30/04/2007

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CDXXXVIII. - Contes modernes (15) : L'Ecrivain.



Je ne suis plus un écrivain. Je ne l’ai jamais été. J’aimerais pouvoir vous dire que j’écris cela sous la bougie, et que sa flamme vacille et m’éblouit parfois. Non. Je ne suis pas écrivain, et j’ai un écran minable qui m’explose les yeux. J’y tape quelques mots, une phrase que je vais corriger vingt fois, entre des centaines d’errances sur internet.

Longtemps, j’ai tout fait pour persuader à tout le monde que j’étais fait pour ça. J’avais même l’attirail. Non pas l’attirail bien évident de l’auteur qui se néglige – ni du poseur à mèche – ni la main au front, la parole posée, la veste et la chemise ouverte. Surtout pas le carnet. Ça, c’est fait pour les Hemingway de salon. Je me contentais de la simplicité classique, évidente, académi-que de l’écrivain maudit. Rien de plus vendeur, du moins pour la commisération des femmes. Être maudit exige une réelle professionnalisation de la malédiction. Il est bien évident que des hurlements rimbaldiens ne peuvent être bons que pour le cinéma. Rien dans l’attitude – ou presque – ne doit laisser transpirer l’accouchement impossible du monstre, refusé ensuite par tous les éditeurs.

Le plus efficace, je pense, consistait dans à faire découvrir cette impossibilité par le premier ami venu. Il suffisait d’un café feutré, et d’avoir l’air morose. La tristesse lourde, cette dureté de l’écriture, aussi large et profonde que la plus stricte des constipations, n’avait plus qu’à se chier à petits pets. Il suffisait de se taire. Parfois de regarder ailleurs, comme gêné, bras croisés. Plissant la bouche dans la haine contenue, modeste, de soi.

L’autre mordait toujours plus tôt qu’on ne le croyait. Fascinant, cette faculté de com-passion qu’octroient les boiseries des cafés parisiens. Le plus imbécile des cancres a vu devant le bureau de tabac les cartes postales si mignonnes où l’on voit tel ou tel écrivaillon de Doisneau écrire son chef-d’œuvre en sirotant un Fernet-Branca. Mettez-le dans l’ambiance. Il s’y croit. L’écriture n’est jamais que la disposition d’une tasse de café sur une table éloignée.

Je n’ai jamais montré ce que j’ai pu écrire à qui que ce soit. Qui s’en soucie ? Il aurait fallu me dire qu’on appréciait, de la manière la plus polie. Ces confidences arrachées – ma peine dévoilée avec tant de douleur, de retenue délicate ont assis mon rôle, et permis de coucher à défaut de phrases les femmes qui aimaient le grand homme. Chacune m’offrait son corps, où elle avait caché mon secret terrible. Mes maîtresses étaient minables – des enfants, ces vieilles dames qui réchauffaient leur mariage en tâtant de l’art au premier vernissage venu. On m’y trouvait, sans souci. J’étais une des cautions artistiques. Nécessaire. Comme leurs étoles, où elles drapaient leur sein fripé.

C’est la poésie qui me bottait. Tu parles. Invendable, la poésie. Pourtant, j’aurais été content. Surtout la classique. Quand on pense à tous les bouseux qui ont réussi à tenir l’officine, à coups de pieds et d’alexandrins, je me disais qu’en comptant paisiblement sur mes doigts j’aurais de nouveau pu faire ronfler la ritournelle des siècles. Nada. La poésie était morte, le théâtre trop cher. Fallait faire des paragraphes, qu’on en ait pour son investissement. Je m’y suis mis – au turbin. Je n’avais pas d’idée. J’aurais pu être bon pour faire des choses courtes : faire briller une idé-lette jusqu’au dégoût en une petite page. C’était une manière de chronique sur papier glacé, pas de brochure, même de collection en tirage limité sur vélin.

Je désespérais d’inventer. Si je vous avais croisé le matin et que vous m’aviez donné l’heure, vous pouviez être sûr que vous couchiez le lendemain dans mes pages. J’ai désespérément miniaturisé l’existence – réduit le moindre fait inutile en consortium de phrase. Jamais je ne prétendrai m’être lancé dans l’acquisition de l’univers. Je me suis contenté d’y glaner, craignant d’être surpris. Je grattais de façon suffisamment légère pour espérer qu’on ne découvre jamais le recel. Mais tout. Tout. Tout a rejoint la mémoire morte de mon ordinateur. Le plus léger raté de rendu de monnaie de la boulangère, et le caillou sur lequel j’ai buté. Infime je suis – de l’infime je me contentais.

Je ne prétendrais même pas avoir lancé une mode. Un genre ! Allons, et pourquoi pas une école ? La mode, l’école, le genre existaient – étaient déjà si répandus que je n’avais qu’à les suivre. Je n’étais pas original. En tout cas je ne dénotais pas, j’étais un auteur potentiellement recevable. Délicieusement outrancier, c’est-à-dire totalement présentable. Et surtout suffisamment anodin pour ne causer ni scandale, ni insatisfaction. Quelle merde, qu’écrire. Je produisais des phrases inutiles tout aussi mécaniquement qu’un tableau de bord. Mes pages relataient la comptabilité de mes détournements, avec la fidélité inévitable de l’avancement du temps.

Mes livres trébuchaient à chaque fois sous les fourches caudines de mes éditeurs. Ce qui ne me surprenait pas. Je n’étais pas l’auteur d’un rêve intouchable – je n’avais fait que ramasser des morceaux épars, et les disposer à côté. Non pas même selon mon goût. Uniquement selon la survenue. J’étais un simple ouvrier, respectable, dans la chaîne parfaite de l’édition : j’avais pour job d’apporter une cueillette congédiée d’un chèque. J’aurais été bien insolent de réclamer une plus forte participation ; et de toute manière, cela me nourrissait. Quoi de plus ?

Ah, si. Les livres auxquels j’ai participé tiennent à tout le moins un bout d’étagère. Rien de grave. Certes, d’autres écrivains sont venus parfois les corriger – j’ai réécrit d’autres bouquins de saison. Tous ont moins duré que moi. Mais je suis assez content que mon existence ait permis à des ouvriers travailler.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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