23/01/2007CDLVIII. - Enfonçant lourdement le clou, histoire de permettre une fuite justifiée.
Décidément j’ai la barbe exploratrice. Passage de la main. Non, pas de rasage non plus ce matin. Pas le temps. Et puis ça fait… mignon et adorable. Déjà 8h30, je suis encore plus à la bourre que d’hab. Pourquoi j’ai autant mal aux yeux ? Nom de Dieu en plus j’ai réunion, j’ai même pas le temps de prendre un café. Messages : rien, les spams, les dossiers extrêmement hyper-urgents, comme d’hab. Tant pis. Café. On n’est plus à cinq minutes près. Et puis un café… mignon et adorable. Bonjour, bonjour. Tout d’abord je me présente, puisque je suis encore un peu nouveau… Donc aujourd’hui je vous ai conviés pour parler d’un projet inclus dans le projet phare du Groupe, qui est… il convient donc que nous parlions et traitions ensemble de tout cela. Bien entendu je vous laisse la parole, je joue maintenant au scribe. Pourquoi j’ai toujours sommeil quand je suis en réunion ? C’est chiant… mignon et adorable. Je suis sûr que si je louche pour me réveiller ça va se voir. Merde elle me regarde. Elle a dit quelque chose. Faire semblant de noter. Ah non c’est plus terrible encore j’ai les yeux qui se ferment. Qu’est-ce que c’est chiant. Ça ronronne grave ses poncifs. Mignons et adorables. Sommeil grave. Faut que je parle de n’importe quoi sinon m’effondre. Tiens, ça a dû leur plaire. Le noter. J’ai dit quoi ? De toute façon y’en a toujours un qui va reprendre l’idée à son compte, j’aurai plus qu’à noter. Tiens, lui. Mignon et adorable.
Ils savent vraiment pas faire des réunions de moins de quatre heures, c’est pas croyable. Ça me fait tout de même quatre pages de notes. Vais m’amuser pour ce compte-rendu… mignon et adorable. Et j’ai encore sommeil. Et je crève la dalle. Tiens, là. Tchô tout le monde, vous me faites une place ? Oui, bon appétit, merci. Passé un bon ouiquennede ? Très bon, très bon. Ah, tu avais de la famille ? C’est chiant de cuisiner, hein, surtout pour… non, nous on était que sept. Passé mon dimanche à tout nettoyer, tu vois. Oui, vraiment… mignon et adorable. On a la présentation à quelle heure ? En plus fait grave froid, et j’ai juste pris mon imper. Foutue saison. 14h ? Merde on a juste le temps d’un café. Vais en prendre deux, tiens.
T’as vu y’a même le dirlo. C’est bien, tiens, prendre le métro ensemble, ça change. Flopée de cadres, c’est limite la grande migration. Qu’est-ce qu’il me raconte l’autre ? On va faire comme si c’était le bruit du métro, tiens. Mmmh. Oui, très important que l’on pense à faire… mignon et adorable. Zou, on est arrivé, me casse pas la nénette, je suis. Palais, bonjour monsieur, comment allez-vous. Pourquoi y’a toujours autant la queue au vestiaire ? Bon, la presse… Tu l’as vu passer ? Non ? Bon, on se met au fond, hein, veux pas être sur les photos et obligé d’applaudir. Zut, ils ont mis une caméra aussi ici. Bon, là. Terrible ce rose, ils auraient voulu faire plus moche qu’ils auraient pas pu. Merde, encore sommeil. En plus leur spot, là… mignon et adorable. Jamais vu quelque chose d’aussi faux et mal éclairé. Non mais t’as vu le gros plan ? Photoshop ça existe. En plus pour nous sortir forcément les objectifs de croissance du CA dans le respect d’un ROE en augmentation comme d’hab’… on parie ? Tu vas voir… Bon, vi, le super-dirlo il ressemble à De Niro mais n’empêche qu’est-ce que c’est chiant. Toujours eu horreur des raouts. Mignon et adorable. Of, et puis là l’autre dégé, c’est pas possible ! Qu’on soit pas orateur j’entends bien, mais il pourrait faire un minimum d’effort, d’effort, d’effort… Hein ? Me suis endormi ? Ah chiotte c’est le cocktail maintenant. Verre à la main va falloir grignoter leurs saloperies l’air con et heureux alors que j’ai vraiment pas faim. Non, je ne veux pas de champagne, vraiment. Si, je t’assure. Ni de jus d’orange. Et du salé à cinq heures, tu rigoles ? Ah t’es allé me chercher une flûte, merci… mignon et adorable. Pouacre, mais il est dég, leur champ’ ! Oui d’accord on attend les macarons, si tu veux. Ah t’es en chasse. Ben lorgne la comptable qu’ils viennent d’embaucher. Si celle qui est debout au milieu. J’t’assure. P’têt qu’elle est un peu jeune pour… non… je voulais pas dire… bon… tiens t’as vu y’a des opéras…
19 heures, là je peux foutre le camp et foncer direct à la sonmé. Un thé, du reste de couscous devant un film. Si, ce sera un soir comme ça… mignon et adorable. L’Almodovar, tiens. Et poum j’ai plus sommeil. Faiche. Livre. Rapport sur la réforme de la santé, tiens, ça devrait aider.
Quoi ? Déjà sept heures trente ? Bordel ! Chuis encore à la bourre ! Bon je me rase pas non plus. Et puis ça a du succès, hein. Surtout que les vieilles elles aiment pas, c’est la preuve. Mignon et adorable. 9h25. De pire en pire. Café, bonjour rapidos au plateau et réunion. Ça va ils sont en retard je peux faire celui qui relit ses dossiers. Sérieux. Bonjour, Marie-Odile. Thérèse… Donc aujourd’hui je vous ai conviés pour la suite de la consultation des groupes de travail dans le cadre d’un projet partie prenante du projet phare du Groupe, qui est… il convient donc que nous parlions et traitions ensemble de tout cela. Je vous laisse débattre, je note. Ah oui mais là… je ne comprends pas… pourriez-vous détailler, ce serait plus… mignon et adorable. Merde pourquoi y’a plus de café ! En plus du coup ma question est vraiment conne et ils me regardent tous avec mon verre vide. Embrayer. Là je crois qu’en fait on a un problème de vocabulaire, il faudrait tout d’abord éclaircir les concepts. Crotte c’est à peine 11h. Ils vont encore faire durer ça des plombes. Tant pis je commence la synthèse, ça va les refroidir. Pourront plus parler que dans le cadre de mon blabla. Je vais donc résumer ce que nous avons dit aujourd’hui, si vous le voulez bien. Donc…
Ça va, 12h, j’ai le temps de lire le courrier. Tiens, l’Abbé Pierre est mort. Notre-Dame ? Mignon et adorable. Spam, spam, spam, spam. Ah, tiens, urgentissime. Demain. Très urgent ? Je fais. On va manger ? Je finis un message, partez devant. Dis donc on a le choix aujourd’hui : contre-filet, andouillette, pizza, ils ont fait dans le léger. Quoi, andouillette ? J’aime bien, même si j’ai toujours du mal à digérer. Me mettez un peu d’épinards, avec, s’il vous plaît monsieur ? Oui si tu veux on se voit juste après. Pas longtemps, j’ai un mitinegueu juste après.
Installe-toi. Ah, excuse-moi. Bonjour, Laurence. Oui… non… tu sais, auparavant, l’établissement des comptes c’était… oui… mignon et adorable… Excuse-moi. On parlait de quoi ? Voilà. Tu devrais donc faire ça… coince-moi entre deux réunions si ça te pose problème, mais je pense que maintenant tu as l’expérience… tu me pardonneras, je dois y aller. À propos, j’ai envoyé un message, je t’ai mis en copie, tu pourrais regarder ? Ce serait plus pratique, merci. Mignon et adorable.
Palace… ça va c’est juste à côté du tromé, après c’est direct pour rentrer. Toujours détesté cette déco lourde de marbre et de cuivre. Meeeeerde. En plus y’a un truc de couture. Non, non, je viens pour le séminaire sur Solvency II. Je ne sais pas où est votre photographe, désolé, madame. Vous me pardonnerez. Merci, monsieur. Non, pas de champagne, merci. Du café. C’est par là ? Oui, je suis Badinou… je représente… je vois que vous avez été généreux en fascicules, merci. Zut les fauteuils n’ont pas de bras je vais encore m’endormir c’est radical. Aaaaaah en plus c’est rien que des vieux et les jeunes du fond je suis sûr que ce sont des employés pour faire le nombre… mignon et adorable. Pile en face. Tiens là je verrai cherai obligé de suivre. Pourquoi elle me regarde ? Mon avis ? Alors, dans le Groupe… ma Compagnie… en ce qui me concerne et ça n’engage que moi… c’est un avis tout personnel, j’ai bien conscience…
Troisième conf’. Ils ont décidé de nous montrer tout le palace ou quoi ? Un café, grand, s’il vous plaît. Vous permettez ? Merci… D’accord z’ont sorti la jeunesse mais tout de même c’est pas un argument, font godiche les serveurs. Pas du tout… mignon et adorable… oui ? Euh… excusez-moi… oui, je représente… non, j’assiste aux séminaires européens sur… tout à fait, c’est une problématique… vous avez raison, ça va changer beaucoup de choses. Pas forcément en bien. Bien sûr, pour le résultat de l’assureur… néanmoins les rigidités… cela ne va pas favoriser un regard plus critique sur le suivi… mignon et adorable… qu’est-ce qu’elle raconte ? Les mutuelles de tiers-payant optique ? Merci, mademoiselle, nous rentrons. Dis donc, leur intervenant il a beau avoir son alliance je suis sûr que les deux gras qui pouffent à côté de moi ils se font des idées sur lui. Même temps, gesticuler commac avec sa voix de fausset. Bah, encore un super-nerveux, c’est tout. Pas la peine de mettre le radar à tarlouze en marche… remarque ce geste, je me dirais presque que… mignon et adorable… Non là j’en peux plus, je sèche le cocktail. Ras le bol du champagne et des petits fours. La sortie elle est où ? Pardon, non, je cherche… ah, c’est le défilé de ? Non je ne viens pas pour… C’est par là vous dites ? Merci, vous êtes gentil… mignon et adorable… non, je vous assure, je devrais pouvoir trouver. Nom de Dieu, qu’est-ce que je fous dans le grand salon ? C’est d’un lourd, en plus. Ça a l’air dégagé, ça doit être par là y’a un chasseur qu’en vient. Zou.
Raah de l’air j’en pouvais plus de leur patchouli et du foie gras braisé. Bon je rentre, n’empêche c’était intéressant faudra que je lise leur doc, là, ça pourrait servir. Tiens, bonsoir, comment tu vas… ça fait un bail, dis. Tu assistais aussi à un séminaire ? Ah, au Scribe, toi ? Gagnent leur vie comme ils peuvent, hein. N’empêche, c’est vachement cher. Le café est bon, remarque. Les fours aussi, tu dis ? Tu sais moi en pleine journée… surtout quand c’est pas sucré… oui… non, tu as raison, c’est un problème vraiment important… Mignon et adorable ! Hein ? Quoi ? J’ai dit quelque chose ? Mignon et adorable ? Non c’est rien, t’inquiète. Allez je te laisse, salut.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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25/01/07 - 12:30
Ouf ! montre nous ça! mignon et adorable?
dalloway