien croulant sous des livres reliés - vous en avez, de baroques, fréquentations, dites ;-)

Les commentaires sont automatiquement fermés aux visiteurs au bout de trente jours.

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



eXTReMe Tracker