14/01/2007

14/01/07 - 02:54

CDXLIX. - "Tonton, tontaine tonton."



Je me doute bien qu'après avoir sommairement expédié Pelléas et Mélisande il faudrait, pour convaincre le Public de la justesse de mon goût, que je trouve une perle merveilleuse, dont la justesse, la finesse et l'élégance (éblouissant les foules et les rendant coites) me permettrait de me hisser, ragnagna, au trône de Minos, Eaque et Rhadamante, d'où j'émettrais des avis solennels sur les Vivants et les Morts, l'Art et l'Humain, aussi respecté que le Pape et admiré que Lady Diana.

Ben non.

Je viens de m'offrir une énaurme tranche de rigolade devant Orphée aux enfers d'Offenbach et Crémieux (*). Ca commence grave : Orphée n'aime plus son Eurydice, qui le lui rend bien. L'un court la nymphe, l'autre le berger. Sauf que le pâtre est un Pluton vicelard, qui, non content de dragouiller la mousmée, va la faire trucider par son violoneux pour l'emmener pépère aux Enfers. Content qu'il est, le tout jeune veuf. Sauf que... sauf que l'Opinion publique, petit tailleur plus chic du XVI° arrondissement et chignon de même, va lui tâter les côtes à coup de parapluie Prada : il a intérêt à aller chercher sa femme d'entre les mains du séducteur, sinon finie la réputation du musicos ! Pas jouasse, Orphée, traîné par l'Opinion publique, se voit contraint d'aller supplier les dieux en leur Olympe.

Mais sous les cieux, c'est pas la joie non plus : trop de bonheur, d'extase, de nectar, tous les dieux sont gavés. Jupiter peut pas roupiller tranquille, y'a le syndicat des demi-dieux qui demande de baisser les quotas d'ambroisie pendant que sa rombière se paie une énième crise de jalousie et que Pluton, pas fâché de la diversion, brandit un saucisson de Lyon sous les yeux affamés des dieux histoire que le divin frangin lui reproche pas son affaire de coeur avec Eurydice.

Mais l'autre Eurydice, elle s'emmerde grave aux Enfers, maintenant, et que, tant qu'à faire, un Jupiter plutôt qu'un Pluton... Rajoutez John Styx, ancien roi de Béotie, lequel tentera aussi de conquérir le frêle coeur d'Eurydice, Mercure qui débarque genre brésilien de Rio de Janeiro, Cupidon qui fout le bordel, Orphée qui décidément serait bien content s'il pouvait rester garçon, et surtout une mouche s'allant zézailler zinzinabulant comme Zébulon...

Rah ! Qu'ça fait du bien par où ça passe, moi j'dis ! Talalaaaa, talala, talala, talala, talala, talala, talalaaaa, talala, talala, talala, talala, talala, zim boum, popopoooooom, polopom, polopom, polopom, popopoooooom, polopom, polopom, polopom, yiiiii-ah ! (chanter en levant la patte).

De toute manière, depuis vendredi le ouiquennede est placé sous l'air de l'opéra bouffe. Déjà vendredi, alors que je m'étais aventuré aux confins du morne septentrion parisien (rive droite, pensez) et tout près de l'Alma mater zénithale où j'ai bavé en mon innocente jeunesse sur Bénabar et Louise Attaque, je saluais d'un verre incertain la Cité de la musique. Ma tulipe avait un champagne aux bulles parfaites, légères, à peine mousseux, frais et subtil comme un baiser. Je l'élevais, verre, devant mes yeux, m'aimant dans le miroir du vin, me grisant à peine de cette dorure et de ce parfum. Fin de bouteille, bouche pâteuse nécessairement d'esprit léger furetant aux marches de l'excellence.

Ce matin je me contentais de réécrire une mise en scène du Don Giovanni, avec un Commandeur en drama-queen à voile, moon-boots et tiare à plume faisant des grandes claques dans le dos de Giovanni et s'installant sans façon à table pour minauder sur un biscuit de régime. Je voyais bien aussi un La ci darem où le séducteur tringle Masetto tout en mettant la main au panier de Zerlina sous l'oeil soulagé d'Elvire (jalousie, oui, mais satisfaite que l'infidèle continue de faire des choses avec des meufs).

Avec un pas de deux pour démontrer pro exemplo le parallèle entre la mise en scène classique du Chanteur de Mexico et celle de la Flûte enchantée devant un baryton mi-inquiet mi-hilare, je pense que de toute manière j'étais déjà bien embarqué dans mon délire.



(*) On trouve le dévédé dans le commerce, direction de Marc Minkowski, mise en scène de Laurent Pelly, avec Nathalie Dessay (Eurydice), Yann Beuron (Orphée), Jean-Paul Fouchecourt (Pluton), Laurent Naouri (Jupiter)...

commentaires

14/01/07 - 14:13

Laissons là les questions de goût, et interrogeons plutôt la modalité de la parodie. A la différence du pastiche, qui est toujours caractérisé par une conscience double (l'ironie est souvent le voile qui recouvre l'admiration - cf. Proust), la parodie vise à faire rire mais en nous confortant dans le sentiment que rien de grand ne saurait nous faire de l'ombre; elle n'opère que via le rétrécissement de son objet; là est la limite de l'exercice. Je ne sais si le goût de notre époque pour la dévaluation parodique n'indique pas quelque chose d'inquiétant quant à son état - il faudrait interroger en effet le lien entre certaines époques historiques et cette voie d'écriture - Offenbach et le Second Empire; le Virgile Travesti et son temps, sont-ils si différents, mutatdis mutandis, du regard Canal Plus systématiquement projeté sur des ordres incommensurables de grandeur? La grandeur de certains Oulipiens apparaît mieux lorsque la mécanique de réécriture achoppe devant le noyau dur de la nécessité de l'acte d'écrire - W. ou le souvenir d'enfance, La Vie mode d'emploi dépassent Les choses...
Mais pour revenir à la parodie, j'ai connu quelques mises enscène des opéras de Mozart qui jouaient d'un décalage analogue - celles de Peter Sellars - remplacer le champagne par un shoot à l'héroïne dans Don Giovanni, pourquoi pas, installer les soeurs de Cosi dans un lavomatic, très bien, mais c'est manquer beaucoup d'éléments, et rétrécir absolument l'ampleur de l'œuvre.
Le problème n'est pas de faire preuve d'humour ou d'inviter à sourire - c'est de donner à l'œuvre toute son amplitude, ce à quoi achoppe la parodie (à moins de s'inscrire dans une ouvre nouvelle, comme l'Opera de quat'sous, par exemple et sa reprise ironique des arias opératiques, par exemple.)

Tiens, si on relisait un peu Jauss?

14/01/07 - 15:27


Je me suis déjà mis à dos A***, maintenant j'ai vexé Gingember. Merde.

Sur le fond, mon amoureux Gingember, nous sommes d'accord. Ou plutôt, je rejoins avec retard votre analyse. Du moins sur la parodie, pas sur P&M, je regrette.

Je ne vais pas vous répéter, je me contenterai donc de souligner que le plaisir que nous prenons désormais à ces parodies montre certainement bien des choses sur notre monde sans indépendance.

Mais n'empêche ! Un p'tit peu de rire ne fait jamais de mal. Rire des classiques n'est donné qu'à ceux qui les connaissent... et, sans parler de dépoussiérisation, l'impertinence d'une mise en scène (puisque votre discours en fin suivant le mien, vous venez de la parodie d'Offenbach à mes mises en scène outrancières & imaginaires) oblige de nouveau à s'interroger sur les raisons intrinséques et la structure de l'oeuvre. On regarde autrement. On est dessillé.

Et c'est ce dont bien souvent tous nous aurions besoin. À force de nous farcir au collège-lycée avec des lectures pesantes des classiques (entre autres), on n'arrive plus à voir la force de Racine ou de Molière, devenu des académiques figés. Mettez un peu de pep's, du sexe et de la colle, et je vous assure que l'oeuvre pourrait de nouveau, lavée, reprendre son essor et son amplitude...

14/01/07 - 15:46

Mais je ne parlais pas de la révérence révérencieuse que l'école ou une éducation conventionnelle attendent de nous. Mais trop d'exemples de parodies appliquées sans discernement; pour le pep's, le sexe, u des corps brulés à l'histoire, les mises en scène de Vitez (par exemple - et dont un exemple est passé ce matin sur Arte - Electre....) étaient de magnifiques exemples d'une lecure qui dépoussière - mais c'est moins l'œuvre qu'il s'agi de dépoussièrer que notre regard.

14/01/07 - 15:53


Je le sais bien, mon castor, et c'est pour ça que je me permettais de réorienter la lecture du Lecteur qui, vous connaissant moins que moi, pourrait vous prendre pour un professeur Scrogneugneu.

15/01/07 - 00:44

C'est qu'ils ignorent les embardées dont je suis capable (ou coupable, aussi bien) devant mes auditeurs complices, fussent-ils sagement assis à prendre des notes.

Les commentaires sont automatiquement fermés aux visiteurs au bout de trente jours.

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



eXTReMe Tracker