28/02/2007

28/02/07 - 22:48

CDXCIII. - Feuilleton universel (2) : San Germano.



Pour les Lecteurs, le début était par ici


Ce n'est pas la peine que j'évoque tout le voyage en berline, ni l'arrivée à la villa que Comte occupait. Toujours dans ces cas-ci il n’y a jamais que restes de souvenirs, impressions, mouvements et poussières dans la chaleur de l'été finissant. Chaque invité pourrait raconter la même chose, et toutes les invitations dans tous les palais du monde donnent toujours les mêmes trajets. Il suffit de rajouter la sensibilité de mon âge, la fatigue mêlée à l'empressement et toutes les inventions que l'imagination se brode avant même d'arriver, et l'on a le tableau nécessaire.

En fait, la seule chose qui me sembla d'importance alors était que le vieux singe en livrée venu me convier devait disposer d'un droit quelconque et suffisant pour n'être pas sur le marchepieds : il s'était installé en face de moi, tricorne bien mis. Parfois, lors des cahots, nous nous retrouvions tête contre tête à nous rattraper aux parois de la voiture. Cela ne devait que durer ; j'avais compris dans les grommellements en patois français de ce compagnon qu'il ne fallait pas m'attendre à un trajet court. Et il fut long.

La berline ne fit crisser les graviers de l'allée que la nuit. Au reste, je devais être parmi les premiers, ce qui me força de grimacer saluts et politesses à tous les nouveaux arrivants qui avaient l'avantage, eux, de trouver des salons où le monde se tenait, et discutait.

Je ne parlerai pas de ce qui s'est passé ce soir-là, sinon la dernière heure dont je me souvienne. Tant par promesse que par dignité. Et je crains que ce que vous attendez, mon jeune ami, ce sont des descriptions d'extravagances, de bombances, de luxes étalés et aussitôt perdus, comblés, écrasés par d'autres eux-mêmes couverts aussitôt par d'autres nouveautés. Classiques : les masques dont cette époque était si friande, croyant innocemment qu’il suffisait d’étendre le Carnaval pour que Carême ne vienne jamais. Insensés : les avalanches du luxe, du plaisir, certes, mais l’irruption de la plus grande simplicité suffisait nécessairement pour nous pâmer. À quand bien même j'inventerais cela ou même vous le décrirais-je en toute sincérité, vous seriez insatisfait, et je ne serai jamais complet. Laissons donc ces petits détails.

Je ne ferais que vous dire ce qu'était le Comte. Que pourriez-vous imaginer ? Je suppose quelque être un peu froid et sombre, ou du moins d'obscur et de secret. Vous attendriez, j'imagine encore, une flamme étrange qui brûlerait dans ses yeux. Un de ces Dom Juan que vous trouvez dans chacune de vos lectures, en somme. Et qui conviendrait bien, après tout (et c'est ce que j'attendais, sans trop vouloir réellement y penser), à tout ce mystère de convocations et ces sensations poussées à leur plus extrême pointe.

Et comme entendu : du tout. San Germano était un personnage, certes, mais un personnage jovial. Oui-da, sa façon de s'habiller n'était pas ce qui convenait dans nos goûts de Napolitains, même de sang ou de lignage. Peut-être était-ce de l'avance, quelque chose comme un flair inouï de ce qui pouvait se porter dans dix, vingt, trente ans, puisqu'il portait des pantalons ! Et des pantalons à carreaux, des carreaux les plus étranges, de ceux qu'on voit sur les Écossais des gravures ou qu’arborent aussi nos Anglais désormais. Ma foi, il y paraissait à l'aise : c'est un critère, de nos jours. Du moins le portait-il avec le naturel de tout homme de bien.

C'était je ne sais quoi, et certainement pas sa jovialité, sa faconde un peu paternes ou peut-être elles dans leur extrémité qui nous décontenançait, qui laissait un peu inquiet, sur le qui-vive. Le Comte n'avait pourtant rien pour créer seulement l'ombre d'une inquiétude et, même pour moi, il était petit, gras, rond. Homme du monde. Pourtant lorsqu'il me quittait après une discussion des plus anodines, je n’étais que soulagé, peut-être, qu'il ne vît cette sotte et incivile réaction.

Les journées de San Germano touchaient à leur fin, et notre hôte venait de donner, dans une munificence dont à la fois Mécène et Lucullus n'avaient pu qu'être les disciples. Des détails ? Oh, dites-vous des tokays, jeune homme, des plus précieux, du chocolat d'une mousse extrême, suave et légère, et d'une blancheur crémeuse et profonde. Vous souriez ? Certainement avez-vous raison, désormais que tout cela n'est que peu quand c'était tant alors. Comme d'une chair qui n'est plus qu'un os, et que l’on regarde, déçu. La paix de nos années n’était alors qu’un frisson qui parfois assoupissait l’Europe : peu de navires revenaient, même sur notre Méditerranée qui depuis longtemps se berce des chants doucereux de son passé. Ils revenaient sans mâts, ils revenaient sans hommes, ils revenaient vides, surtout.

Ce n'est rien…

Cependant quelque plaisantin, trop amusé par le brillant du vin - peut-être était-ce moi, que sais-je - s'amusa à lancer un jeu. Deviner la raison de l'invitation du Comte, s'il y en avait une, s'entend, et la dire en vers. Jeu, jeu, jeu. Ce dont nous raffolions, afin de passer notre temps de pauvres cadavres. Jeu, jeu, jeu. Plaisirs de l’ego dont nous nous décorions, nouvelles pampilles, nouvelles couronnes, petits vols de petits nobles incapables de mériter leurs petites épées et de ne faire assaut ailleurs que dans les petits boudoirs. Le Comte s'en amusait, et passait dans la société, comptant et mesurant les points.

Je ne m'excuserai pas de l'ivresse. Ce n'est que faiblesse désormais de penser cela, et c'était une toute autre faiblesse qui nous excitait alors : celle de plaire, et de plaire d'autant plus que nous ignorions ce qui devait nous inciter à rendre hommage par notre cour la plus veule à cet être étrange qu'était le Comte. Amoureux des félicités et des jouissances, reconnaissants ? Allons - d'un pouvoir inconnu, qui nous échappait. Nous portions sur lui le regard de vierges, sourires effarouchés et timides de celles qui se livrent et appartiennent désormais à jamais pour si peu, pour une simple et stupide rose. Nous en avions eu des brassées.

Le Comte souriait plus encore, d'un sourire complet, de ceux que pouvaient avoir les anges avant la Chute. Le silence peu à peu se fit. Malsain. Gêné. Un hémistiche chuta et se brisa dans un tintement cristallin.

« Messieurs, je crains que vous ne vous fussiez créé quelques illusions, et je le déplorerais, s'il n'y avait dans ce désir de trouver une raison au plaisir d'être votre hôte quelque chose qui me flatte. Certes, trop. Je dois avouer que, bien contrairement à ce que vous pourriez espérer, je ne vous ai rendu aucun service. C'est à votre compagnie, et à l'honneur que vous me fîtes d'accepter si généreusement mon invitation, hélas cavalière et modeste, que je dois moi seul rendre grâces. »

Une fois ces courtoisies usuelles accomplies, le Comte prisa et, avant même de pouvoir éternuer, reprit :

« Croyez bien que ce qui a guidé ces quelques festivités n'est que de l'orgueil d'un nouveau jouet, dont je souhaite à tout prix fêter l'acquisition. D'ailleurs, au lieu de faire étalage de fausse modestie et de vous contraindre bassement à me demander, ce qui ne doit pas être, je vous prie d'accepter et de me suivre dans le petit salon. »

Que faire? Nous le suivîmes, déjà ennuyés de ce qui allait être l'exhibition d'une œuvre achetée par un petit maître, ce qu'était donc San Germano. Nous devrions nous extasier, nous pâmer presque, et admirer jusqu'à la finesse du grain d'une peinture quelconque. À nous voir, je pense que déjà chacun recherchait une petite phrase et pour combien il était connaisseur, et combien l’ouvrage était sans pareil : glacis, perspective, splendeur et couleur. Nombre d’entre nous devaient déjà trouver des rimes à Parrhasius et Apelle. Je me battais avec Zeuxis. Quelle lassitude.

Ce n'était pas un tableau mais une statuette qui semblait se dresser sur un guéridon, au centre de la chambre, faiblement éclairée comme il se doit. Fatigués de notre courtoisie, nous aimant d’avoir abandonné les douceurs qui trônaient dans les autres salons, nous nous étions répandus sur les fauteuils et les liseuses, et je n'étais pas dernier. J’avais pris un album, et je le feuilletais appuyé sur l’épaule d’un marquis, attendant qu’un valet quelconque apporte des sorbets. Il ne s'agissait bien que de faire acte, et nous reposer grâce au verbiage du Comte, poussières que nous étions, croyant connaître l'essentiel du monde et de ses terreurs. Infatués !

Plutôt que pérorer, le petit homme aux carreaux faisait silence. Il ne nous toisait même pas de cet air goguenard propre à tous les nouveaux possédants de quelque merveille pour eux seuls non-pareille. Non, San Germano se contentait de regarder la statuette. Sous le lustre son regard avait certainement de la fierté, de l'envie. Les remous des chandelles allumaient des remous dans ses yeux, comme si la petite chose sur le guéridon y avait embrasé des mystères secrets. Il ne bougeait même plus, et sa respiration paraissait avoir été aspirée entièrement par la statue. Mon compagnon me montra d’un doigt moqueur les poches de son pantalon. Ses mains s’y serraient lentement, soulevant le drap.

Ceux qui étaient moins ivres et qui s'étaient approchés avaient daigné lancer un regard rapide à l’œuvrette. Mais la force étrange qui avait étranglé tout mouvement dans le Comte les captait à leur tour. Ils restaient cois, s'affaissaient tout en ne parvenant pas à quitter le guéridon des yeux. Certains, sous l'alcool certainement, tremblaient, et continuaient de fixer : chiens affamés craignant terriblement le poison au si bon fumet.

Lassé sur mon fauteuil, je m'approchais, pour courtiser à mon tour.




commentaires

28/02/07 - 23:33

Au passage "aficionado" étant un mot espagnol, il ne prend qu'un F , de plus ce mot désigne une catégorie bien précise : celle des amateurs de corrida et rien d'autre.

01/03/07 - 20:41


Dont acte.

Et en français, on dit "il ne prend qu'une F".

Et na !

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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