24/02/2007

24/02/07 - 02:30

CDLXXXVIII. Contes modernes (13) : Homme fauteuil.



« Vous avez tort. »

Ses dents étaient déchaussées. Il gloussait pour ce que j’en voyais. Doucement dans la pénombre. Étirant sa lèvre lentement sur ses gencives défaites. Il avait fait la totale. Rien n’était épargné. Fauteuil – lampe – abat-jour.

Le débris de son corps, angles s’extirpant de la carapace du fauteuil. Restes de rosace, plombs tordus vers l’extérieur d’une bouche, pagure aux pattes constellées de vermine.

Il toussa. Il serra les genoux dessus les coussins, petit enfant pris en faute. Il tira son bras sur le bras du fauteuil, poussa l’une des extrémités jusque vers le guéridon à sa gauche. Le verre attendait, préparé.

« Votre mort ne laissera rien. Vous n’êtes pour l’instant qu’une ombre sur mon doigt. On vous a instillé l’existence, larve de laboratoire. Imaginez-vous. Vous n’êtes qu’à peine une morve, un reste, un déchet. L’on vous a pris, tourné, exposé. Contre une pipette collé, la seringue vous a poussé jusqu’à ce que votre peau cède, et que vous viviez par ce simple geste. Miracle ! La vie. Cette simple exhalaison d’une seringue – le rêve poussé par une machine dans un corps fait pour mourir.

« Vous voulez vous déplacer. Vous me haïssez. Qu’y puis-je ? Je ne suis pas à votre mesure, vous le savez – votre petite ambition de sentiment pour moi ne vient que de là. Pauvre être. Vous ne vous traînez du froid à la chaleur que pour finir, larve parmi les larves, boue la plus infecte, là où l’abomination n’a pas de nom. Vous n’êtes qu’un diminué, le résidu d’un espoir qu’on a enfermé et laissé hurler, des années durant, dans une geôle d’acier sans rien voir, sans rien entendre, sans se nourrir de rien que le passage d’un souffle, parfois, sous la porte. Vous n’avez pas eu des années : vous avez eu des siècles. Et vous avez joui de votre répugnance.

« Vous espérez bien, situation aidant, que je vais vous faire une révélation. Quelle qu’elle soit. Au contraire, que je vous enferme dans votre discours misérable. Rien. Que dalle. Nib. Je ne vais même pas vous faire le coup de l’ineffable. Vous avez suffisamment d’âge pour comprendre que c’est jamais qu’une arnaque. Aussi pour savoir que vous n’allez pas vous mettre à pleurer. Il y a pire.

« J’aurais pu ne pas être là. »

L’une des pattes glissa sur le cuir du meuble, l’angle du pantalon et gratta l’escarre de la joue. La croûte tirée vint entre les ongles déformés. Ils étaient jaunes, épais. Striés. L’un d’entre eux se relevait étrangement. Il s’essuya les lèvres, posa le caillot sur la cuisse. Tissu couvert de peaux séchées – traces de salive séché. Pinça les lèvres. Renifla.

De nouveau silence. De nouveau la poignée tordue remonta, les angles se découpèrent, ombres vives dans l’ombre. Il s’effila le nez qui dépassait. Les algues de son cou s’étirèrent, il hissa sa tête hors du fauteuil.

« Vous avez désespérément, inévitablement tort.

« Vous n’avez rien à faire qu’à fouiller la pièce. Chercher. Bien entendu, vous imaginez certainement passer par tous les stades : commencer par le compliqué, pour vous dire en fin de compte que tout ne peut être que là, au plus évident, posé sur le guéridon. Vous ne parviendrez à rien. Dès le moment où vous êtes entré, et même avant, tout était scellé. Au pire vous y aurez perdu du temps. Au mieux vous serez suffisamment à bout de nerf que le dénouement vous sera salutaire, espérant encore, imbécile, que vous allez savoir.

« Vos gestes ne sont là que pour vous occuper. Vous rêvez d’une vie qui vous échappe.

« Chacun de vos gestes, chacun de vos instruments de liberté. Pour moi. Chacune de vos constructions. Pour moi. Vos bras, vos jambes, votre corps sculpté du début à la fin. Pour moi. Et vous n’êtes qu’un ramassis de déception. Vous en avez suffisamment conscience pour ne même pas oser vous débattre. Cela vous plaît, en somme, que je vous dise cela. L’avilissement, en fin de compte, est aussi un moyen d’exister. »

De nouveau dans le fauteuil il y eu le geste de se frotter la joue. Il se leva. Il était mort.


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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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