01/04/2007

01/04/07 - 00:14

CDXVII. - En traînant, en ratant.



Des livres me maudissent. Je les achète brusquement. Ou plutôt ils tirent ma main, ils extraient mon oeil, détournent mon portefeuille. Je suis là sans raison - eux le savent, et ils m'attendent patiemment, tique accroché au chêne mort depuis des siècles, ils m'attendent patiemment depuis des siècles et sous leur branche calcinée je passe. Et ils tombent sur moi.

Ces livres-ci, je sais qu'ils sont dangereux pour moi. Je ne les lis pas tout de suite. Je ne les mets pas pourtant dans l'étagère des "à lire", où certains de leurs frères, plus angéliques, traînent depuis des années. Ils sont là, et bougent dans le salon et la chambre. Je les trouve parfois sur le canapé ou à ses pieds, chiens fidèles qui respirent des enfers - souriant avant de mordre. Je les trouve aussi sur la table basse, la table du salon, la commode, au pied du lit et même sur le rebord de l'évier. Ils rampent partout, se traînant sur leur couverture dont le vernis accroche légèrement la moquette.

Je les prends, les feuillette, les parcours. Je peux interrompre la cuisson du repas sabbatique juste pour finir une phrase commencée il y a dix pages. Jamais je ne les lis - je m'en empêche. Toujours je prends au hasard, j'erre, je retourne, j'avance et je recule. Au bout du compte, j'en connais l'histoire d'une certaine façon, sans en être relativement sûr - je l'ai reconstruite comme l'archéologue poursuivi par les Araucans qui a volé aux détours de sa fuite quelques pierres et tente avec ça de trouver comment le temple était fait.

Cela peut durer longtemps.

Il suffit alors d'un moment d'inattention - une viande trop facile à cuire, un café qui met du temps à monter dans la Bialetti. Je suis debout, feuilletant, et je me retrouve assis. Le livre danse dans ses voiles de bois, dressant les volutes obscènes de ses phrases. Sa bouche ouverte me tire doucement jusqu'à la première phrase. Il soupire et s'alanguit, s'étendant le long du paragraphe. Et, par-dessus la ruelle du second paragraphe, il me regarde de la couche de mots où il s'est vautré, se mouillant la lèvre de sa langue - par en-dessous, la tête sur mes cuisses.

J'étais assis sagement - il m'a poussé d'un léger revers de feuille contre le dos du canapé, jambes écartées offertes. Par petites phrases tentatrices, il me couche, tête dans les coussins, il s'effeuille pour que j'étende mes jambes et qu'il puisse s'asseoir sur mon ventre. Et il me poèssdera longtemps, jusqu'à la fin.

Ainsi m'a-t-il fait cet après-midi. Avant même le café - il m'a pris sur le canapé. Vers 19h, enfin entièrement vidé, entièrement repu, il m'a laissé, satisfait, allant se coucher, étendant ses pages ramollies par les heures sur la moquette, où il se referma dans un soupir déjà rêveur.

J'avais mal au crâne et je n'avais rien fait, évidemment, de ce que je voulais. Quatre cent pages m'avaient violé. Cela faisait longtemps que le cédé s'était arrêté, et que je n'avais pas fait un geste pour le changer. Je regardais au plafond les dernières traces du soleil glauque, et allais allumer une lampe, pour trouver ce que je pourrais faire durant les vacances.

Tous ceux que j'aimerais voir étant soit occupés, soit pris, soit commandés - soit pauvres, soit déprimés - j'ai pu me faire une liste effrayante de concerts où je pourrai aller seul (ou n'aller pas). Il faut reconnaître que le site de la Fédération Nationale d'Achat des Cadres peut être pratique. Il est sûr que le 10 je serai au Ba-Ta-Clan. J'hésite encore pour l'aller-retour à Bourges et pour Bob Dylan, mais Da Silva et Aaron me laissent songeur. The Servant, j'en couine d'avance, et peut-être aussi de My Chemical Romance. Mademoiselle K, en juin, c'est évident que j'y serai. Restent donc les Eurockéennes, il conviendrait alors que j'achète une tente ou que j'en trouve une dans le Marais. Les Hurlements d'Léo, Good Charlotte et les Wampas me font encore hésiter.

Mais après tout, je ne peux jamais offrir des cadeaux qu'à moi.

Je ne voulais pas me foutre en l'air le nycthémère - le jour avait suffi, déjà. L'huissier, oublieux comme toujours, avait omis de me signifier un exploit quelconque qui mériterait qu'on éclusât quelques bières. Et ne répondait pas, encore. Je suis sûr qu'il passait son temps à dormir, comme chaque ouiquennede. Vie formidable que celle de bacplussecinq à Paris. Il était tard, j'avais loupé les premières séances ; je me trouvais un petit spectacle dans un ciné de quartier qui m'aurait remonté dans mon estime - et on m'avait tant parlé de ce film que...

Foule du samedi soir - une voisine qui râle sur les ampoules cassées pas encore changées - wagons de fille enterrant leur virginité symbolique - bancs de touristes suivant leur cicerone - couples hésitants devant les cachemires importés de Corée. Le cinéma était bloqué de corps, ce qui ne me surprenait pas - après tout, il paraît que voir ce film nécessite toute une mise en scène. Un garçon venait aussi y enterrer son innocence en contrefaisant, entouré de ses amis à ticheurte peint, un bizuthage sorbonnicole. Un homme âgé brandissait une bouteille, hilare - de jeunes garçons légèrement déguisés - des gothiques - et moi, livre à la main et blouson de cuir.

Le cinéma était plein, les billets vendus, on ne voulait pas de moi.

Dommage. J'aurais volontiers été quelques instants dans la même salle que ce jeune homme aux yeux peints de noir grelottant dans sa vareuse et sa casquette de marin mangées aux mythes. S'il eût été près, je lui eusse volontiers raconté l'histoire d'Achille et Patrocle. Mais il devait être mineur - encore aurait-il fallu que je le susse pour qu'il y ait danger.

The Rocky Horror Picture Show sera une autre fois - ou chez moi, tant qu'à maintenir mon quota de ratages.

Et j'allais par les rues, constatant avec inquiétude que mon radar à faisceaux de présomption fonctionne de mieux en mieux.






L'incipit à la mode du jour :

"Nous avons filmé des scènes de torture et de meurtre afin d'en dénoncer le caractère intolérable et la barbarie."


commentaires

01/04/07 - 08:06

tu le commences quand ton livre ? Il serait vraiment dommage de laisser ton talent d'écriture dormir sur une page web. Encore merci pour ces lignes TRES bien écrites et SOUVENT emouvantes (je prefere d'ailleurs quand tu ne caches pas derriere des mots compliqués ou des tournures alambiquées)

01/04/07 - 12:16

Oui, je préfère moi aussi que vous creusiez la plaie, grattiez l'os, et laissiez tomber le masque de parade. Pour le Rocky, ne craignez rien, il vous attend.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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