03/02/2007

03/02/07 - 02:32

CDLXV. - De la fumée, du feu, des pare-feu.



Outre la perte de tout un univers symbolique déjà évoquée, l'interdiction de fumer a bien entendu déjà viré au caricatural. Sans aller jusqu'aux descriptions néo-misérabilistes trouvées dans les journaux ces temps-ci - des fumeurs devenus parias, des petits maréchalistes tout fiers de leur civisme qui vont dénoncer les coupables à leurs responsables hiérarchiques - plus que jamais l'interdiction vire au ridicule. Car elle a concentré les fumeurs - et en plus introduit un système d'hiérarchie assez malsain.

Jadis (il y a deux jours), les fumeurs avaient leurs salles fumeur dans ma Tour. Il y en avait deux ou trois (jamais trop su), pour une quarantaine d'étages. La pause clope se cantonnait donc pour les tabaqueux à prendre l'ascenseur, entrer dans une salle enfumée, en sortir de même, mais sans trop gêner le populo - pour peu que les fumoirs fussent un brin isolés et entretenus par la DRH. Par ailleurs, le fait qu'ils pussent fumer dans la Tour réduisait le temps de trajet, et donc la pause. Parce qu'il faut des pauses dans une journée de travail, je le rappelle - même Ford l'admettait : on est plus efficace, plus rentable.

En notre ère de modernité, les petits pannonceaux hygiéniques ont surgi partout : dans les escaliers, et même dans les ascenseurs, histoire d'éviter qu'on en grille une en bloquant la mécanique entre deux étages. Le tabac, ce mal social, est chassé, banni. Z'ont qu'à aller fumer dehors, ces sagouins !

Ils fument donc dehors, mains dans les pantalons, mais ils fument. Tous. Et vu qu'il n'y a que deux entrées à la Tour, il y a un nuage bien permanent de fumée et d'odeur qui environnent tout le pied de ce maaaaagnifique bâtiment giscard-d'estainguois.

Ce qui fait que... alors que la tabagie publique est interdite, jamais la fumée n'aura été aussi présente. Toute la Défense est couverte d'un splendide nuage bleuté qui, pour le coup, est vraiment plus chiant que ce que l'on pouvait avoir à croiser auparavant - genre le type qui fumait ses maïs pile sous mon nez. Et je parie qu'un petit tour dans les villes ne ferait qu'étendre le constat.

Que faire, alors ? Encore interdire - maintenant, de fumer à moins de cent mètres d'une porte ? Parquer les tabaqueux dans des zones réservées, leur octroyer uniquement les places au fond dans les bus ?

Sans aller dans le misérabilisme, alors que comme souvent les fameuses "nuisances" du tabac n'étaient pour l'essentiel que des problèmes de civilité banale - si un type qui a le culot de me souffler sa clope dans le bec me fait chier, j'ai malgré tout plus de chance de mourir d'un cancer du poumon du fait de l'automobile que du tabac - on a couvert ça d'un contexte médical pour justifier un discours propre, sanitaire, malsain en somme.

On nous vend un univers fait de peur, propret à force de se laver les mains, l'âme forte de sa bonne conscience. Et cet univers nous plaît. Nous nous repaisons de sucres, de petits panonceaux aux couleurs vives marquant les énièmes rabais des soldes, nous nous réjouissons des réclames qui satisfont notre pouvoir d'achat en baisse. Et nous sommes heureux de pouvoir changer de cellulaire tous les ans.

Nous rejetons tout l'obscur, le ténébreux, le sale. Nous oublions la boue, alors que c'est d'elle que l'on fait l'or. Nous ne voulons que d'un visible immédiat, alors que n'est important que ce qui est rendu visible. Tout n'est qu'immédiateté, vacances au soleil sous les cocotiers et sourire grâce aux pilules d'un bonheur consommable.

En plus, cette illusion si parfaite, si blanche, permet d'accentuer les oppositions sociales : de les rendre tangibles.

Dans les assurances, les professions sont classées selon sept grades : les classes 1 à 4 sont les employés ; les classes 5 à 7 les cadres. Ensuite, il y a les directeurs, qui n'ont pas le même statut juridique (ils n'ont pas la même relation salariale). Dans mon Groupe, les employés (et certains classes 5 qui le souhaitent) doivent badger - les cadres sont le plus souvent au forfait horaire. Le fait de badger exige que l'employé soit présent dans les locaux durant des plages dites "fixes", dont la durée est tout de même inférieure aux 7h36 requises pour faire les 38h règlementaires (de 9h30 à 11h30 et de 14h00 à 16h30). Jusqu'à présent, quelqu'un qui fumait prenait sa pause, crapotait dans sa salle, et repoussait logiquement son horaire de départ de la durée de la pause (je ne vais pas rentrer dans la discussion sur le temps de travail effectif au boulot).

Depuis deux jours, la clope est hors-la-loi. Donc non seulement maintenant être fumeur est discriminatoire - puisque la jurisprudence actuelle de l'UE admet qu'à partir du moment où la clope est interdite, un employeur peut en toute bonne conscience donner la préférence à un non-fumeur plutôt qu'à un fumeur de même capacité (les seules causes de discrimination reconnues sont actuellement : le sexe, la race, la religion, et, des fois, le handicap) - mais en plus il y a des hiérarchies de fumeurs :

i. L'employé : maintenant, il n'a le droit de ne fumer que durant les plages "mobiles" (avant 9h30, de 11h30 à 14h00 et après 16h00, vous suivez ?) mais en plus il doit débadger (indiquer qu'il ne travaille pas) à chaque fois qu'il va tirer sa clope. Par conséquent, un employé qui fume est moins qu'un employé qui ne fume pas... et devra comptabiliser toutes ses pauses, passera pour un tire-au-flanc, contrairement à un employé non-fumeur mais qui passe sa vie devant la machine à café. En même temps, je suis lucide : au bout d'un moment, plus personne ne débadgera, et pour préserver la paix sociale les responsables ne diront rien. N'en pensant pas moins... et jugeant selon cette nouvelle norme sociale.

ii. Le cadre : il peut fumer tant qu'il veut, du moment que c'est dehors, ça ne sera pas décompté de son temps de travail.

iii. Le directeur : vous vous voyez en train de dire à un dirlo qu'il ne doit pas fumer dans son bureau ? Tentez, c'est vous qui vous choperez l'amende.

On a donc volontairement et consciemment introduit dans un rapport qui est un rapport économique (le travail, le salariat) et où l'échelle de valeur et de jugement est supposée être la compétence de chacun (sa performance économique, sa capacité pédagogique, son don à glisser des peaux de bananes un peu partout) une dimension qui lui est totalement étrangère : le corps, sa drogue, ses plaisirs. Si on inverse la perspective, et qu'on se mettait à juger un gymnaste selon sa capacité à disserter sur Husserl, ça paraîtrait con. Ben là, c'est tout aussi absurde. Et en plus dangereux. Car utilisant une dichotomie merdeuse pseudo-sanitaire bien/mal on affirme les oppositions de classe, tout en accentuant leurs inégalités du fait de la permissivité évidente que s'octroient les classes supérieures, et parce que ce sont elles qui édictent de facto les règles à respecter qu'elles s'empressent d'enfreindre, faisant les gros yeux aux pas sages "pauvres" (qui eux vont avoir droit au pampan cucul, faut pas déconner, hein, avec la Loi et la Santé).

Je ne veux pas dire, mais si on regarde les tendances de fond de notre société :

i. un amour grandissant de l'ordre et de la sûreté au détriment de l'indépendance ;

ii. une inquiétude profonde de tout ce qui est susceptible d'atteindre le confort personnel ;

iii. une exigence absolue de la propreté clinquante, établie avant tout sur l'apparence et l'agitation (il faut qu'on croit que l'on fait tout pour que ce soit propre et sain) ;

iv. une fixation des échelles de valeur et de stratification sociale sur la base de dichotomies a priori étrangères à celles-ci, se qui oblige la société soit à la schyzophrénie, soit à réinventer en permanence ses auto-justifications (voir la clope, ou la relation au corps et au sida que j'avais déjà évoquée) ;

v. l'orchestration de mouvements d'opinions jusqu'au moment où l'on distribue le Valium apaisant par un discours vide mais plein de promesses (dont le seul objet est d'être des promesses, on n'a aucun intérêt à les accomplir puisque le seul problème est de tenir la société en haleine, pas de résoudre les problèmes) ;

ça me rappelle un livre, ça... d'Aldous Huxley.

Déprimé, je vais songer à des bras, tiens. Et des lunettes.






La citation de Sire Constance :

"O, wonder!
How many goodly creatures are there here !
How beauteous mankind is ! O brave new world,
That has such people in't !
"

commentaires

03/02/07 - 03:39

RF : fascisme - égalité des chances helvétiques - fraternito-Klarsfeldmerdo.

03/02/07 - 06:38

"Jadis" ... ou "naguère"?

03/02/07 - 13:01

Tout à fait d'accord. L'uniformisation et la législation a outrance signalent l'inaptitude à gérer la diversité, la différence et, donc, à envisager l'avenir. Peur, frilosité, repli sur soi, homogénéisaton forcée, multiplication des décrets, lois, barricades, stigmatisations, exclusions, tout ça sent bien les prophéties d'Huxley.

03/02/07 - 13:54

Miranda dans la Tempête : une image de Badinou sur le Parvis ?

Suggérez aussi que la convention collective soit modifiée, et les numéros de grades remplacés par des lettres grecques, et nous y serons complètement, dans le meilleur des Mondes ...

03/02/07 - 13:55

Très juste analyse, que je rejoins.
On se fascise doucement.

11/02/07 - 22:35


Yop, Guill :

The Tempest, Shakespeare.

Un bon point !

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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