30/09/2007DXX. - En couchant, en cherchant.
J'ai bataillé pour insérer une certaine musique, qui aurait été le moyen idoine pour rendre compte de mon état, ce soir - bien que rendre compte de mon état est rapide : pantalon de toile, peignoir, cheveux mouillés. Ceci est la déclaration de forfait. La machine, ce soir, a eu raison de l'homme. Tudieu : la Singularité doit approcher à grand pas - ou je suis nul en hachetéhèmelle. Ce que je frémis de seulement envisager.
Bref.
Imaginez-vous seulement que je suis quiet. Pas mécontent, un brin satisfait, un tantinet paisible. Dès demain, je vais hurler, étranglé que je serai par ma cravate. On s'en tape. Tout ne va pas mal. Et le ouiquennede fut agréable.
Imaginez ici, Lecteur, que je vous ai narré mon ouiquennede, et que vous vous en êtes réjoui en votre coeur.
Imaginez donc le reste, moi en fait j'en suis assez content.
DXIX. - Mon frère et moi à Tikéla.
Rayon cuisine, 1.
Bad. - Chic ! Un couvercle contre les jets de graisse !
Frangin. - Je connaissais pas. C'est marrant.
Bad. - Attends. Passe tes pinces à patates.
Frangin. - Ouiiiii, attends, avec une passoire tu fais un vrai chevalier !
Bad. - Mai-euh !
Frangin. - York, york, york.
Bad. - Nooooon ! Pas le rouleau à pâtisserie ! Pas le rouleau à pâtisserie ! Pitiéééé !
Rayon cuisine, 2.
Bad, brandissant une brosse à récurer. - Tiens, chéri, pour ton anniversaire.
Frangin. - Oh, oui, attends j'en prends un bouquet. C'est trop mignon.
Deux femmes, hilares. - Pour la fêtes des mères, tant que vous y êtes ?
Rayon loupiottes.
Frangin. - Ooooh, un bitouniou !
Bad. - Heu... j'ai des doutes. Mais bon. Pas pire côté forme que le thermos de taleur.
Frangin. - Siiii, regarde, quand on tape sur la tête il devient bleu !
Bad. - Toi, tu vas l'acheter sous peu.
Frangin. - Non, c'est pas raisonnable.
Bad. - ...
Frangin. - Bon, je prends !
Rayon jouets, 1.
Frangin. - La vache ! T'as vu le bâton avec la tête de cheval !
Bad. - Ooooh ! C'est chic ! Attends, j'essaie !
Frangin. - Frangin, je sens que tu vas traverser tout le magasin avec ça...
Bad. - Meuh non. N'exagérons pas.
Frangin. - Mué.
Bad. - Dis, t'as vu la peluche en forme de serpent ! Y'a même des ailes pour faire le dragon !
Frangin. - Ouiiii !
Bad. - C'est vraiment génial comme cadeau pour un enfant de sept ans, ça !
Frangin. - Toi, tu vas faire le con... je te sens venir...
Bad. - Meuh nan.
Frangin. - T'es tout de même à califourchon sur un cheval de bois.
Bad. - ...
Frangin. - Et tu tiens une peluche en forme de dragon.
Bad. - ...
Frangin. - Frangin ?
Bad. - IVANOOOOOOOOHHHHHHEEEEEE !!!
Frangin. - IVANOOOOOOOOHHHHHHEEEEEE !!!
Rayon jouets, 2.
Bad. - Bonjour, Madame, vous avez des épées en plastique ?
La dame. - Ah, non, nous ne vendons plus ça.
Bad. - Oh.
La dame, tout sourire. - Mais si vous voulez, allez chez Roy's "T" Su, c'est en face...
Rayon coussins.
Frangin. - Taaaaaaaaaïaaaaaaut !
Bad. - Non, pas le coussin ! Pas le coussin ! Chuis pas armé !
26/09/2007DXVIII. - Liste de lecture.
Cela faisait quelque temps que je ne m'étais vanté. Voici donc une liste de lectures, depuis la précédente.
i. Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati. Un collègue, il y a bien des années de ça, m'en avait parlé comme d'un livre rasoir, assassin, chiant au possible. Perso, je me souvenais du K. Et j'ai beaucoup aimé cette description d'une vie au but inutile d'un homme qui n'a pas tout raté - mais d'un homme qui est militaire, et dont le métier est simplement d'attendre. Sait-on jamais. L'ennemi, un jour, pourrait arriver.
Alors que le désert n'est jamais que vierge.
Et il y a ces scènes qui me font trembler (je deviens sensible) : lorsque la sentinelle tire sur son ami, notamment.
ii. La Huitième couleur, de Terry Pratchett. Pratchett, ralalah. À force de voir des types de mon âge dans le métro avec les livres de SF à la couverture argentée, il fallait bien que j'en lise. Voilà qui est fait.
Ben vous savez quoi ? On se bidonne grave. Ca se lit en quatre trajets de métro, et c'est vraiment très agréable. Si j'avais su que le plus grand humoriste anglais était un auteur de fantasy, je me serais mis au Disque-monde plus tôt.
iii. Le Huitième sortilège, de Terry Pratchett. Pour les mêmes raisons difficilement défendables. La Cour accordera les circonstances atténuantes. Surtout que j'ai entamé ce matin le troisième tome, il faut bien faire marcher le commerce de l'édition.
iv. Mountolive, de Lawrence Durrell.
v. Clea, de Lawrence Durrell.
Mountolive et Clea sont les deux derniers tomes du Quatuor d'Alexandrie. C'était l'ami A*** qui m'avait conseillé cette oeuvre "majeure" de Durell à un moment de désoeuvrement. Je ne sais trop qu'en dire. Indubitablement, Mountolive m'a profondément plu, certainement à cause de sa facture plus classique - à cause de son absence de disgression esthétique et de discours impressionniste, ou parce qu'il me rapprochait des terres connues d'Albert Cohen.
Comment dire ? Ce qui fait certainement la force de cette somme est, avec le temps qui passe, de rééclairer constamment les personnages et les situations. Il y a du Faucon Maltais dans tout ça. On croyait cela de Darley et de Justine dans le premier tome, on en vient à ça - à ça.
Avec le temps, Darley grandit, s'évertue moins aux discours vides sur l'immortalité évolutive d'Alexandrie. Justine pourrit. Balthazar perd son statut de cabaliste et de médecin pour se transformer en vieillard éberlué par la perte de ses dents (comme je le comprends).
Indubitablement, le personnage principal reste la matrice alexandrinienne. Il y a ce que j'appellerai de "belles scènes" : des moments qui marquent, des moments que j'ai retenus (la mort de Scobie habillé en femme... Scobie qu'étrangement j'associais à l'oncle Toby de Tristram Shandy). Puis il y a ces dissertations, et, pire que tout, ces personnages qui se citent les uns les autres, de façon lourde pour ne pas dire pédante. C'est ce qui m'a fatigué - m'a empêché d'apprécier. Ce Pursewarden, qui joue certainement le rôle de la tendance artistique, la référence systématique de tout le(s) roman(s), est un personnage d'une satisfaction à baffer. Et le voir cité par tous les personnages, comme parole d'Evangile, est fatiguant à la longue. Et des fois j'avais l'impression que les personnages se regardaient vivre plus qu'ils ne bougeaient, et vivre comme êtres de papier, pas plus.
Je préfère la chair - c'est peut-être ce qui m'a plu dans les personnages de Mountolive et Balthazar. Et m'interdit de m'enthousiasmer pour cette lecture. Je sens qu'A*** va encore sourire et me dire que j'ai rien compris.
La pensée du jour :
Pour ceux qui s'en occupent, je me suis rappelé hier qu'il y a dix ans je venais d'avoir le bac, et que j'entrais en Khâgne. C'était un mois d'automne très doux, très ensoleillé. Je me souviens encore du vent, dans les toges, sur le théâtre gallo-romain.
La vache. Dix ans.
DXVII. - MST & rationalité.
Préambule
Monsieur Bleu D***, un ami tendre & cher, s'est piqué une gueulante aujourd'hui sur la multiplication des cas d'IST (infection sexuellement transmissible), insistant sur le fait que même une fellation pouvait transmettre une saloperie.
Je le cite :
" Après la quasi disparition de la syphilis au cours des années 90, une recrudescence est constatée depuis l'an 2000. Ce pic d'incidence survient dans un contexte de résurgence de plusieurs autres infections sexuellement transmissibles (IST) dont la lymphogranulomateuse vénérienne et les gonococcies.
"En 2005, beaucoup de patient considèrent la fellation non protégée comme une pratique à risque faible ou nul. De plus depuis 2000, des études française ont montré une fréquence accrue de la pratique des pénétrations anales non protégées parmi les homos et malheureusement également chez les sujets infectés par le VIH. On constate la nécessité de relancer les campagnes de prévention et de dépistage des IST.
"Les femmes ne sont pas exclues de ce dépistage puisque la fellation non protégé est à risque : un argument fort est le risque de syphilis congénital pour un futur enfant ...
"Considérer la fellation sans préservatif comme à faible risque (syphilis, VIH, et hépatite B) est une erreur et participe pour une part non négligeable à l'épidémie actuelle.
"Je ne veux pas vous effrayer mais vous sensibiliser, j'espère que vous ferez passer le mot !"
Sur le fond, il a raison. Je ne peux qu'être d'accord avec lui.
Pourtant à chaque fois que je regarde ce genre de discours, et surtout les commentaires qu'il entraîne, j'éprouve souvent un certain malaise. C'est souvent un concert, ou du moins une propension au concerto, qui va dans un sens : le bien, le pas bien (le mal). Quelque chose du domaine de la morale, en somme.
Ce soir je crois que j'ai un peu compris pourquoi ce discours me gênait : c'est qu'il avait des présupposés. Lequel est : ma vie a un prix infini.
Et rien qu'avec ça je vous fait un modèle mathématique défendable, qui vous montre que ce raisonnement a ses limites. Et que, comme je le répète à m'en énerver parfois, le discours sur la prévention est à repenser.
Modèle
Je vais simplifier : on suppose que l'individu estime que sa propre vie vaut C, et que par conséquent s'il meurt il perd C (on peut faire un modèle avec deux coûts différents, mais bon...).
Si p est la probabilité que l'individu estime de choper le Sida ou tout autre IST par une pratique non protégée, logiquement (1 - p) est la probabilité de pas le choper.
Estime, car la valeur de p reste dans ce raisonnement du domaine de la conviction, de la croyance. On peut simplifier le modèle, avec un p exogène, mais je pense que ça ne ferait que limiter le propos.
Par conséquent, le coût probable CP lié à une pratique sexuelle non protégée (je fais un modèle avec un seul acte sexuel, sans dépendance temporelle) est :
CP = p * (-C) + (1 - p) * C = C * (1 - 2p)
D'un point de vue rationnel, l'individu n'a pas intérêt à faire une pratique sexuelle à risque si le coût probable est négatif (si le risque est supérieur au gain), donc si CP < 0.
i. Si C vaut plus l'infini (C = +$ - je sais pas comment noter l'infini), alors dans tous les cas CP = - $ : on a tout intérêt à se protéger, sinon la perte est systématiquement de moins l'infini ;
ii. Si C = - $, on a tout intérêt à ne pas se protéger (ça doit bien exister, les types qui pensent qu'ils sont des merdes bonnes à exterminer) ;
iii. Si C est un réel positif (C > 0), on a CP < 0 si et seulement si p > 0.5. Par conséquent, l'individu ne se protègera que s'il estime qu'il peut choper une IST avec plus de 50% de chances...
iv. Si C est un réel négatif (C < 0), on a CP < 0 si et seulement si p < 0.5 : l'individu qui se considère comme une merde ne se protègera que s'il estime avoir de 50% de chances d'être contaminé... c'est un peu paradoxal, comme résultat.
v. Enfin, si C = 0, en fait l'individu s'en tape et se trouvera dans la condition de l'Âne de Buridan.
Et je vous raconte pas la situation où p est exogène dans ce modèle : si le p est la probabilité de choper la saloperie sur l'ensemble de la population (somme toute assez faible par rapport à celle de se tuer en voiture), tout individu va rationnellement avoir une pratique à risque.
Commentaires & résultats
Bien évidemment, les cas les plus fréquents sont (je pense) ceux avec C = +$ et C > 0. Ce qui soulève plein de questions sur les notions de prévention :
i. Le cas le plus simple est de faire en sorte que chacun croit qu'il a une valeur infinie. Dans une société judéo-chrétienne, c'est le cas. Sauf que nous ne sommes plus sous l'égide du judéo-christiannisme. La vie a un coût. Nous sommes dans un univers qui paradoxalement nous martèle sans arrêt que nous sommes uniques et que nous sommes interchangeables, car nous ne sommes que des consommateurs - et qu'un Français hétérosexuel jeune et en bonne santé n'a pas la même valeur qu'un Iranien homosexuel malade.
Bien évidemment, ramener les gens vers un mode de pensée "je vaux l'infini" est peut-être le plus efficace... mais aussi le plus dur.
ii. Le cas désormais le plus fréquent est le fait qu'on estime avoir un prix, mais pas infini : il ne faut pas oublier qu'en plus l'arbitrage de l'individu se fait entre ce qu'il estime un plaisir présent et un risque probable futur, donc lointain, donc soumis à escompte. Une bonne campagne de prévention (dans le cadre de ce modèle simplifié) devrait donc convaincre tout un chacun que la probabilité de choper une IST lors d'un rapport non protégé est de plus de 50%. Vous imaginez le topo ? Réussir à faire trembler de peur toute une population au moindre câlin.
C'est en fait tout le problème des campagnes de prévention, ce qui avait entraîné de ma part une Catilinaire il y a une bonne année de ça : ne pouvant de fait convaincre tout un chacun par des arguments rationnels (je viens de le prouver), il ne reste que deux possibilités :
i. la culpabilisation, c'est-à-dire l'aspect moral, ce qui entraîne des dérives qui m'horripilent et faisaient la cible de l'article de moi tout seul personnellement sus-cité ;
ii. l'appel à la responsabilité, c'est-à-dire inviter l'individu à ne pas réfléchir qu'en terme de rationalité personnelle, mais en terme de rationalité sociétale : lui faire intégrer que ses propres gains/pertes probables font partie d'une fonction de gain/perte à l'échelle de l'ensemble de la société et faire en sorte qu'il cherche à maximiser la fonction de gain/perte de la société et non la sienne propre. Max Weber, si ma mémoire est bonne, appelait ça une rationalité altruiste.
Pas facile, facile, à faire, de la rationalité altruiste, quand la société en envoie plein la gueule à ses individus, et les incite plus que tout à être individualistes. Y'a pas un petit paradoxe, non ?
DXVI. - rrrrrrrroooooooOOOOOOOOOCCCCCCKKKKK !!!!
Tant qu'à finir d'être irresponsable et versatile, je suis allé dépenser mon énergie de sale bobo dans une boîte de rock.
Rah que ça fait du bien . Du bon gros son, de la bonne grosse guitare. Et ce plaisir profond de voir ce qui n'est pas encore un groupe star, mais déjà un peu connu : les hésitations, les larsens, les timidités encore là et pourtant progressivement maîtrisés. Et puis c'est tellement mieux que lorsque c'est une recette rodée. Plus spontané
Simplement cette joie d'être à un mètre des guitarhéros, de hurler, de frapper, de se trémousser. En petit comité.
Ce soir j'avais Saint-André, à la voix si spéciale, qui nous a fait une reprise absolument trash, géniale et rock de Comme ils disent. Pour une fois je l'ai braillée, cette chanson.
Et ensuite... raaaaah... baaaave... Eté 67 !!! On passera sur les reprises terribeulement roque des standards des années 60 qui font hurler la salle, puisqu'ils ont aussi un répertoire du tonnerre. Je vais pas commencer à citer, tout l'album et les extras y passeraient.
ROCK PAWA !!!
25/09/2007DXV. - Folie meurtrière et connerie profonde.
Quand je regarde le monde par la lucarne, la bêtise profonde de l'humain parvient à me dégoûter de mes congénères.
Hier le président de l'Iran, Mahmoud Ahmadinejad, était reçu à l'Université de Columbia. Le discours d'accueil des Américains qui l'accueillaient était d'une bêtise et d'une provocation crasse, certes (1). La connerie est partout.
Mais tant qu'à faire dans la brutalité, a déclaré : "En Iran, nous n'avons pas d'homosexuels comme dans votre pays. Nous n'avons pas ce phénomène, je ne sais pas qui vous a dit que cela existait chez nous." (2).
Effectivement, ils n'ont pas d'homosexuels. Tout ceux qui sont seulement soupçonnés d'homosexualité (il suffit pour ça d'avoir une coupe de cheveux "branchée") sont pendus pour accusation de "viol sur mineur de même sexe". Et tant qu'à faire on pend "violeur" et "violé".
Notamment :
i. le 19 juillet 2005, Mahmoud Asgari et Ayaz Marhoni, âgés respectivement de 15 et 17 ans, ont été pendus à Mashhad, au motif d'homosexualité et viol (3).
ii. le 22 juillet 2007, 12 hommes ont été pendus pour sodomie à Téhéran. 4 autres hommes avaient été exécutés les semaines précédentes, toujours pour "sexualité déviante" (4).
Sans compter ceux dont on ne parle pas.
Sous d'autres cieux, un type élu président de la République française par 53.06% de personnes s'exprimant peut-être mais qui ne pensent pas aux conséquences de leur acte imbécile a déclaré à la conférence sur le climat de l'ONU qu'une solution pour réduire le réchauffement climatique était de développer l'énergie nucléaire.
Histoire de se garantir que son aveuglement crasse demeure dans l'Histoire, ce type a enfoncé le clou : "La France est prête à aider tout pays voulant se doter du nucléaire civil." (5).
Encore heureux qu'une semaine avant son ministre chargé des Affaires étrangères et européennes menaçait l'Iran, qui veut se doter de nucléaire civil depuis quelques années, et avait juste parlé de déclarer la guerre (6).
Vous m'excuserez, mais une connerie aussi générale, un aveuglement aussi complet, une cruauté aussi innommable dans l'ensemble des sphères dirigeantes que VOUS avez élues, ça me fait vomir.
(1) Lee Bollinger, président de l'Université : "Lorsque vous venez dans un endroit comme celui-ci, vous vous rendez simplement ridicule. Soit vous êtes un provocateur, soit une personne étonnamment mal élevée." (AFP).
(2) Source : AFP.
(3) Source : Wikipédia.
(4) Sources : Fars, Reuters.
(5) Source : Libération. Mais bon : après tout, il y a quelques mois, ce même type avait déclaré que certains adolescents étaient prédisposés génétiquement à se suicider (Philosophie Magazine).
(6) "Il faut se préparer au pire. [...] Le pire, c'est la guerre." (Le Grand Jury RTL / LCI / Le Figaro).
24/09/2007DXIV. - Péhèsse.
Je dois être dans une période poétique : je récite des vers, j'en survole un peu par-ci par-là. Confer le passé.
Ce ouiquennede, mû par courage imbécile, j'ai emprunté les Illuminations de Rimbaud, en cédé. S'il y a pour moi un poète à déclamer (bien qu'il ne fasse pas partie des pinacles de mon petit monument personnel), à mâcher, hurler, ahaner, c'est bien le petit Tutur.
Je n'ai jamais compris cette façon de réciter de la poésie comme on avale un sirop. Pesamment, avec componction et satisfaction monocorde. Voix étale, pesante. On s'endort à cette religion-ci. Je ne suis même pas sûr que Tutur ait jamais voulu cela.
Merde, quoi. Rimbaud était shooté à tout ce qu'il pouvait, il errait dans la brume de Londres et le ciel de Belgique, pourchassant Verlaine, et il faudrait qu'on dise ça comme si on était assis confortablement dans un fauteuil club ! Si on est assis, là, c'est jamais que pour recevoir une balle dans le poignet. Faites un effort !
Marine, ça ne se dit pas
Les chars d'argent et de cuivre,
Les proues d'acier et d'argent,
Battent l'écume,
comme une grenouille brasserait dans un bénitier un peu d'eau pour faire de la mousse, sous la canne d'argent du Saint Pierre local.
Ca se dit
Les chars d'ARgent et de cui...vre -
Les PROUES !... d'ASSSier et d'ARgent -
BAttent l'ECUme...
C'est pas du pas cadencé, mais faut que ça vive ! Faut que ça aille vite ! Faut que ça glisse pour filer circulairement vers l'est. Vous vous êtes vu filer circulairement vers l'est avec un pas de sénateur, format Titanic ? Ca a aucune classe.
La prochaine fois, je réciterai mes poèmes seul.
DXIII. - Mémoire : j'ai découvert ce poème grâce à Donald Duck et Keno Don Rosa.
Kubla Khan
Coleridge, 1798.
In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree :
Where Alph, the sacred river, ran
Through caverns measureless to man
        Down to a sunless sea.
So twice five miles of fertile ground
With walls and towers were girdled round :
And there were gardens bright with sinuous rills,
Where blossomed many an incense-bearing tree ;
And here were forests ancient as the hills,
Enfolding sunny spots of greenery.
        But oh ! that deep romantic chasm which slanted
        Down the green hill athwart a cedarn cover !
        A savage place ! as holy and enchanted
        As e'er beneath a waning moon was haunted
        By woman wailing for her demon-lover !
        And from this chasm, with ceaseless turmoil seething,
        As if this earth in fast thick pants were breathing,
        A mighty fountain momently was forced :
        Amid whose swift half-intermitted burst
        Huge fragments vaulted like rebounding hail,
        Or chaffy grain beneath the thresher's flail :
        And 'mid these dancing rocks at once and ever
        It flung up momently the sacred river.
        Five miles meandering with a mazy motion
        Through wood and dale the sacred river ran,
        Then reached the caverns measureless to man,
        And sank in tumult to a lifeless ocean :
        And 'mid this tumult Kubla heard from far
        Ancestral voices prophesying war !
        The shadow of the dome of pleasure
        Floated midway on the waves ;
        Where was heard the mingled measure
        From the fountain and the caves.
It was a miracle of rare device,
A sunny pleasure-dome with caves of ice !
        A damsel with a dulcimer
        In a vision once I saw :
        It was an Abyssinian maid,
        And on her dulcimer she played,
        Singing of Mount Abora.
        Could I revive within me
        Her symphony and song,
        To such a deep delight 'twould win me,
That with music loud and long,
I would build that dome in air,
That sunny dome ! those caves of ice !
And all who heard should see them there,
And all should cry, Beware ! Beware !
His flashing eyes, his floating hair !
Weave a circle round him thrice,
And close your eyes with holy dread,
For he on honey-dew hath fed,
And drunk the milk of Paradise.
23/09/2007DXII. Marre du canard.
J'ai découvert tard les pois cassés. Pourtant, je me souviens que le Papé, dans L'Eau des collines, en mange des conserves alors qu'Ugolin lui raconte ses malheurs. Ce simple nom, pois cassés m'avait beaucoup marqué. J'imaginais Montand en pantalons de velours, à cheval sur une souche, un maillet de bois frappant tour à tour des pois étranges.
C'est très bon, les pois cassés. Ca se mange avec plein de choses, et on peut mettre du lard dedans. Pour les faire en purée, y'a pas plus bête : il suffit de les faire cuire dans l'eau, ils se dissolvent seuls. Il suffit de touiller de temps en temps, pour que ça n'accroche pas.
Aujourd'hui, alors que j'en ai un stock, j'ai eu la flemme de faire de la purée : j'en ai acheté de la toute prête.
Ben la purée de pois cassés Monbaprix, c'est dégueu. Faut vraiment le vouloir.
Un peu plus tard, je constatais par désoeuvrement que mon camembert me suggérait d'échanger 25 points contre trois bracelets en plastique, dans le genre de ceux qui sont portés par les minets et mon directeur, et qui sont gravés de "Love", "Passion" ou "Mangue-citron". En étripant l'animal, je vis qu'il n'offrait jamais qu'un point...
Je me demande dans quel cerveau commercial malade et irréel a pu germer l'idée que j'allais faire un stock de 25 camemberts dans la semaine, et payer 1€40 de frais de port en sus, soit pas loin de 75€ les trois bracelets de plastique.
C'est dire ce que c'est que l'agroalimentaire moderne.
20/09/2007DXI. - Métablog.
Monsieur B***. - Tu blogues à mort, toi, dis donc.
Bad. - Moi ? Jamais.
Monsieur B***. - T'en peux plus de raconter ta vie. Ca fait office de thérapie ? Ou alors c'est juste un excès de nombrilisme ?
Bad. - Oui. Nombrilisme aigu. Besoin de vider l'esprit. Vu que j'ai pas de femme à domicile que je pourrais écraser de ma misère, le soir, je me rattrape avec ça.
DX. - Guètapend.
Vais pas m'éterniser à me lamenter (pour changer) sur mes malheurs professionnels. Ne me restent en fait que vingt jours à traîner là-bas...
Faisons court : j'arrive, café en main. Je suis à peine assis que le nouveau big chief, mains frétillantes et ongles toujours aussi jaunes me saute dessus : c'est qu'il souhaite une réunion d'urgence, pour parler... du dossier de la veille. Derrière lui et l'armoire se pointe la mine déjà satisfaite de la co***. C'est qu'ils ont des doutes, tout de même sur ce que je fais... ils voudraient comprendre, tu sais...
No soussaille. C'est que j'ai pas dormi de la nuit, moi. Que j'ai un stock de vannes pour eux deux. Des perfides et des directes. Ils ont qu'à passer la ligne rouge derrière laquelle ils s'agitent, qu'ils vont avoir une reconstitution historique d'Austerlitz. Je les entraîne devant un tableau Velleda et c'est parti pour trois heures d'équations et de références. Eux sont assis et essaient de se la jouer jury de concours.
À midi ils souriaient beaucoup moins et la co*** tentait brusquement de faire ami-ami.
J'avoue que j'étais pas mécontent : construire un discours structuré sur trois heures, sortir des équations dans tous les sens, leur citer le Code des Assurances, celui des Impôts, l'ACAM et autres subtilités de leur propres conditions générales sans compter les dates, j'avais pas dû faire un truc aussi chiadé sans préparation depuis la prépa. J'ai même réussi à soulever un point que le BCAC il a pas dû y penser, tiens, il faudra que je me renseigne. Revers de la médaille : j'avais les mains bleues de feutre.
A-to-mi-sée, la co***. Effrayé de précision, le nouveau big chief. Il en arrêtait de faire le moulin à prière avec ses mains. Gniark, gniark, gniark.
Et j'avais pu me soulager d'une dizaine de phrases vicieuses au passage.
Ceci étant, ma boulangère a inventé un nouveau format de cigarette russe : genre Vingt minutes, roulé, farci au chocolat et à la meringue. J'en ai plein les cuisses mais 'acrévindieu que c'est bon... surtout avec le thé.
Demain sera une bonne journée. Au pire, j'ai encore des vacheries en stock.
19/09/2007DIX. - On récapitule : DIX, c'est pas dix, c'est cinq cent neuf.
Un costume. Une chemise bleue. Une chemise noire. Une chemise brune (tiens, on dirait un remake des années 30). Une cravate de même. Une heure de commissions. Quatre lessives. Une heure de comptes. Un journal. Une tablette de chocolat. Une deuxième tablette de chocolat. Une discographie complète de Thomas Fersen. Une tasse de tisane. Une tomate. Un avocat. Un doute quant à la nécessité de me tailler la barbe. Une très forte rumination. Un article d'almanach. Un deuxième article d'almanach.
Rien, en fait.
Y'en faut des choses pour se calmer et se vider l'esprit...
DXVIII. - Co**** !!!
Hier, cette co*** de collègue, celle avec laquelle je me fritte de plus en plus parce qu'elle est pas foutue de mener un dossier à terme et crie toujours en accusant les autres, m'envoie un message, juste avant de partir, très tard, à 16h. C'est un dossier dont elle (cette co***) a prétendu pouvoir hériter, et qu'elle (cette co***) soutient pouvoir gérer.
Je suis plutôt de bonne humeur (confer almanach n°DXVII), je regarde son message sans a priori. Elle me file des taux, des ratios, sans m'expliquer comment elle les a calculés, et me demande de les lui expliquer. Vu que je sais pas d'où ça sort, ces chiffres, le premier réflexe est d'ouvrir le bouzin Excel et de regarder ce qu'elle a pu faire.
Je fais mes ratios ; je trouve pas. Bon. Comme ça j'aurai du mal à avancer. Je fais un tableau récap, avec les causes et les conséquences, en lui disant que j'ai cherché, que j'ai pas trouvé les mêmes taux qu'elle, mais que je pense que des pistes de réflexion vont par là et par ici. Pas sobre (mes messages sont rarement laconiques, simplement parce que je veux être clair et explicite), mais simple.
Lendemain matin, tout fredonnant (ah, que j'étais pétulant ce matin, l'Internationale que je sifflais, pas moinsse), je reçois deux personnes, regarde des plans puis passe du côté de mes collègues de l'embedded value (ô joie, ô extase, ô orgasme), et on discute d'un truc urgent.
L'autre co*** débarque, et prétend me parler. J'ai rien contre lui parler (je suis de bonne humeur, je vous dis), mais je suis en réunion : j'irai la voir plus tard, c'est tout. Les questions existencielles de l'embedded value expédiées, je la rejoins sur l'open-space, d'un Ouiiiiiii ? tu voulais me voir, je crois ? calme et placide. Je m'installe en face d'elle.
Elle ne me regarde pas. De toutes les matières c'est l'écran qu'elle préfère. Ouh putain la connaissant elle m'a fait un coup tordu, songé-je en mon fors profond qu'il est intérieur tout plein, intime et secret.
La Co***. - C'est à propos de mon message d'hier.
Bad. - Oui. Je pense bien. Je t'ai répondu. J'ai pas trouvé tes ratios...
À ce stade, vous constaterez que c'est juste un constat & une information.
La Co***. - Oui ben je suis pas d'accord.
Là, je sens l'orage se préparer. Je me rapproche, mets mon menton dans ma main (je fais souvent ça), et commence des tactiques d'approche diplomatique & pacifique, dans le genre tu m'expliques, on en cause, mais très sincèrement pour l'instant je comprends pas, et surtout je comprends même pas le problème.
La Co***. - T'as tout modifié ! C'est pas les mêmes chiffres qu'hier !
Bon alors là je sens le sol qui se dérobe. Je suis encore face à une crise qui me dépasse et dont tout le monde va être le public attentif. En plus, vu que je suis de bonne humeur (ou presque, maintenant), je suis pas combatif. Donc je reconnais tout naturellement que oui j'ai regardé ses fichiers, fallait bien que je comprenne.
La Co***. - Les dates ont été modifiées !!!
Bad. - Bah oui quand on ouvre un fichier Excel, la date de modification change... ça me choque pas...
La Co***. - Mais tu trouves pas pareil que moi ! T'as modifié les formules !!!
Bad. - Euh... j'ai juste ouvert les fichiers pour comprendre... je sais pas, moi ça me paraît naturel. Que voulais-tu que je fasse d'autre ? Surtout, je comprends même pas le problème, en fait. Tu m'expliques ?
Vous remarquez que là encore je suis conciliant.
La Co***. - De toute manière je t'ai envoyé un message de réponse, tu regarderas !
Bon... dans ces moments, des fois ça sert à rien de discuter. Je pars, passe à autre chose et vais déjeuner. Au retour je trouve sa prose.
La vache.
Copie la terre entière, elle m'accuse d'avoir traficoté les chiffres, de la faire passer pour une idiote, de ne jamais répondre à une question qu'elle me pose depuis deux mois, qu'avec moi on ne peut jamais collaborer mais qu'elle est bonne pâte et qu'elle se sacrifie encore pour m'offrir l'opportunité de travailler ensemble avant mon départ.
La co*** !
J'avoue que là je vois rouge. Le taureau furax des films de Tex Avery, avec les jets de vapeur qui sortent des naseaux, c'est de la roupie de sansonnet à côté de bibi. Qu'on ait pas les mêmes tempéraments, je le conçois, qu'on ait des difficultés à s'entendre, aussi, mais de là à me faire traiter publiquement d'entourloupeur, de menteur et de collègue impossible, ça fait beaucoup d'insultes au poids. Surtout après l'antisémite et le reste.
Là c'est un stade où cette co*** a dépassé les bornes : je suis patient, mais faut pas déconner. Je réponds, copie la terre entière, dans le genre : 1/ rappel simple des faits ; 2/ tu m'expliques la cause de ta philippique ? 3/ j'aime pas me faire insulter ; 4/ accessoirement, j'en ai ras le bol d'être sans arrêt accusé par ta petite personne, et j'ai l'impression que j'ai pas de mal à travailler avec nos collègues, que je sache.
Je sais, dans le monde de l'entreprise c'est un truc qu'il faut pas faire. Désolé. Mais je devais être rubicond, fou de rage, format mais pour qui elle se prend cette co*** ?
Bien évidemment, la co*** va chialer sa race chez le nouveau big chief, qui est un peu dépassé mais a tout intérêt à préserver ceux qui restent plutôt que ceux qui partent. Il y connaît rien, il se contente de prendre partie pour celle qui chiale. On me fait encore comprendre que je suis jeune et qu'eux sont bons et me pardonnent.
Putain, c'est moi qui ai déclaré la guerre ?
... il me pardonne, surtout que je sais plein de chose et qu'il faut absolument, c'est la priorité (il connaît que ce mot) que je transmette mes savoirs que j'ai accumulés (bah oui, j'ai travaillé, désolé). Notamment avec la co***, que je dois voir au plus tôt...
La Co***. - Oui parce que tout ce que je demande c'est de pouvoir travailler.
Bon j'écoute plus. Je me renverse dans mon fauteuil, je croise les bras et les jambes, j'ai le sang qui bat aux tempes et je regarde le nouveau big chief bouger sans arrêt ses mains aux ongles épais et jaunes sans ciller. De toute façon si je parle je bégaie, là. Je m'en fous, et en plus c'est évident qu'il s'écoute parler pour se rassurer, et que l'autre co*** se frotte son gros cul qui déborde de la chaise sur la mousse en simili-moquette tellement elle boit du petit lait.
De toute manière c'est évident que le nouveau big chief me prendra à part ensuite pour tenter d'arrondir les angles avec moi, histoire de croire qu'il maîtrise la situation et qu'il sait manager. Ce qu'il fait.
Il baratine encore, agitant toujours ses mains. Il doit tenter de m'hypnotiser, je sais pas. Au bout d'un moment, je lui coupe la parole (marre, tout de même, des soliloques satisfaits).
Bad, un peu tremblant (désolé, je suis un émotif). - Bon, écoute, M***. Jusqu'à présent, j'ai l'impression d'avoir été plutôt exemplaire, et d'avoir fait des horaires honorables alors que je suis démissionnaire. La semaine passée, y'avait pas grand'monde à 8h ni à 20h. Que je sache. Maintenant, je t'annonce que c'est fini. Je pars à 16h15, et c'est tout. Et je ne vois pas pourquoi je continuerai à faire des efforts, vu la situation. Je n'en ai plus aucune envie.
'videmment, il reprend par un ouiiiiii, mais tu sais qu'on compte sur toi, ragnagna, ragnagna, et qu'il est 'achement important que gloubiboulga, de toute manière le son se perd dans ses mains qui gesticulent désespérément pour montrer son importance.
En tout cas, c'est bien la première fois que j'achète des fringues pour me vider la tête. Y'a pas à dire, ça fait du bien. Et un costume, et trois chemises, et une cravate, allez !
Elle va réussir à m'avoir à l'usure.
Connasse.
L'autre citation de Sire Constance :
" L'univers, à leur point de vue, dépendait pour sa bonne marche de l'équilibre de quatre forces, dans lesquelles ils [les druides] reconnaissaient le charme, la conviction, le doute et l'envie d'emmerder le monde."
18/09/2007DXVII. - "Nuit de juin ! dix-sept ans ! on se laisse griser..."
Il y a des journées qu'on ne sait pas classer, entre bad et evil. Je pars fredonnant mais terriblement en retard, comme toujours, pour trouver un Concorde surchargé, pour cause de grand-mère ayant oublié son Caddie à Saint-Paul. Pour une fois réactif, je me dirige jusqu'à la gare prendre le train de banlieue pour la Défense.
Rue Saint-Lazare, je me surprends à réciter un poème, marquant le rythme des doigts. Ca faisait longtemps que ce ne m'était pas arrivé. C'est un très beau poème. En tout cas, je l'aime beaucoup.
Arrivé aux pieds de la Grande Arche, je me sens toujours d'humeur champêtre : c'est décidé, je marche. L'air, un peu frais, est lumineux - l'esplanade est déjà vide. Bizarrement, s'il y a un moment où j'aime ce quartier, c'est dans la fraîcheur du matin naissant. Le temps y est encore un peu suspendu, pas tout à fait fébrile, et le soleil rasant crée sur les façades des irisations qui dansent d'une tour à l'autre. En haut de la colline, on voit la grande porte de l'Arc, où se lève le soleil. On se sent des envies de respirer la lumière.
J'ai des envies de faire le bureau buissonnier.
Je muse, je prends mon temps. Après tout, qu'importe ? Je fredonne de nouveau - ce doit être du Haendel, encore, je crois. Je me dis que ce serait dommage de boire le café du bureau, alors que je passe devant le Starbuck.
C'est en chantonnant du Mika, un demi-litre de café frais, sucré à mort par mes soins, que je passe devant le vigile. Ca doit bien être dix heures.
Bon, au bureau : on me saute dessus, on me supplie, je passe ma journée en réunions diverses à rassurer des collègues que mon départ inquiète de plus en plus. Même mon nouveau chef s'y met, à vouloir faire des points et des réunions tout azymuth. Bah... treize heures arrivent que j'en suis encore à faire le Chérubin à demi-voix.
Plus tard : je suis parti tard, pour un démissionnaire... je poiraute. Monsieur B*** me pose le deuxième lapin de la semaine, ce qui lui fait une moyenne honorable. En plus je m'aperçois que soit il ne sait pas lire un programme ciné, soit je n'ai pas compris (ce qui m'étonnerait, je suis teeeeellement fort) : en tout cas la séance a commencé y'a vingt minutes de ça.
L'hiver approche en catimini : il fait frais, presque froid, déjà. J'erre un peu, je vois que King of California passe. Et, durant une heure et demi, je m'extasie sur un Michael Douglas hirsute, barbu, aux yeux exhorbités de folie douce et de plaisir gourmand.
Oublieux un peu du temps, des maisons qui se construisent sur des paysages bouleversés, un peu à la recherche d'El Dorado. Un peu ailleurs, moi aussi, pour une douce journée sans raison.
Le poème du jour - penses-y, toi aussi, plutôt que...
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant :
Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.
Lors, vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant,
Benissant vostre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre et fantaume sans os :
Par les ombres myrteux je prendray mon repos :
Vous serez au fouyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et vostre fier desdain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dés aujourd'huy les roses de la vie.
17/09/2007DXV. - Buzz : quels sont vos plus vieux souvenirs ?
Mon plus vieux souvenir, enfin, celui qui remonte le plus rapidement, est en maternelle, à Sainte-Foy. La cour était bordée d'une rangée d'arbres et d'un peu de terre : j'y cours Dieu sait pourquoi (je crois que je n'étais pas poursuivi : je devais jouer seul), en tentant de faire battre ma cape au vent - les capes se prenaient dans de grands coffres, sous un auvent. Je regarde derrière moi et je me cogne contre un arbre. J'ai très mal. Je suis par terre, je hurle de douleur et je pleure de douleur tant j'ai mal à la tête. Une dame de service passe, ou une maîtresse. Elle ne me voit pas. Et je continue de pleurer.
Un autre souvenir est le lendemain, à l'hôpital : ma mère m'y a amené, affolée je pense par les marques de l'arbre. Je me souviens de l'attente, dans un recoin de couloir au sol carrelé de petite mosaïque, sur des chaises de formica. Devant moi il y avait un garçon, avec un tube de plastique qui lui sortait d'entre les jambes, et une sacoche pleine d'urine. J'étais fasciné.
Un autre souvenir est le samedi matin. Je suis sûr que c'est un samedi matin. Les samedi matins étaient particuliers : on pouvait rester plus longtemps dehors. Il fait beau, ce pouvait être mai. J'essaie de faire des avions en papier avec deux camarades. Les ailettes sont trop courtes. Ils ne volent pas.
Un autre souvenir est chez ma nounou : son fils était très grand, c'était peut-être un adolescent. Je me souviens d'une musique qu'il écoutait souvent. Plus tard, j'ai découvert que ce devait être Chante, des Forbans. Je découvre que ce devait donc être en 1982, je devais avoir 3 ans.
Un autre souvenir est que le fils de ma nounou une fois m'a emmené à la maternelle. Il ne passait pas par le chemin normal : il y avait un long escalier, qui devait avoir quelque chose comme l'aventure. Je crois que c'est la première fois que j'ai essayé de siffler.
Un autre souvenir est que je suis en train de me laver avec mon père dans la même baignoire.
De ces souvenirs, je ne sais pas lequel est le plus ancien.
16/09/2007DXIV. - Les effets de la sénescence.
Avec l'âge, les goûts s'affirment et évoluent. Ayez une barbe mal taillée, cela fait des années que vous auriez attiré mon attention. Ayez plein de pwals sur votre petit torse tendrounet, pour que je laisse courir ma main sur votre peau, cela fait un peu moins d'années que vous m'intéresseriez.
Si en plus vous ressemblez à Philippe Da Villa, ce visage au nez fin et cassé, n'ouvrez pas la bouche : je vous épouse.
Ce doit être l'âge, d'en venir à aimer le velu. Cette nuit, j'ai eu un moment d'égarement, où je me suis embarqué un peu surpris. Et plus profité des caresses sur ce corps d'un instant que d'autres choses. C'est tout de même très agréable de se réveiller les mains dans une moquette.
La nature est ainsi faite...
Epilogue : on me rencontre, on me désire, on m'attire, on m'embrasse, on me couche, on m'en... ah, non, ça non il en est rarement question, on dort avec moi, on se réveille, on déjeune, on me dit à bientôt, on part, on me blackliste (*). Jamais vu ça aller aussi rapidement.
L'homme est ainsi fait ?
Je crois que je n'ai plus qu'à ramper hors de la pièce en tentant de réussir ma sortie dans la dignité et la discrétion, là...
(*) Z'avez un autre verbe pour dire "couper tous les ponts brusquement sans préavis" ?
15/09/2007DXIII. - J'ai pas dû avoir la chance d'avoir des parents communistes.
Quand j'étais petit (enfin, format boutons-lunettes-duvet sur les lèvres), je m'imaginais la Fête de l'Huma comme quelque chose qui était du plus haut vulgaire. Un truc où les gens se serraient contre des barbecues renversés de merguez et de chipolatas, les ticheurtes puant de graisse.
J'avoue que j'avais faux.
Tout d'abord, si vous avez envie de manger à la Fête de l'Huma, vous pouvez toujours courir. Bien sûr, pendant le concert de Mademoiselle K, comme Mercure dans sa nuée devant Enée à Carthage l'odeur de la saucisse m'a ceint d'un joli nuage de l'effet le plus mythologique, et j'ai bien marché des plombes sous le soleil traître de septembre dans des ruelles à n'en plus finir bordées de Restaurant ! , de Snack !, de Sandwiches à gogo ! et autres promesses de toutes les régions de France. Une tente par section locale du PC, pensez qu'on a de quoi sauter allègrement du sandwiche à l'effeuillé de morue bretonnant aux plus parfaits délices de fromages divers, sans compter toutes les saucisonneries diverses de la Corse et du Lyonnais.
Ben que dalle.
C'est pas des snacks à la Fête de l'Huma, non non non. Ce sont des tentes, avec un coin buvette où vous pouvez avoir (au choix) un Perrier, un Coca, un Orangina, une anisette de toutes les marques possibles et de la bière. Un peu de vin pour la couleur locale. L'eau, seulement une buvette sur six. Mais pas plus. Il est évident que l'essentiel de la tente est remplie de tables dressées, de chaises ; celles-ci sont derrière une barrière. C'est qu'on ouvre à 19h, pas avant, au Parti Communiste. Si tu t'es levé à l'aube de onze heures pour courir voir ton premier festival de l'Huma, que t'as rien graillé, tu peux toujours courir.
Ou te soûler : c'est que ça tangue pas mal, là-bas, et faut pas mal zigzaguer pour éviter les grandes protestations d'amitié du premier miurgé venu.
Vous avez donc vu Ruby Brune, ce qui n'est pas mal, et vous avez hurlé avec Mademoiselle K. Vous avez donc soif. Et faim. Tant pis, vous n'avez la permission que d'avoir soif. Vous buvez. C'est là que se pose la question que déjà Caïn se posait : Damned, je le mets où, le cadavre ?
C'est qu'il n'y a pas une poubelle à l'horizon. Le sol est dégueulasse, jonché de tout ce que Pernord-Ricard a pu comme format de verre plastique. Les pieds des poteaux électriques sont abrités par une montagne de plastiques, de verres et autres bouts de papiers gras, qu'on dirait qu'un adolescent est mort au pied du poteau en jouant au basket et que les voisins se sont cru obligés de faire un mémorial quand TF1 est passé.
C'est peut-être ça, le communisme moderne : on a plein de vieux débris qu'on met en tas, on laisse les gens tourner autour de l'exposition plutôt que se demander comment nettoyer tout ça et repeindre le poteau.
Crevé, affamé, vous zigzaguez dans le dédale. Car pour aller d'une scène à l'autre, il vous faudra passer par des ruelles étroites où la foule resserrée étouffe entre les tentes, se presse dans les virages, ne bouge plus aux croisements. Je sais pas comment est pourvu le Soviet Suprême du Gossplan HumanFestProject, mais il doit pas avoir de grandes notions de sécurité. Le pompon est décroché par la grande scène, où le chemin débouche juste à côté de la scène sur un cul-de-sac où devaient bien se serrer quelques centaines de milliers de personnes.
C'est que la Fête de l'Huma, c'est communiste, donc révolutionnaire. Ce qui fait que tous les adolescents possibles de Paris se sont donnés rendez-vous ici. Je mentirais si je niais avoir suivi avec attention les évolutions d'un torse qui me précédait vers le concert de Luke. C'était un très bel exemplaire au très beau nez, ce torse. Mon regard était totalement esthétique, s'entend. Si bien que lorsque je me suis dit qu'après tout mon portable pouvait faire appareil photo (parfois, j'ai une illumination mystique), le torse avait disparu.
Bref : communiste, donc révolutionnaire, disais-je. Et un adolescent, à la Fête de l'Huma, c'est sous le format révolutionnaire.
L'adolescent sous format révolutionnaire se reconnaît au fait
i. qu'il a les cheveux artistement décoiffés et/ou dred-lockés et/ou avec des machins de couleur dedans ;
ii. qu'il a une écharpe enroulée autour du cou, sans qu'aucune extrémité ne pendouille ;
iii. qu'il est assis d'un air blasé en tailleur en plein milieu du passage ;
iv. qu'il fait passer un chichon.
L'adolescent sous format révolutionnaire avec option pubertaire se reconnaît au fait qu'il a au moins un bouc, qu'il tripote de son doigt jauni par la nicotine mais non Maman je ne fume pas tu sais ma mère elle est vraiment trop crédule.
Il est évident que le cheveu décoiffé et l'écharpe autour du cou font le révolutionnaire. Un type qui voudrait faire la révolution sans avoir le cheveu décoiffé et l'écharpe autour du cou, ouaih, tu vois quoi, ce serait pas un vrai révolutionnaire, quoi, trop dur, attends y'a mon portab qui sonne.
Je pense qu'il est évident pour le Lecteur que, depuis la grève minable de mon lycée lors de l'hiver 1995, je ne peux pas blairer ce genre de type et qu'à chaque fois j'ai envie de leur coller un aller-retour. Bon, sauf que des fois ils sont intelligents et sympas. Ou plus musclés que moi.
Vous en avez marre - de la foule - des soûlographes - de cette différence de classes sociales qu'on oublie si facilement et que là on se prend en pleine gueule, car malgré les ados révolutionnaires, je vous jure que le public n'est pas vraiment constitué des personnes que je côtoie à la ville ou au boulot. Ca a toujours quelque chose de désagréable, de surprenant, de déstabilisant quoi qu'on dise, de voir brusquement qu'on n'est pas du tout à plaindre.
Cette minute de silence aux mânes de Karl Marx accomplie, vous sentez brusquement une odeur de merguez. Evohé alleluïah ! C'est 19h, on va pouvoir BOUFFER !!!
Je trouve le premier stand pas trop bondé, avec de la zique (un peu de zique jamais ne nuit à l'homme) et je supplie l'Apicius de m'envoyer une merguez-frites. S'il fallait un logo pour l'Huma, normalement la merguez-frites trône au premier rang de mon imaginaire depuis tout bébé. Et puis y'avait pas de trucs bons comme à Solidays, genre banane plantain, bavette effeuillée et autres donuts mexicains trooooop bon (si, si, j'avais dû tout tester courant juillet). Et c'était merguez-frites ou chippolatas-frites, et vous excuserez mais la merguez on en trempait dans mon biberon, moi.
Vatel m'apporte donc ma barquette, je la badigeonne consciencieusement de quête-choppe et de mayonnaise, d'un soupçon de moutarde et d'une once de sel. J'arrache une chaise à un bambin, je frappe le bambin pour qu'il la ferme et-je-m-ins-tal-le.
Raaaaah.
Friteuh.
Merguezeuh.
Spécialité traditionnelle de Fête de l'Huma, qu'on se le dise dans les usines !
D'un doigt sale et gourmand, je commence à trifouiller dans la barquette à Brillat-Savarin. Prendouille une fritouille que je trempouille dans la sauçouille et léchouille pour l'engoufrouille, hop.
Hoquet de surprise.
Même là.
Les salops.
Ils m'ont eu.
Aussi là !!!
C'est bien parce que je crevais la dalle que j'ai fini la barquette. Curnonski, tu parles.
13/09/2007DXII. - Paris est une ville magnifique.
Y'a de ces hommes pince-sans-rire qui tiennent un peu de bois sous le coude, traficotent des mains, du plectre, du pied et vous font soudain rappeler que la guitare c'est pas que pour faire Jeux interdits en colo. C'est un truc de ouf - un truc qui épate, qui sonne, qui résonne et chante, un truc capable d'une violence à n'en plus finir et des plus tendres ironies.
Tout ça avec une guitare acoustique.
On était une trentaine à casser dans une vingtaine de mètres carrés - serrés, pelotonnés dans l'étuve sur les chaises en fer.
Et deux rangs devant, il y avait David Lafore.
La vache.
12/09/2007DXI. - Ô ma fierté, ô mes bijoux.
Je l'ai dit : cela fait quelques temps que j'ai démissionné - me voici donc depuis deux longs mois en période de préavis, attendant que les choses se passent. Et, attendant qu'elles se passent, je passe mes dossiers à mes collègues et mon temps sur internet.
Eux découvrent que je bossais pas mal et s'affolent un peu, moi je m'ennuie de plus en plus. Lentement, j'avais pris l'habitude d'arriver à 9h30, de partir à 16h30. Ce qui octroie des soirées profitables, à défaut de journées fastidieuses. C'est qu'à lire les journaux en ligne, puis étudier l'histoire grecque ou la façon de calculer la distance moyenne de la Terre au Soleil sur Wikipédia, on se lasse. Alors on s'invente du travail : on se remet à étudier ses livres d'actuariat, histoire de brouillonner un peu sur les arrérages temporaires reportés et fractionnés à terme échu.
Voilà qu'on est dans sa bulle, à vivoter paisiblement.
Brusquement, tout bascule : les responsables sont hélés par le grand-duc directorial (noter ses nouveaux bracelets en plastique ramenés de vacances) et tout le monde est sur le pont à briquer les espars. Ca tremble. Damned. Un dossier à traiter dans l'urgence urgentissime pour vendredi. Qui se dévoue ? Vous, C***, normalement c'est votre périmètre maintenant. Ou M*** ? Vous avez pas mal déclamer pour vous emparer de la chose, aussi, non ?
Silence autour de la table.
On se tourne vers moi. M'empêchant de m'enfoncer dans mon fauteuil d'un air satisfait, un frisson d'orgueil me coule doucement le long de la moëlle épinière, jouissance moelleuse et pure. Le dirlo fait encore son tour de table. Il questionne les uns et les autres. Il va le dire. Il va le dire.
"Bon, Badinou, je crois que vous êtes le plus qualifié pour ça. Et vue l'urgence..."
Il l'a dit ! Surtout ne pas sourire et triompher, ce serait mesquin. Raaaaaaaaaaaaaah. Si. C'est trop bon. Y'a C*** qui tire une tronche de vingt pieds, oh yeah ! - Quoi, je n'aimerais pas un ou deux collègues ? moi ? Allons. Ils ont toujours été si réglos avec moi...
Surtout, pourtant : depuis cet aprèm' je redécouvre quelque chose, bosser. Intensément, sur un sujet grave intéressant, et qui demande à être subtil. La vache. C'est con à dire, mais j'ai pris mon pied. Et pour la première fois depuis un bail, je pense que j'irai au boulot demain avec une certaine impatience.
On se surprend toujours.
L'autre citation (totalement mesquine) du jour :
"[Soupir] Non, tu sais, je crains que ton dossier ne soit pas tout à fait fini. Y'a encore pas mal de choses à améliorer.
- Qu'est-ce que tu me racontes là ? Comment tu peux dire que mon dossier est pas fini ? J'ai plus d'expérience que toi, je te rappelle.
- Ca, c'est un argument d'autorité. Ceci étant, je dirai que ça, ça, ça et ça ça ne va pas, parce que ceci, cela, ceci, cela.
- Arrête je sais très bien ce que je fais.
- Ca se peut que je me trompe. Suffit que tu me convainques.
- J'ai pas à te convaincre. C'est juste. C'est tout.
- [Un peu impatienté] Bon. Je crains d'avoir rarement vu des dossiers bouclés avec toi. Tu sais, moi je pars, je m'en fous. Si tu veux bâcler celui-là c'est pas moi qui en supporterai les conséquences. À toi de voir.
- [Se levant] De toute manière bosser avec toi est impossible !
- [Irrité] Si je puis me permettre, même si ça fait "miroir" : t'es déjà arrivé à ne pas t'engueuler avec une seule personne du service ?
- [En colère et blême] Tu n'es qu'un menteur ! Tu dis ça parce que je suis une femme ! T'es qu'un sale misogyne !
- [Surpris par l'angle d'attaque] !!!
- [Encore plus en colère] Et puis j'en ai marre ! J'en ai marre ! En plus t'es qu'un antisémite !, etc.
- [Sidéré, puis glacial - mais tremblant de rage] Le coup de la minorité, on me l'avait encore jamais fait. Pour ton info, moi aussi je fais partie d'une minorité. De types qui sont aussi partis dans les camps. De types qui risquent encore leur vie lorsqu'ils existent. De types qu'on tabasse pour rien ici. De types qu'on bute encore publiquement en Orient. De types qui n'ont même pas les mêmes droits que toi. De types qui sont caricaturés à en crever. Et c'est pas pour ça que je me la ramène avec ma minorité. C'est hors sujet. Maintenant tu sors de ce bureau."
11/09/2007DX. - En festivalant, en cinématographicant.
Ce n'est qu'à l'usage, les rides et le bide venant, que l'on comprend qu'au lieu de suivre les rutilances du festival de Cannes, le premier quidam qui veut en avoir pour sa bourse a tout intérêt à regarder du côté de Deauville et de Sundance. Little Miss Sunshine était un exemple. Waitress un autre.
Ca se passe... quelque part, peu importe, mais c'est aux Etats-Unis. Jenna (Keri Russel) vivote comme elle peut : serveuse dans un diner room elle est affligée d'un abruti d'un égoïsme crasse qui lui sert de mari. Elle n'a qu'une envie : partir. Vivre sa vie... et gagner le concours de tartes de la ville d'à côté. Car Jenna a beau être pas trop moche, et inventer des tartes magnifiques, personne ne prête attention à elle : Earl, bien sûr, mais son patron aussi. Ses deux copines (Adrienne Shelly est drôlissime de tendresse et d'hésitation) sont là pour l'aider à survivre en papotant, mais elles aussi ont leurs problèmes, leur vie...

Et voilà qu'un jour Earl soûle Jenna et la met en cloque. Quelle joie. Alors elle va chez le gynéco...
À tout casser, on pourrait dire : vingt dieux, ça va être de l'histoire glauque au possible. Ou : oh non, encore une bluette, au scenario téléphoné. Il y a sûrement quelques évidences de ce genre de scenario : le vieil homme qui regarde Jenna s'arrondir avec le temps, et devient d'exécrable un confident tendre et affectueux (et offre un très bon rôle de composition à Andy Griffith), le chèque miraculeux, et tout simplement l'univers du resto.
Pourtant... c'est une tarte douce et acidulée qu'on nous sert là : ça a beaucoup du théâtre, on rigole, on sourit, on est surpris en fin de compte par ce qu'il va arriver au beau docteur Pomatter (Nathan Fillion, tellement plus à sa place que dans les Lost et autres Buffy, si bien que j'ai failli craquer pour une fois devant le charme ricain).
Et on passe un très bon moment.
Accessoirement, un ultime argument : allez le voir - juste pour la photo ( et les recettes de tarte) !
Bien que Waitress soit un film sorti en salle le 5 septembre, réalisé par Adrienne Shelly, avec Keri Russel au si beau sourire, Nathan Raaaaah Fillion, Adrienne Shelly, Cheryl Hines, Jeremy Sisto et Andy Griffith, vous ne couperez pas à la citation de Sire Constance :
" Tu sais, Jenna, tu fais de si bonnes tartes que tu devrais ouvrir un restaurant, tu aurais un succès fou. Je sais pas, en Europe. Ou au New-Jersey."
09/09/2007DIX. - Parole d'amore scritte a machina - Comment je ne suis pas mort en Crète.
Dans ces évocations succinctes d'un voyage en Crète, je n'ai pas encore parlé du plus frappant. Du plus troublant. Ce à quoi, d'ailleurs, je dois un bon coup de soleil - à être resté sur la plage, regardant fixement. Etonné. Eberlué. Choqué, je crois.
Il y a de ces instants où les cieux s'ouvrent dans un silence soudain, vous obligeant de faire face à une incompréhension qui vous stupéfie. Le monde est banal, constamment banal ; il y a pourtant dans sa régularité coutumière quelque chose qui vous attire mécaniquement, et vous laisse pantois, rempli d'incompréhension jusqu'à la gorge. La logique, la magie : aucune des deux ne permet de rendre compte de ce qui se présente et terrasse l'esprit. On se trouve pantelant, et on ne comprend rien.
En Crète, la plage était un immense rideau de sable fin pressé contre la montagne. Il y avait la zone de l'hôtel - transats, parasols - et, en marchant un peu sur la caillasse et les rochers, la zone autochtone, nettement plus tranquille. C'est là que dès le premier jour j'allais réfugier mon maillot et mes livres, y prenant aises et habitudes.
Au matin du troisième jour, j'arrivais, rempli de café et de brioche chinoise. La serviette traînait dans le sable, la besace battait mollement contre mon flanc. Je cherchais un coin pépère, je dépassais un petit adolescent, un père de famille. Et là je vis $***, assis sur une serviette fumant tranquillement.
Le fait de voir $*** peut paraître banal. Sauf que j'étais en Crète, en vacances dans un hôtel côtier quelconque réservé à la dernière minute, que $*** est français et qu'il devait être à quelques milliers de kilomètres au même instant. De source sûre : c'est lui qui me l'avait dit.
Passées la première, la deuxième et la troisième surprise, je recommençais d'avancer pour aller lui taper la bise, m'étonner du hasard et faire toutes les questions qui commençaient à bouillonner : pourquoi n'était-il pas à £***, comment se faisait-il qu'il était là, et cetera. Vous pensez qu'il peut y avoir des choses sous le crâne dans une telle situation.
J'avançais, sourire éberlué. $*** leva la tête, me vit, et me regarda avancer, tirant sur sa clope impassible. Pas d'autre geste. En fait, il ne me regardait pas vraiment : son regard me traversait, je n'étais jamais qu'un élément du décor. J'étais parti pour le héler lorsqu'il tira une autre taffe.
Si j'utilise le doux mot de désarroi, je pense que je rends à peine compte de ce dans quoi je pataugeais à ce moment, à la limite de la panique. La situation était incongrue ; elle devenait terrifiante.
De cet abîme où ne se noya même pas une seconde s'éleva d'un vol hésitant une idée un peu folle. Ce n'était pas $***. C'était un sosie. Quelqu'un qui lui ressemblait.
Je le dépassais d'un pas flageollant et posais ma serviette. Il ne me regardait pas, accoudé en arrière il faisait face à la mer. On ne peut qu'être fasciné dans une telle situation : je l'étais. Je ne pouvais m'empêcher de détailler chaque élément. De comparer les détails les plus précis de mes souvenirs avec ce que je voyais.
Les yeux étaient les mêmes. Le nez était le même. Le visage, les cheveux étaient les mêmes, mêmement coiffés. Jusqu'à la poitrine fine et étroite, jusqu'aux poils sur le torse dont je me souvenais si bien.
Il faut bien avoir conscience que je ne remplissais pas une check-list, pour vérifier si les critères du $*** étaient satisfaits. J'étais dans un flot continu d'impressions, d'évidences que je ne pouvais croire, de vraisemblances qui ne pouvaient être vraies. Je regardais, regardais, cherchant sans cesse des points d'appui me prouvant que je n'étais pas délirant et les sentais continûment fuir sous mes doigts qui trépidaient vers toutes les aspérités possibles.
Après une heure à faire semblant de tourner les pages de mon livre, il se leva pour se rafraîchir. J'étais soulagé, j'avais enfin un grand poids de moins : il faisait un peu plus que ma taille - il n'avait pas la taille, plus grande, de $***.
Un peu plus tard, calmé, je m'aperçus que la pointe de ses sourcils n'était pas exactement dessinée de la même façon. Et qu'il fumait un peu plus, des roulées. J'ai pu alors un peu nerveusement commencer de lire.
En un sens, j'ai eu de la chance : lorsqu'on rencontre son sosie, on peut mourir. J'ai rencontré le sosie de $***, je pourrai lui dire de ne pas aller là-bas. Et s'il y a un sosie en Crète, il y en a d'autres : c'est une terre remplie d'une vieille magie, où les légendes sont de histoires qu'on ne croit pas trop, mais que l'on continue d'enseigner afin qu'elles ne soient pas oubliées le jour où leur fin arrivera. Mon sosie m'y attend, j'aurais pu l'y retrouver.
Voilà comment je ne suis pas mort en Crète.
La citation de Sire Constance :
" Ma mère dit que rencontrer son double porte malheur..."
08/09/2007DVIII. - En se promenant, en regardant.
Cette (dernière ?) journée de soleil a été consacrée à une longue balade, de Tolbiac à Châtelet, en passant par la Gare de Lyon, Charonne, le Père Lachaise et République.
Voici quelques extraits...
Et la citation de Sire Constance :
" Tu, dit Laverdure, causes, c'est tout ce que tu sais faire."
06/09/2007DVII. - En dessinant, en coloriant.
Pendant que la machine tournait, je faisais un peu de rangement (mes livres, toujours mes livres). J'ai retrouvé un peu par hasard les crayons couleur dont je me servais en prépa pour les cartes de géographie (l'économie du Mercosur, l'aéronavale internationale, l'eau en Europe, que des sujets fantastiques).
J'ai essayé de scribouiller à partir du célèbre Joueur de luth de Franz Hals, qui est au Louvre (collection Rothschild). Voilà ce que ça donne au bout d'une petite heure...
Etude d'après Le joueur de luth, de Franz Hals, crayons sur papier 21 x 29.7.
Bon, on va tout de même dire que le noir et blanc, ça me réussit mieux pour l'instant...
L'incipit à la mode du jour :
" Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d'être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation."
05/09/2007DVI. - En dessinant, en gribouillant.
L'avantage d'être démissionnaire, et de retour de vacances, c'est qu'on a plus de temps, et qu'on s'en fait moins. Du coup on peut dessiner sans trop de souci.
L'inconvénient est que se dessiner, soi, n'est pas chose aisée : il faut résister à la tentation de se faire tel qu'on voudrait être (musclé, fin, délié, avec un visage de dieu grec et des fesses d'empereur romain), pour se représenter tel que l'on se voit - un peu gras, ce qu'accentue certaines positions, avec des jambes grandes et larges.
Et puis le papier gondole, parce qu'on y va trop violemment, avec plein d'eau et plein d'encre. Et puis on s'en fout, parce qu'on a passé une bonne soirée en écoutant pas mal de cédés.
Portrait plié, lavis d'encre de Chine sur papier, 50 x 70.
Puis on s'aperçoit qu'il reste un peu d'encre, et des restes de papier chiffon. Et que Messire Gauvain, lors de notre dernière soirée pochtronne, avait une posture assez remarquable dans la porte de la cuisine.
Messire Gauvain, 1, lavis d'encre de Chine sur papier, 21 x 29.7.
Et, tant qu'à faire, avec les derniers restes d'encre...
Messire Gauvain, 2, lavis d'encre de Chine sur papier, 21 x 29.7.
L'incipit à la mode du jour :
" Les femmes divorcées semblent devoir se lier naturellement entre elles, et Taéko Asano, avec son petit clan, ne faisait pas exception à cette règle."
01/09/2007DV. - Parole d'amore scritte a machina - Comment j'ai lu 3324 pages en deux semaines.
En vacances, lorsqu'on est seul on n'a pas grand'chose à faire, mis à part lire.
Surtout s'il pleut, par exemple entre le 22 et le 24 août. Alors on lit.
i. Le Petit bluff de l'alcootest, de Jean-Bernard Pouy, Edition La Branche, 2006, 100 pages. Ou comment le correspondant d'Ouest-France met son nez dans une affaire un peu bizarre, avec une histoire de voiture qui tangue, de cheveux arrachés, de bague perdue, peut-être des extraterrestres, en tout cas des goths et pas mal de Bretagne, un fanzine et du rockabilly. Un p'tit Pouy comme je les aime bien... Et alors, Johnny qui ?
ii. Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket, contenant les détails d'une mutinerie et d'une atroce boucherie à bord du brick américain Grampus faisant route vers les mers du sud, au mois de mai 1827 - avec une relation de la reprise du vaisseau par les survivants ; leur naufrage, suivi de leurs horribles souffrances à cause de la famine : leur délivrance par l'entremise e la goélette anglaise Jane Guy ; la brève course de ce dernie vaisseau dans l'océan antarctique ; sa capture, et le massacre de son équipage parmi un groupe d'îles situé au quatre-vingt-quatrième parallèle de lattitude sud ; ainsi que les incroyables aventures et découvertes dans l'extrême sud engendrées par cette déplorable calamité, d'Edgar Allan Poe, Librairie Générale Française, 2007, 352 pages. Rien qu'un titre à rallonge comme ça, ça suffit à me faire rêver. Et puis il y avait un goût de revenez-y : en prépa, on m'avait dit de lire du Poe, pour me former sur l'aspect critique du tralala. J'avais donc survolé la Genèse d'un poème - le Corbeau, puis, l'heure n'aidant plus, j'avais juste regardé l'incipit et l'excipit d'Arthur Gordon Pym. Qui m'avait marqué.
Presque dix ans après, je retrouvais le livre sur un étalage, et je m'y lançais. Comme quoi, les livres d'aventure, ça marche toujours. Et cette figure blanche qui se dresse...
Surtout s'il fait un temps magnifique sur la plage, par exemple entre le 26 et le 31 août. Alors on lit.
i. Le Sphinx des glaces, de Jules Verne, Hachette, 1970, 482 pages. C'est la suite logique d'Arthur Gordon Pym, deux écrivains d'aventure dialoguant aux marges du XIX° siècle, le grand Jules allant jusqu'à résumer l'intégralité du roman de Poe dans un de ses chapitres. Alors, c'était quoi, cette figure blanche ? Et qu'y avait-il, damned, sur l'île Tsalal, hein ? Bon, en même temps, peut-être pas le meilleur des ouvrages de Verne : à force de vouloir suivre le schema narratif de Poe, on s'aperçoit rapidement que leur style diffère énormément, Jules s'essoufflant à user sans cesse du mot gisement, alors que Poe m'ébouriffait rien qu'avec ses détails sur l'usage et l'emploi de la mâture, des ris, des espars, des vergues et des bouts.
ii. Monstres invisibles, de Chuck Palahniuk, Gallimard, 2003, 354 pages. Je me demande toujours pourquoi Palahniuk est casé du côté policier chez les libraires, alors que Ellis n'a pas cette souillure - ou cette gloire (alors que ce bouquin est très ellisien). Palahniuk, si, vous connaissez : c'est l'auteur de Fight Club. Oui, avec Braaaaaaad. C'est l'histoire d'une fille... qui a eu le visage explosé dans un accident de voiture. Enfin, a eu ? On lui a explosé ? Mais qui ? Et qui est la princesse inimitable Brandy Alexander que la narratrice rencontre ? Et le bel Alfa Roméo, qu'est-il amené à devenir, en fait ? Un livre troublant sur les définitions, sur l'existence et le moi - et en même temps une quête de l'essence, sans cesse bancale et travaillée par les coups de théâtre ('taing, avec ça je fais une quatrième de couv' pour la NRF !).
iii. Harry Potter et le Prince de sang-mêlé, de Joanne Kathleen Rowling, Gallimard, 2005, 720 pages. Oui, bon, j'ai quelques années de retard, et encore c'est parce que je suis rattrapé par les films avant que la version poche soit sortie en revente à 15% chez Gibert. Sorti du début, qui commence de manière plus originale que les tomes précédents - avec cette histoire du premier ministre - 720 pages pour une intrigue aussi ténue, ça fait tout de même beaucoup (chose qui se sentait déjà avec le tome précédent). L'avantage c'est que ça se lit à toute vitesse, et que ça permet d'impressionner grave la barmaid lorsqu'elle voit le lendemain, au troisième cocktail, que vous êtes sur un autre livre.
iv. Un Homme heureux, d'Arto Paasilinna, Denoël, 2005, 272 pages. Si on m'avait dit il y a quelques années que je lirais un auteur finlandais, j'aurais rétorqué que les finlandais et autres écrivains de l'est ne peuvent écrire que des machins pour neurasthéniques assez déprimants, tout juste bons pour se flinguer ensuite. Ce qui confirme mon appétence profonde pour la gourrance. Mea maxima, donc. Ca pourrait se comparer à un Monte-Cristo, à cause de la vengeance systématique - c'est surtout une satire assez terrible des univers provinciaux et bourgeois de la Finlande, avec un bon vieux thème de lutte des classes pas piqué des hannetons. La scène où l'ingénieur Jaatinen se sert d'une statue commémorative socialo-communiste pour tester la résistance du béton qu'il crée vaut son pesant de cahouètes.
Arto Paasilinna a commis récemment un nouvel ouvrage, Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonen, je pense que je vais aller y faire un tour sous peu.
v. Survivant, de Chuck Palahniuk, Gallimard, 2001, 374 pages. Quoi, deux Palahniuk en une semaine ? Et alors, je lis que veux ! Surtout que là de nouveau on fait face à du grand Palahniuk : c'est l'histoire d'un type... qui est le dernier survivant d'une secte protestante dont tous les membres se sont suicidés il y a dix ans. La question est : va-t-il, lui, survivre, ou devenir le nouveau Messie ? Et comment fait-on pour nettoyer les joints de la salle de bain ?
vi. Rainbows End, de Vernor Vinge, Robert Laffont, 2007, 458 pages. Cui-là, j'ai mis un peu plus de temps à le lire, et il a fait baisser ma moyenne. Non qu'il soit long. Mais ce nouveau Tous à Zanzibar - auquel tout le monde le compare mais je peux pas juger car Tous à Zanzibar n'est plus édité - incite à réfléchir pas mal. C'est une fable d'anticipation, quoi. Et ça décrit effectivement un monde pas si lointain que ça, sans qu'on sache s'il faut qu'il nous fascine ou nous inquiète. À moins de noter que le "héros", un ancien poète célébrissime qui nous fait le coup de l'Hibernatus (posture classique, mais ça marche toujours), à la fin devient plus vivable pour ses proches notamment parce qu'il accepte de laisser de côté la poésie et de se consacrer à la rédaction de logiciels informatiques...
L'univers de Vernor Vinge décrit ce moment où on a l'impression que l'humanité atteint le terme de son histoire : le Lapin, c'est peut-être le début de la Singularité. En tout cas, tous les hommes sont largués, il faut sans cesse se former, télécharger des remises à niveaux dans ce meilleur des mondes possibles. Et si Lapin est un dieu pas trop mauvais et un peu farceur dans le livre de Vinge, on se demande ce que ce sera en vrai, que cette super-intelligence artificielle que prédit la loi de Moore. Réponse en 2040 ; je serais probablement encore vivant.
vii. Balthazar, de Lawrence Durell, Librairie Générale Française, 1992, 212 pages. Je poursuis ma descente dans le Quatuor d'Alexandrie. Et avec terreur j'ai compris que je m'étais (encore, tiens) planté dans ma lecture du premier tome : voir ainsi se soulever de nouveaux voiles, se dire que donc il y en aura d'autres esquissés dans les deux livres suivants, il y a comme un vertige face à un insondable de définitions entassées l'une sur l'autre.
Voilà comment j'ai lu 3324 pages en deux semaines.
DIV. Parole d'amore scritte a machina - Comment j'ai repensé à Rafiq.
En fait je ne suis pas si sûr qu'il s'appelle Rafiq.
C'est ce que je crois avoir compris. Rafiq, en arabe, ça veut dire ami. Je crois. C'est comme ça qu'il s'était présenté. Nous parlions un sabir infâme de français, d'anglais, d'arabe et d'italien, et vaguement nous nous comprenions. Il me semble.
C'était à Assouan, en Haute-Egypte. On nous avait emmené dans une expédition règlementaire, en banlieue, admirer la production locale et officielle de papyrus. Pendant que les autres touristes passaient de stand en stand dans le baraquement, admirant le sphynx estompé aux couleurs vives si joli sur son papyrus au soleil couchant certifié, le masque de Tout Ankh Amon en 3D peint à l'or véritable, j'étais sorti. Je ne supporte que difficilement la climatisation - surtout excessive. Ca me donne mal au ventre.
Dehors sur le trottoir défoncé un petit garçon, déguisé en petite fille de mariage, essayait de me vendre des marque-page en plastique avec un pharaon dessus. Sa mère ou sa grand'mère (il y a un âge où la misère est indéchiffrable) surveillait à l'ombre d'un muret, relevant le voile devant sa bouche. Peut-être pas trop mécontente si j'embarquais le gamin.
Il avait des yeux marqués au khôl, et la bouche en rouge. Pourtant, de toute évidence c'était un garçon sous son bonnet aux piécettes de métal honteux et cliquetant.
Quelques mètres plus loin, il y avait une troupe de gamins plus âgés. Ils devaient avoir entre dix-sept ans et mon âge. Ils voyaient que j'en avais fini avec l'enfant : ils s'approchèrent, troupe hésitante et gloussante - filles de collège. Il y a quelque chose de terrible à se savoir richissime, et courtisé, pour quelques euros.
Le plus grand, celui avec le marcel d'une blancheur à faire pâlir d'envie tous les publicités pour lessive occidentale, s'approcha de moi avec son stock de marque-page et ses deux chemises à vendre. Il m'en proposa, pour un euro. Par jeu, je lui fis la promo de mon écharpe. Il rit.
Et nous avons commencé à discuter.
Quand il compris que j'étais français, il se mit à caser le maximum de mots qu'il connaissait. Il était meilleur que moi en arabe ; de toute manière j'étais le puissant. Aussi transporté que j'étais par notre découverte, lui comme moi savions que ses copains nous regardaient. Lui parlait au faransy ; moi je frayais avec le tiers-monde.
Tous les deux nous y gagnions de l'ouverture et de l'estime.
Il parla beaucoup. De ce qu'il aimerait. De jolies filles, de belles voitures. Bien sûr. Il avait sur lui une photo de Laetitia Casta. Pour le coup j'étais plus troublé qu'autre chose. À la fin il me parla de sa soeur - enfin, je crois.
Lorsque les autres touristes sortirent, chargés de papyrus certifiés, il alla rejoindre ses amis, vendre ses colifichets. C'est que le guide faisait tout pour l'éloigner de moi.
Juste avant, il me serra la main. À l'égyptienne. Paumes se touchant juste, sans serrer. Il m'effleura tout juste les doigts, comme il avait à peine frôlé mon ombre.
Je remontais dans le car. Le petit garçon habillé en fille tentait de vendre ses marque-page aux genoux des touristes, qu'il voyait à peine, même tête levée. Sa mère remontait son voile sur sa bouche. Deux hommes marchaient dans la rue, dans leur galabiah bleue et brune. L'un deux redressait son écharpe d'épaule pour qu'il ne tombe pas.
Voilà comment j'ai repensé à Rafiq.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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