07/01/2007

07/01/07 - 20:38

CDXLII. - Des traces.



"On appelle trace d'une matrice la somme de ses éléments diagonaux..."


Un de ces jours, petit-déjeunant, je me suis soudain aperçu que de tout ce qu'il y avait sur la table, peu de choses venaient réellement de moi. Je est définitivement un autre ; nombreuses sont les rencontres, l'une ou l'autre, qui ont laissé des traces dans mes petites manies. À se demander si ces habitudes & manies, qui pour autrui me définissent plus que jamais, ne sont pas que le décalque d'autres personnes - croisées, désirées, embrassées, aimées, haïes.

Le fait d'avoir des confitures maison vient de M***, le jus d'orange d'A***, le thé à la bergamote d'une autre A***, qui me donna aussi le goût de la canelle et du sucre glace, des fromages de chèvre sentant à travers toutes les portes blindées de Fort Knox, des couleurs ocres et rouges pour l'ameublement, des chapeaux, des écharpes immenses ou de couleur.

J'aime le Madiran et le Bergerac parce qu'S***. Il me fit découvrir aussi ces voix profondes et terribles de Leonard Cohen et Paolo Conte - et accrocha un souvenir à la patère de l'Hallelujah de Buckley. Un C*** d'été me redonna à son tour le goût des voix graves et des déhanchements.

B*** me montra la zique moderne, perpétuel ignare que j'étais : mes premiers cédés de roqueux viennent de lui. Et il y avait du travail : on commençait d'office avec Led Zep et les Pink Floyd. D*** me donna envie de me remettre au dessin, puis à la peinture - et m'y pousse régulièrement, ce dont j'ai nettement besoin, dilettante que je suis.

À cause d'E***, j'ai des peignoirs dans ma salle de bain, et je ne crois que je n'ai définitivement plus honte de mes petites particularités sentimentales - tout comme, malgré mes dramuscules mignardets d'où je m'épanche ici, je sais qu'une force plus grande est possible, qu'une beauté et un bonheur plus importants sont toujours possibles, et accessibles. Grâce à lui, à jamais je sais que je peux écrire, que je sais écrire. Ne manque plus que le courage de tout claquer pour, et ça !

Une troisième lettre A*** m'a donné l'habitude de ne plus poser mes pelochons côte à côte sur le lit, mais de guinguois, l'un sur l'autre (tout comme d'y cacher le pyjama de mes nuits célibataires). Ne pas fermer tel bouton de mes vestes de costume ? Y***. Ne plus nettoyer mes lunettes avec du liquide vaisselle ? F***. Le dégoût définitif de la cuisine asiatique ? T***.

Je porte des caleçons à l'origine pour A*** (ça en fait, des A, on pourrait inventer des prénoms qui commencent par d'autres lettres, tout de même), A***, le terrible et superbe A*** face auquel je n'étais qu'un être plein de doutes et d'admiration, mille fois niais d'adoration, me fit malgré lui lire les historiens antiques - et ce n'est que maintenant que je comprends toute l'ironie de son mémoire sur les Cyclades... C*** me donnait envie d'apprendre l'histoire juive de manière dépassionnée.

Rien n'est donc de moi ; je suis la somme de rencontres et de découvertes. Pas plus mal, en somme, que d'une façon tous ces êtres continuent de vivre en moi, quelle que soit la raison qui nous ait séparés (ou rapprochés, alors).

Et, parfois, dans la rue des parfums ténus m'en font souvenir.

commentaires

07/01/07 - 20:43

Tu as hérité ces petites choses de tous ces garçons... tu t'es construit gràce à eux et c'est une belle chose. Ton écriture montre que, finalement, cet héritage a été transcendé pour devenir quelqu'un qui est toi. Pour ma part, j'ai vécu un an avec P. dont la personnalité n'était qu'une suite de juxtaposition d'autres... lui, il n'existait pas... moi il m'a vidé de ce que j'étais... voilà où est le Mal.

08/01/07 - 19:06

Tout vient de toi au contraire. Tu as choisi de garder telle ou telle chose de telle ou telle relation. Tu n'as pas tout gardé. Seulement ce qui te parlait à toi. Cela fait partie de la conception de la personnalité. Tu fais ça depuis ton premier souffle. On est soi parce que de tout ce qui nous entoure, on fait des choix...

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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