18/02/2007CDLXXX. - De la moussaka.
- Tendre père, que nous vaut l'honneur de votre délicieuse visite ? demanda alors Lord Isaac Windsor and Beaconsfield, prénoms que le faux avocat, grand admirateur de l'Angleterre, avait donnés au plus jeune de ses enfans, âgé de quatre ans.
- Je vais préparer mon petit déjeuner, bambinet, répondit Mangeclous.
- Qui sera ? interrogea avidemment Moïse, âgé de cinq ans et dont les prénoms supplémentaires étaient Lénine Mussolini. (En cas de révolution triompante, communiste ou fasciste, Mangeclous se prévaudrait du premier ou du deuxième prénom, selon le cas, pour témoigner de son orthodoxie politique). Qui sera ? répéta le jeune Moïse.
- Une légère moussaka qui, vous n'êtes pas sans le savoir, est un délicieux hachis de mouton convenablement mêlé d'oigbnons, de tomates et d'aubergines, ces dernières étant, je le proclame, reines entre les légumes ! Votre sainte mère reçut hier soir mes instructions quant aux préparatifs préalables ou encore préliminaires. Rébecca, digne épouse ! cria-t-il. Quant à vous, chérubins et prunelles, remontez en vos demeures du sommeil car je ne veux pas être troublé durant la création de la moussaka.
Les deux marmots s'aggripèrent à la corde à noedus et regagnèrent leurs couffes suspendues tandis que la porte s'ouvrait et que Rébecca apparaissait, obèse et timide, vêtue à la turque - culottes bouffantes de soie verte, gilet rose tendre, fez à gros glandd'or sur ses cheveux crépus et charbonneux, pantoufles garnies de fausses perles et collier de sequins. Un sourire humble sur ses épaisses lèvres huileuses, elle tenait des deux mains un grand plat de cuivre sur lequel la viande hachée était entourée d'aubergines, de tomates et d'oignons, le tout coquettement présenté, mais non cuit.
- Que cette journée te soit propice, ô mon bey, dit-elle, rougissante.
- Je te salue avec respect et affection vos cent vingt kilos, jardin de mon âme.
- Ô mon capital, pourquoi tu me dis vous ?
- Par déférent amour, aimable Rébecca, répondit le galant en s'inclinant. Combien hachâtes-vous de viande ?
- Mais un kilo, comme tu m'as dit, joyau ! répondit Rébecca, se sentant déjà coupable.
- Est-ce du mouton véritable ? demanda Mangeclous, l'oeil méfiant et scrutateur.
- Parole d'honneur que mouton c'est ! Que je perde mes yeux si mouton ce n'est ! Mouton c'est !
- Il suffit, ordonna Mangeclous, écoeuré par le langage de cette ignorante.
- Seigneur mari, vingt drachmes la viande elle a coûté, vingt drachmes au boucher je dois lui apporter ! Que noire année me vienne si mensonge je dis ! Vingt drachmes, sur ma vie !
- Les voici, dit Mangeclous, et n'omettez poçint de me remettre avant vesprée un reçu dûment signé pour bonne et valable quittance. Et mantenant approchez çà, car j'ai une mission à vous confier.
Il lui parla à l'oreille et les deux bambins, rondez têtes hors paniers balancés, mirent leurs mains en cornet pour tâcher d'entendre.
[...]
La malheureuse sortie en grande perplexité, Mangecxlous se mit en devoir d'allumer le fourneau à charbon de bois sous les regards perçants des deux marmots à moitié sortis de leurs couffes. Cela fait, il leva les yeux vers eux, leur lança des baisers avec ses doigts.
- Petits chevreaux, leur dit-il, maintennt que Dieu merci nous sommes entre hommes, parlons peu mais parlons bien.
- Et correctement, dit Lord Isaac.
- J'ia compris l'allusion, mon cher, dit Mangeclous, mais respect à celle qui donna le jour. Voici, l'heure est venue de vous initier à la moussaka qui est mets de roi. Suivez-moi donc bien en mes préparatifs afin qu'en votre âge adulte et devenus riches à l'extrême limite de la richesse, vous puissiez à votre tour vous préparer votre breakfast matinal. Je vous permets même de quitter votre altitude et d'atterrir auprès de moi afin de mieux apprendre et comprendre.
Fortement observé par les deux petits promptement descendus, il versa libéralement de l'huile dans la marmite déjà posée sur le fourneau. Sifflotant de délicieuses attente et très à son affaire, il coupa ensuite avec une dextérité étonnante six tomates, six oignons et douze aubergines, jeta le tout dans la poêle fumante, ajouta le mouton hâché, s'ssuya les mains à sa redingote qu'il ôta car il avait chaud. Torse nu, il poivra et sala puis remua et tapota, humant fort et fredonnant gras.
- Voilà, messieurs, notre moussaka est à point, anonça Mangeclous une demi-heure plus tard, après avoir goûté. La laisser plus longtemps sur le feu lui serait funeste. Retirons donc cette marmite. Maintenant ajoutons ces trois oeufs battus, vous voyez, mes adorés, je les ajoute afin de donner du suave à l'ensemble, puis je presse ce citron pour l'enchantement de la langue qui en sera délicieusement picotée. Voilà qui est fait, et je vais manger ! Vous pouvez vous approcher, mes chéris et bonbons, et même sentir si tel est votre désir et souhait. Dites, minuscules de mon coeur, n'est-ce pas une merveille que cette moussaka ? Mange-moi ! semble-t-elle crier, ne trouvez-vous pas ?
- Mangez-moi au pluriel, crie-t-elle plutôt ! dit finement le petit Isaac dont l'allusion passa inaperçue, son père étant occupé à puiser dans le délicieux mélange avec une louche qu'il huma puis mit sous le nez des deux petits avec un bon sourire.
[...]
Branle-bas de mangement enfantin ! cria-t-il d'une voix forte.
Comprenant aussitôt le sens de ce commandement, les deux frérots sautèrent d'un bond hors de leurs couffes, sans l'aide de la corde à noeuds et au risque de se rompre les vertèbres. Sans dire un mot, ils se munirent prestement de cuillers, se mirent à table en hommes d'action et s'alimentèrent avec efficacité sous les fiers regards de leur père. "Mangez du pain aussi, leur disait-il, beaucoup de pain car il augmente le plaisir de remplissement ! Mais si dans votre précipitation une tranche de pain tombait à terre, ne manquez point de lui demander pardon et de lui donner un baiser ! - Oui, oui, on sait, répondaient les deux petits, très occupés. "
Sublime de moralité et le poing sur la hanche, Mangeclous contemplait avec attendrissement le spectacle du bonheur dont il était l'auteur, admirait ses rejetons qui se remplissaient en techniciens, menottes actives et bouches diligentes, petits chapeaux hauts de forme allant et venant au rythme des maxillaires. Soudain, il estima opportun de se rendre un juste hommage public.
- Je me sacrifie pour mes enfants car je suis bon ! déclara-t-il. Je leur ai cédé les neuf dixièmes de ma moussaka ! Tant pis si je me sous-alimente, tant pis pourvu que mes enfants soient heureux ! Donner du bonher à ceux qu'on aime est la loi suprême !
La beauté de ses paroles le bouleversa et plusieurs larmes coulèrent sur ses joues décharnées cependant que les deux petits mastiquaient activement. Se gardant de les essuyer, il s'approcha du miroir accroché au-dessus de l'évier, s'assura qu'elles étaient bien visibles.
- Je suis profondément ému, dit-il à haute et intelligible voix.
Cette déclaration avait pour but d'attirer l'attention des petits mangeurs, pendant qu'il était temps encore car les cinq larmes, chauffées par les pommettes ardentes du phtisique, allaient bientôt s'évaporer. Mais les deux ingrats, trop occupés, ne levèrent pas la tête. Cinq larmes, perdues, gâchées !
Albert Cohen, Les Valeureux, Folio Gallimard, pp. 64-75.
 |
|
"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
 |