25/02/2007

25/02/07 - 02:11

CDLXXXIX. - Faire un mauvais film, avoir un succès d'estime.



1. - Le scenario.

Le scenario étant la base, vous prenez un scenario. Prenez le plus simpliste, cousu de fil blanc (amours contrariées). Teintez-le :

i. de fausse distanciation : parlez de film dans le film, mettez des acteurs et des réalisateurs qui parlent d'un film ;

ii. d'internationalisme : mettez un ou deux slaves, qui ne peuvent être que des types mal rasés vivant dans des huttes humides ou des vieillards accoudés à la table de cuisine devant la télé ;

iii. d'internationalisme (bis) : évoquez un mythe gitan quelconque, tous les mythes étant dus aux Roms, et tous les mythes de Roms ne pouvant qu'être source de malédictions et de fantômes divers ;

iv. d'onirisme : l'excuse du rêve permet toutes les déficiences du film - passées dans ce cas sous le vocable "mai-euuuuh ! c'est onirique !" - le rêve depuis Hugo Pratt, Calderòn et Michel Gondry étant très à la mode ; par ailleurs, cela vous permettra, si jamais on critique la nullité de votre scénar, de dire que les nullités sont dans la tête du personnage qui rêve, qui est donc une pire tanche, contrairement à vous, ah, ah, qui montrez comment c'est con de penser ainsi, hein.

Vous avez donc un scenario bon pour un James Bond. Mais vous visez la couverture des Inrockuptibles et une rétrospective dans Le Monde. Vous faites donc un copié-collé de votre scenario, et vous avez donc trois scenario parfaitement parallèles que vous changez de gamme diatonique : un se passera chez les riches, un autre chez les pauvres, un autre chez les moyens.

Ce contrepoint qui vous fait l'égal de Bach et de Pythagore vous permettra par ailleurs de fricotter avec de vagues notions comme le temps circulaire (le bouddhisme se vendait quand vous faisiez vos études) et l'éternel retour (idem).

Ouaouh, z'êtes trop fort, y'a pas à dire.



2. - Les acteurs.

Ils doivent pouvoir :

i. marcher lentement, bras ballants (courir sur les talons aiguilles est un plus appréciable) ;

ii. posséder en tout et pour tout deux jeux :

- yeux écarquillés, bouche ouverte, vu d'en haut (le front doit apparaître bombé) ;
- yeux écarquillés, bouche ouverte, vu du menton (cela permet de donner l'impression qu'on voit le visage à traver un judas).

Dans les deux cas, ces jeux de faciès ne demanderont pas un jeu corporel. Il n'est pas demandé qu'ils expriment autre chose qu'une stupeur inquiète.

La préférence ira aux acteurs à la bouche légèrement tordue (ce qui accentue le côté "auteur" du film). Une certaine forme de laideur sera appréciée.

Bien évidemment, pour contrecarrer la laideur des acteurs et soulager l'instinct catherine-millettien de toute élite qui se respecte, quelques minettes pourront être exhibées en plan complet.



3. - Le décor.

Dans la mesure où vous vous réfugierez derrière l'excuse de votre scenario, vous n'aurez aucun scrupule à foncer dans tous les poncifs. Usez donc :

i. de chambres grises d'hôtels ;

ii. de barbecue ;

iii. de couloirs où l'on peut tout juste passer ;

iv. de fenêtres sales ;

v. de meubles type seventies revival ;

Ces éléments vous classent d'office parmi les réalisateurs intellectuels. Il vous faut vous démarquer, maintenant. Pour cela, la lampe de chevet posée sur un meuble, éclairant violemment un mur, est une idée de base déjà employée mainte fois, que vous pourrez donc resservir sans scrupule.

Faites de même avec les portes. Surtout que les portes, ça a un symbolisme de bazar assez épatant : le passage, l'au-delà, la menace, le monstre, la vie, la mort, la mère, la naissance... On peut tout faire dire à une porte. Suffit de filmer un de vos acteurs en train de s'y engouffrer ou d'en jaillir dans le bon sens, et le message passe sans souci.



4. - Comment maintenir le spectateur éveillé ?

Faire artiste ne s'invente pas. Ca se copie très bien en revanche. Sauf que lorsque c'est raté, le spectateur est susceptible de s'emmerder grave - surtout qu'un film d'artiste, ça dure vingt minutes ou trois heures. Entre les deux, pas d'alternatives.

Vous pourrez donc maintenir l'attention par une savante gradation :

i. Filmez en gros plan, zoomez sur les visages. Les caractéristiques physiques de vos acteurs feront que le spectateur ne pourra que fixer à son tour ces yeux ouverts comme des viols imbéciles ;

ii. Quand la technique est rompue, utilisez la tirette de zoom de votre Super-8 pour zoomer/dézoomer. Normalement, l'accoutumance est suffisamment lente pour que le spectateur doive se crisper sur son fauteuil pour arriver à suivre ;

iii. Lorsque le spectateur est habitué, augmentez le son de la zique pseudo-contemporaine, digne héritière de l'arnaque boulézienne, que vous avez mis en fond. Pour des raisons de budget (et ça fait plus chic), vous avez loué l'orchestre des joyeux garçons bouchers de Windsor, et vous les faites jouer de grands coups de zique moderne et d'archets de même. Faites grinçant, mais expressif : ça doit bien faire tralatralatralatralatralaaaaam quand le danger monte, zimboum-pan quand le danger survient.

iv. Enfin, même lorsque la musique pedereckienne ne fonctionne plus, reste l'arme fatale : le stroboscope. Flashouillez dans tous les sens. Même le Bad qui avait posé sa tête contre le mur pour somnoler, se contentant d'écouter entre deux changements de position pour cause d'énervement grandissant, sera obligé d'ouvrir les mirettes pour en avoir plein la gueule, de votre film d'ââââârt.



5. - Conclusion.

Il y a quelques années, Mulholland Drive ne m'avait pas du tout convaincu.

Décidément, Inland Empire est un étron légèrement parfumé de Chanel pour faire plaisir aux péteux à foulard. C'est creux, c'est vide, c'est mauvais. C'est facile, sans ambition, sauf celle de prendre une pose que l'on espère élégante et attendre les prix dans son petit smoking que l'on a délicatement lissé du plat de la main.

Il y a des films de vidéastes qui disent dix fois, vingt fois, cent fois plus de choses que cette farce à gros plans et à petits effets.

Ce qui m'énerve le plus, c'est qu'alors dans la salle tout le monde s'est enfui terrorisé, personne n'oserait dire que c'est nul, par peur de passer pour un imbécile abscons.

Bah, ça me fera au moins un sujet de conversation, cette daube.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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