01/02/2007

01/02/07 - 23:13

CDLXIV. - Empoussiérant, en fumant.



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Ma boîte est issue d'une vénérable et antique compagnie d'assurance. Elle en a les traditions, les usages, les coutumes. L'une d'entre elles est que des couples s'y forment, y durent, y restent. Parfois des dizaines d'années.

L'une de mes collaboratrices fait partie de ce genre de personne. Toute sa carrière a été faite dans la même entreprise, depuis quarante ans. Son mari, pareil. Je l'avais croisé de temps à autre, durant quelques années - notamment aux toilettes. C'était le genre d'homme épais, au souffle court, qui se baladait toujours avec un blouson usé en partie fermé, de l'hiver à l'été.

Ce matin, quand elle s'est réveillé, son mari était mort dans la nuit. C'est la première chose qu'on m'a appris en arrivant.

Le plus abject est que ma première réaction a été de croire que ma collaboratrice était morte - j'avais mal compris. Pour le coup, j'étais vraiment surpris, et inquiet - réaction malsaine de cadre qui se demande tout de suite comment le travail va être fait.

Je vais être honnête. Je ne connaissais pas du tout son époux, je ne vais pas dire que c'est une mort qui me touche profondément - en-dehors de la claque usuelle du rappel de ma condition humaine (ce qui est un sentiment égoïste, non une compassion pour l'autre). Disons qu'elle me met surtout indirectement face à mes propres lâchetés.

En général, lorsque je me retrouve face à ce genre de situation, j'ai tendance à ne rien dire, à laisser le temps passer, pour arriver comme une fleur lorsque la bataille est finie. Tout simplement parce que je ne sais pas comment me comporter dans ce genre de situation douloureuse (ou dans ces instants où l'on attend de moi que je compatisse et montre de l'intérêt, même si je ne suis touché en rien, ni personnellement, ni par amitié, compassion ou sentiment).

J'ai trop souvent l'impression, quand on s'intéresse aux douleurs d'autrui, de devoir jouer une comédie de l'intérêt, qui en fait indispose plus la personne qui souffre qu'autre chose. Ceux qui demandent ce qui s'est passé, comment s'est arrivé, ou qui sortent encore les terribles phrases vides - ici, toutes mes condoléances - ne font que contraindre la personne face à sa douleur de répéter toujours les mêmes phrases - il a eu... - dont le but est d'objectiver la chose. Une rupture d'anévrisme, une crise cardiaque, une embolie pulmonaire sont toujours des éléments circonscrits, pas une mort. Peut-être qu'en même temps forcer la personne souffrante de répéter a aussi une vertu incantatoire, qui pour elle-même permet de faire non la part des choses, mais par la répétition de mettre à distance ce qui lui est arrivé.

Alors je me tais, je reste à distance - j'évite même de cotoyer, pendant un temps. Jamais été très fort pour les bons sentiments, l'écoute qui se cantonne en-dehors du silence pour être confinée aux conseils et aux paroles si fréquentes, si banales (et pourtant ainsi nécessaires).

Dans ce cas, je crois que je ne pourrais pas m'enfuir lâchement comme je le fais habituellement. Très sincèrement, je sais pertinemment que je ne pourrai pas éviter cette femme à son retour de congé de deuil. Je ne sais pas quoi lui dire. Je ne pourrai pas faire comme si de rien n'était, mais je ne me sens pas le culot de sortir les banalités ou des questions elle aura répondu vingt fois déjà avant mon arrivée. Je n'ai pas à montrer trop de compassion - simplement parce que je n'en ai pas vraiment, si ce n'est le respect de sa douleur de veuve - et je n'ai pas à me montrer froid (ce serait profondément injuste et immoral).

Bref, faut que j'y réfléchisse, mais je ne sais comment.






- 2 -


Je suis sûr que tout le monde s'est déjà étendu sur l'interdiction de fumer... Après toutes les batailles toujours je suis. Sans avoir été un gros fumeur - je crapotais plus pour la galerie - et étant encore un fumeur occasionnel - lorsque de grosses périodes de stress arrivent, il me vient parfois l'envie de me balader nez en l'air et clope grisonnant au bec - je trouve dommage que l'on en soit passé par l'interdiction.

Comme toujours, on n'a trouvé comme solution que la Loi, et la Loi que l'amende. 68 euros l'amende, ça donne envie de se mettre à fumer des cigares, pour que le papillon vaille vraiment le coup. D'autant plus que mes meilleurs souvenirs de tabagie restent attachés à un cigare, fumé presqu'endormi dans le jardin du Luxembourg - où l'on a encore le droit de fumer. Je suis sûr qu'on me dirait la marque, je m'esclafferais d'un ouiiiiiiii : la bague est faite de carreaux noirs et blancs, et il y a de l'orange et du vert. Mais le nom...

Bref.

Sans aller dans la nostalgie du geste impérial - l'on est toujours moins seul au café avec une clope, ou du moins nettement moins minable - sans parler non plus que tous ces moralistes qui fanfaronnent désormais geindront bien plus quand toutes les sucreries auront été interdites dans dix ans (après tout, il n'a fallu que dix ans pour interdire la clope, et le "combat" hygiéniste contre les barres chocolatés ne commence que tout juste chez les faiseurs d'opinion), je regrette surtout que d'ici quelques années, tout ce qui fait la réelle poésie de certaines scènes sera incompréhensible sans une note de vingt pages...

... les tabagies des frères Le Nain...

... celles de Chardin...

... celle de... Rembrandt ? Goya ? (je vois l'image, je ne me souviens plus de l'auteur - disons, Goya)...

... la première scène du Dom Juan...

... une scène dans Vingt mille lieues sous les mers où Nemo offre des cigares au professeur Arronax...

... cette scène si bandante, la toute première apparition de Lauren Bacall à l'écran, dans To Have And Have Not...

... ce geste si important qui calmait Malraux...

... ce geste si peu important qui des fois m'a entraîné dans des horizons de calme et de paix...

... ce geste d'humanité que l'on s'offre...

... et surtout, surtout, cette simple inclinaison de nuque, ces épaules haussées qui rendent des hommes au secret le plus sensuel, au silence le plus vrai et le plus profond.






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L'incipit de Sire Constance :

"Corto Maltese se reposait paresseusement sur l'unique véranda de la pension Java à Paramaribo (Guyane hollandaise). On voyait tout de suite que c'était un homme du destin. Il alluma un de ces minces cigares que l'on fume seulement au Brésil ou à la Nouvelle-Orléans, d'un geste mesuré. Il était en train de jouer pour un public invisible.

À cet instant la représentation fut interrompue.
"

commentaires

02/02/07 - 01:05

"Bref, faut que j'y réfléchisse, mais je ne sais comment."

Moi, je sais comment : surtout ne réfléchis pas.

02/02/07 - 12:49

oui surtout reste toi même avec les réactions qui sont toi, ne te sens pas obligé de lui dire quoi que ce soit comme je te l'ai dit. N'anticipe pas et soit fidèle à ce sue tu es

02/02/07 - 20:35

Reste comme tu es; je ne pense pas qu'elle te fasse reproche de ne rien dire quand elle reviendra; au pire, tu lui expliques carrément que, bien sûr tu n'es pas indifférent, mais que çà te gêne toutes ces simagrées qui entourent la mort avec ses condoléances et paroles de circonstances qui sonnent faux.

03/02/07 - 07:25

Dans ces cas-là, les formes conventionnelles ont du bon - tu te fends d'un petit mot de condoléances qu'elle recevra à son domicile.

11/02/07 - 22:36


Réponse bande de moules :

Corto Maltese sous le signe du Capricorne, Hugo Pratt.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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