08/01/2007CDLXIV. - Du rêve au matin (Sébastien).
J'ai été réveillé, tôt, par un rêve.
Il devait me tracasser depuis des heures, car tout mon corps en était rempli, exténué de souvenirs et de peurs étranges. J'ai mis un bon temps, yeux ouverts dans l'ombre, à l'abandonner lentement, encore plein de doutes. Toujours, encore. Cernes qui ne m'ont pas quitté de la journée, errances brumeuses une bonne partie de la matinée.
Ce n'était pas un rêve de situation, de perceptions. C'était un rêve de souvenirs, d'images et de personnes - des ombres qui se dressent, figées, et leur nom. Des souvenirs de souvenirs. Aussi bête que cela.
Je me souvenais de Sébastien M***. Vu que je ne l'ai pas vu depuis dix ans, je pense que je peux dire son prénom - prescription.
Sébastien était l'un de mes camarades d'école. En cherchant bien, tout à l'heure, je crois qu'il était déjà dans ma classe en sixième, peut-être avant - mais je ne m'en souviens pas. Avec Amélie *** (?) et... Lucie (? - j'ai vraiment des doutes), il était celui avec lequel je passais le plus de temps lors des récréations. Discuter est un grand mot. Nous gloussions, et nous passions notre temps à nous bâcher, aussi méchamment que les adolescents savent faire, sans trace d'humour aucun.
Alors que nous passions tout le temps libre des cours ensemble, je crois que nous ne savions rien les uns des autres. Nos mères tour à tour nous raccompagnaient - sauf la sienne, qui travaillait. Je ne suis en tout et pour tout qu'entré une fois chez lui, c'était pour lui amener des cours, une fois qu'il était malade. Cela m'était tombé dessus, le prof ayant dû remarquer ce temps ensemble. Son père m'avait fait entrer dans le salon, je crois que Sébastien était très gêné que je sois là. Moi, je crevais de honte, je déballais tout ce qu'il fallait faire dans l'entrée du salon pour partir tout bredouillant.
Nous avons joué aux camarades pas très longtemps, à y voir : trois ans, entre la quatrième et la seconde. Ensuite, je jouais au bon élève qu'il fallait que je sois, et les trois autres choisirent la voie économique. Je ne les croisais plus que de loin en loin, Sébastien au lycée s'étant fait d'autres amies. Avec la fierté imbécile de cet âge - et celle qui me caractérise plus encore, je crois que je faisais beaucoup pour l'ignorer, aussi. Sot que l'on est.
Je me souviens de lui comme d'un garçon très réservé, capable de cruauté et de crises d'un rire gloussant et cruel. Son large front était toujours parfaitement coiffé, et il s'habillait toujours de noir. Pas du noir rebelle ou gothique : de noir, simplement, sobre. Il était toujours très raide, et ses coudes étaient souvent près de son corps. Il était grand (plus que moi) et mince, sans être maigre, et marchait avec beaucoup d'élégance.
Bien évidemment, maintenant je dirais qu'un tel garçon a un sacré faisceau de présomption à son encontre. Je pense que je juge avec une expérience qui est fausse. L'adolescence est un état de perpétuelle indécision et de construction. Le sexe n'est qu'une idée, à cet âge. On fait tout pour jouer au grand, on en parle sans cesse, et on n'y connaît rien - pas même les noms, ni les pratiques. Tout est possible, tout se construit. Après tout j'étais bien le petit benêt gras plein de boutons et aux lunettes épaisses, et me voici, l'homme splendide et grandiose.
La dernière fois que j'ai entendu parler de Sébastien, c'était il y a bien sept ou huit ans, déjà. C'est ma mère qui m'en a parlé - histoires de village. Des cambrioleurs étaient entré dans la maison, il y était seul. Il avait été réveillé, et, peur normale, était parti chez les voisins, pour qu'on y appelle la maréchaussée. C'est tout.
Régulièrement, lorsque je vais à Lyon et que je fais une promenade hygiénique pour des raisons physiques ou morales diverses, je passe devant la maison de ses parents. Je sais que j'y porte toujours une attention particulière - même un instant, suspension brève du regard entre deux pas (ce que je fais aussi devant la maison de Vincent) ou souffle un peu plus pesant dans la montée. Un rien, mais je sais bien que j'ai regardé la maison, dessus les troènes et les pins.
Qu'on n'aille pas s'imaginer qu'il y a quoi que ce soit du phantasme ou du désir amoureux. Ce serait de la pure élucubration. Peut-être, plutôt, le regret d'un passé qui aurait pu être mieux construit - plus apprécié - et que ma bêtise et le temps ont fait tel : passé, fini. On a toujours ces regrets, des relations qui se finissent par la déréliction ou l'abandon (la paresse). Et qui sont nombreuses.
Voilà mon rêve : j'ai rêvé que j'étais persuadé que Sébastien était mort. Et qu'il s'était suicidé, pendu. Je n'ai aucune image, aucune raison, aucune hypothèse pour expliquer cela. Il n'y avait pas de scène (par exemple quelqu'un qui m'annonce la nouvelle, ou le fait d'assister à une scène liée au suicide), rien qu'une profonde, viscérale et intime conviction. Sébastien, mort. Pendu.
Maintenant encore, j'ai un doute, et je ne sais plus trop ce qui est vrai. L'impression était trop fondamentalement réelle pour qu'elle ne soit pas un souvenir quelconque. La seule solution serait d'en parler à ma mère au téléphone, la prochaine fois (avec toute la subtile rhétorique dont je sais bien évidemment faire preuve pour amener un tel sujet, hein), mais je ne vois pas pourquoi elle serait au courant de quoi que ce soit.
Il y a du malsain, à se dire qu'une personne ne sera qu'un nom, et que sur ce nom on pourra mettre l'étiquette vivant ou mort pour classification rassurante dans les mânes de mes neurones - puisqu'il va de soi que je ne ferais rien pour contacter Sébastien (et que je n'en ai pas les moyens réalistes et raisonnables).
J'ai tout de même une certaine impression de nausée.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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