24/03/2007

24/03/07 - 01:36

CDXI. - Loubourou.



L'air était humide aux pieds de Louis XIV. Pour les touristes je faisais l'image d'Epinal, emmitouflé dans mon manteau contre le piédestal, bras croisés et regards se perdant, un peu ensommeillé, dans les brumes du crépuscule jusqu'à la Défense. Je devinais le rectangle un peu plus sombre d'une tour de bureaux, de l'autre côté de la Seine.

L'Obélisque se dressait entre les jambes du Carrousel, lentement ouaté des lumières qui se glissaient, apportées par le soir. Ce quartier n'est que jambes, cuisses et bites. Il y a l'immense appareil gynécologique du Louvre, ses deux ailes en cuisses ouvertes où se dresse la porte ouverte de l'Arc du Carrousel. La verdure touffue des bosquets aux pieds des deux jambes de l'Arc, où les têtes se dressent entre les buissons. L'Obélisque évident, et plus loin la fêlure des Champs, qui s'achèvent sur d'autres jambes, dévalent la colline, se noient dans les liqueurs de la Seine pour retrouver d'autres mâts, les pylônes impudiques du Grand Capital, faits de verres et d'orgueil. Plus évidents, tout autour, le grouillement des pattes des passants, armés pour grimper l'Everest et exténués par le béton.

Des touristes me prenaient en photo, j'étais assez content. Je devais avoir l'air très ténébreux, très Corto Maltese - ou très franchouillard. En fait, suffisamment dans le décor pour être par conséquent digne d'être montré aux voisins, au retour. Un groupe de Japonais défila, puis des Chinois. L'un d'eux vint poser devant moi, dos raide, mains écartés. Pour une fois indifférent, je ne m'écartais pas. J'étais un décor, une statue. J'étais l'immortel.

Le sillon des Champs se parsemait de graines lumineuses et rouges.

Le Louvre était ouvert... des musiciens avaient pris place. Dans la salle des immondes Rubens à la gloire d'une Médicis oubliée un sax-band faisait résonner le parquet. Pas loin d'un des Joardens que j'aime beaucoup, un garçon, raide dans sa chemise espagnole endimanchée, la crête apprêtée, esquissait sur sa guitare une sonate en ré mineur. Il avait posé son pied sur un mini-tabouret, et dressait son cou à chaque changement de tempo. Accoté au marbre d'un mur, derrière lui, je regardais son dos tendre sa chemise pendant qu'il baissait la tête. Sa cuisse palpitait parfois brièvement, pendant que derrière lui Vermeer restait impavide.

Un peu plus loin, l'épinette conversait avec les frères Le Nain, et devant le Cardinal de Richelieu un saxo improvisait.

Lentement je m'écartais des foules. Comme toujours, j'allais saluer Auguste dans la Galerie Borghèse. Chercher encore une fois comment sa toge était nouée.

À l'escalier, je regardais autour de moi. Tous montaient vers la Victoire. Je jettais un oeil par-dessus mon épaule, et me glissais dans un couloir, passant entre des mosaïques. Il n'y avait plus personne. Un angle de salle, et je disparaissais aux yeux de l'univers.

Et dans cet univers de porphyre, sous les fresques et les yeux vides, je caressais lentement Marc-Aurèle. Les lumières de la rue, passant par d'improbables fenêtres à demi masquées, éclairaient les colifichets de sa barbe torsadée. J'aimais Antinoüs, passant le doigt sur sa lourde lèvre - Lucius Vérus, yeux au ciel, laissait faire. Sa chevelure trépanée luisait, monticule de vers et d'oeufs.

Je les quittais. Debout, main au front, Marcellus m'attendait. Il était nu, et me regardait.



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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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