12/03/2007

12/03/07 - 23:00

CDIII. - Séquence ragnagna.



Après un moment de folie samedi soir, où tout est venu, où tout venait, où tout était de l'évidence et du mécanisme, là je n'y arrive plus. Ne pas croire que tout était donné : samedi, j'y ai pensé toute la journée. J'ai pris l'air, j'ai acheté, j'ai pensé.

Je regardais les lumières sur les vitres, je cherchais vaguement, mains dans le dos comme un vieillard. J'ai aussi bullé pas mal, lisant. Mais ça travaillait. J'évoluais. J'avançais. Ca mûrissait, passant de la copie informe d'un proto-Staël de foire à ma propre chose.

Cinq ou six heures de bulle rêvassante, le nez levé l'oeil dans un vide un brin épais et poum, miracle. Le soir venant, je m'enfournais une cafetière et c'était parti. Ca n'a pas duré - jusque vers une heure ou deux du matin, et je savais que ça allait. J'avais traficoté du couteau comme je voulais, ça avait même pris plus forme que ce que j'espérais. C'était mieux que ce que je voulais, tout simplement.

La pâte, la texture, la disposition, tout venait. J'avais grave mal au dos après, j'étais explosé à l'huile, mais content de mon petit morceau d'expédié.

Je voulais m'y remettre ce soir et rien. Nada. Le petit bout que je m'étais réservé à viré au marronasse infâme, même le mélange de vermillon et de jaune de Naples pas moche s'est perdu. C'est pas équilibré, pas beau.

J'ai tout gratté au couteau, mis la pâte mélangée sur un coin pour en faire Dieu sait quoi ensuite, puis recommencé. Guère mieux. Sorti de l'idée de l'incision de bleus et encore. Ce n'est pas ça, du point de vue de la répartition des masses.

Pffffff.

Moche.

Je suis gros, gras, plein de boutons, je m'assoupis pour un rien, je bafouille, on ne m'entend jamais au téléphone. J'ai le génie qui se la joue bulle boursière, s'enfle, s'enfle, s'enfle pour s'écrouler éclatant en lambeaux de graisses dégoulinantes. Je suis sûr que c'est le genre de connerie qui va me bloquer encore des plombes.

Et j'ai envie de vacances. J'ai vraiment envie de vacances. Je suis fou de rage d'avoir dû refuser cette si gentille proposition.

M'énerve. Vie de merde. Hop.






L'excipit de Sire Constance :

"Il jeta sur les deux peintres un regard profondément sournois, plein de mépris et de soupçon, les mit silencieusement à la porte de son atelier, avec une promptitude compulsive. Puis il leur dit sur le seuil de son logis : "Adieu, mes petits amis."

"Cet adieu glaça les deux peintres. Le lendemain, Porbus inquiet revint voir Frenhofer, et appris qu'il était mort dans la nuit, après avoir brûlé ses toiles.
"

commentaires

12/03/07 - 23:21

Pour que vous ne vous découragiez point :
"Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez."

12/03/07 - 23:34

La peinture à l'huile,
c'est bien difficile,
mais c'est bien plus beau
que la peinture à l'eau.

13/03/07 - 08:31

En même temps, c'est là le secret du Chef d'œuvre inconnu - et la morale de la fable : il n'y a plus qu'un petit détail, à la fin, d'identifiable...

15/03/07 - 17:36

Balzac. Mais je ne sais plus quel roman en particulier. Je vois l'histoire mais pas le titre. poum.

15/03/07 - 22:20


Réponse, bande de moules :

Le Chef-d'oeuvre inconnu, Honoré de Balzac.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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