24/08/2007

24/08/07 - 21:13

DIII. La casa, elle est fermée.



Pour cause d'absence, ce blog est fermé jusqu'à nouvel ordre. Bon repos les gens.



Monsieur Bleu D***, Badasieste, août 2007.


24/08/07 - 18:42

DII. - En exposant, en revenant.



Il n'est jamais aisé de revenir d'une exposition, d'un film ou d'un concert sans avoir intégralement aimé ou haï. Lorsqu'on est ébaubi, la seule peine est de butter sur les mots pour trouver le juste, et éviter au mieux le niais. La situation en fait la plus jouissive est d'abhorrer : on ne trouve jamais suffisamment de détail à exterminer pour abandonner tôt le plaisir de la vengeance chirurgicale.

En-dehors de ces grands schemas, dans lesquels je verse facilement, mon esprit simple m'accordant aisément des avis tranchés en ce qui concerne l'art et la culture (quitte à changer quelques temps ensuite, ce qui m'est arrivé à propos de Muse), il est des artistes qui sont pour moi l'objet d'un certain désappointement, mêlé d'irritation et d'incompréhension : je n'ai toujours pas trouvé ce qu'on considérait comme intéressant, ou ce qui pouvait toucher, dans les peintures du Poussin ou de Rubens. Pour autant, je ne suis pas encore suffisamment indifférent pour n'en pas parler, et jouer au guide devant les touristes familiaux.

J'ai eu l'occasion d'expérimenter un nouveau sentiment : être interloqué, chercher, et découvrir qu'il n'y avait rien à trouver, sans pour autant être déçu. N'avoir pas ce sentiment pour Poussin est en somme un bon augure : un jour, je le comprendrai.

Pourtant la rétrospective Pierre et Gilles, "Double je", au Jeu de Paume, est l'un des must see de l'été parisien. Il m'était arrivé, bien évidemment, de voir des reproductions ici ou là du couple d'artistes et, autant le dire, d'en rechercher ; j'avais l'occasion - recommandée - de m'y trouver au lieu de bronzer sous le soleil impassible, je l'ai donc fait.

Le premier habitus auquel il a fallu faire face - mais celui-ci je m'y attendais - est de n'avoir pas une peinture en face de moi. Une peinture, c'est-à-dire quelque chose qui prend de la place dans l'espace et la dimension, du fait des épaisseurs de pâtes différemment séchées, des coulures et des refaits. Une huile, aussi mauvaise soit-elle, est quelque chose qui vibre dans la lumière ; une acrylique et une aquarelle illuminent. Mais ici il s'agit de photo peinte, c'est-à-dire d'un intermédiaire. Je cherchais en lumière rasante les épaisseurs de l'acrylique disposée sur la photo : rien. Puis à bien ressentir progressivement une certaine fatigue oculaire, j'ai compris : les oeuvres sont des aplats uniformes, sans épaisseur, disposés sur une matière au grain tout aussi uniforme. Ce n'était donc pas vraiment une photo repeinte : c'était une photo repeinte qu'on avait prise en photo, et reproduite de nouveau sur une matière plastique. De l'artifice sur l'artifice déjà double de la photo retouchée, il n'y a rien de mieux pour lisser, effacer, raser. Je pense qu'il s'agit d'une volonté - je l'espère. Car je me trouvais face à des images d'images, dont la répétitivité industrielle peinait du coup à faire place à une recherche réelle.

Pierre et Gilles semblent en effet ne pas pouvoir s'extraire d'un genre illustratif, ou plutôt d'une construction, qu'avec grand'peine. Toujours il s'agit d'un rectangle debout, dans lequel une ellipse est dessinée et encadre le personnage. Cette ellipse prenant la forme d'un deuxième encadrement, illustré, d'outillage divers (fleurs, bulles...), où irradie une lumière centrale qui fait halo le plus souvent autour de la tête du portraituré. En faisant un deuxième tour, je cherchais s'il s'agissait d'une variation autour d'un thème, chose ardue s'il en est, surtout sur une oeuvre de trente ans. Je crains qu'il ne s'agisse que d'une recette, un truc, original au début, usé à la trame ensuite.

La répétition de la technique est une chose récurrente dans leur oeuvre ; c'est peut-être même ce qui la rend reconnaissable : il y a, bien évidemment, les multiples paillettes d'acrylique blanche qui forment une iridescence très rapidement creuse, ou les célèbres larmes faites d'une gelée épaisse et brillante. Il y a ce réemploi, un brin irritant, du même aigle empaillé sous trois angles différents dans le tryptique du Ganymède. Il y a cet appel du pied constant à une mythologie grecque interprétée pour les besoins d'une cause qui cherche plus le brio que le plastique. Certaines choses, bien évidemment, font sourire : des bites énormes, des portraits de Pierre et Gilles dans le style soviétique. Pourtant, on rit peu : c'est tout juste un relèvement des lèvres, une entente d'intellectuel qui a compris de suite la référence - toute la référence, dans son intégralité, sans que rien ne lui échappe.

L'introduction les présentait comme des artistes engagés dans leur époque. Je crains pourtant que le Triangle rose, lui-même, tombe à plat. Seule, une jeune femme debout détonne dans un Être seule pour rappeler trop rapidement Baltus. Ne reste alors pour se raccrocher qu'un double portrait, constitué de photos rondes et noires où les visages de Pierre et Gilles se détachent, comme des pierres imparfaites illuminées de l'intérieur (Kryptonite). Portraits qui n'empêchent pas là encore le malaise de s'instaurer : s'il n'y a pas citation de l'Etude d'après le masque mortuaire de Blake par Bacon, je me fais moine. C'est ici qu'on se demande si l'art, ou du moins l'objet du travail de Pierre et Gilles n'est pas de prendre des thèmes déjà battus et rebattus et de les porter à leur dernière extrémité.

C'est les mains dans les poches, mon front hugolien de romantique songeur incliné et le grand dadais au pantalon trop court sur ma droite me lorgnant du coin, que je regardais l'une de ces représentations mythologiques. Je voyais l'extrémité, elle était patente : ce Mercure-là était vide de sens. De même pour l'Hercule en face. C'est là que je crois avoir compris ce qui me gênait profondément dans ces oeuvres : non qu'elles soient vides de sens (cela, c'est fréquent), ni qu'elles ne racontent pas d'histoire. En fait, elles sont vides de sens mais elles ne disent pas "regardez, je suis vide de sens, moi !". Ce sont des oeuvres plates, tout aussi plates que la matière qui les constitue : lisses. Les visages sont des masques inexpressifs, qui ne renvoient même pas le spectateur à son humanité comme les masques de Modigliani. Ce ne sont pas des masques vides. Ce sont des masques plats, lisses. Elaborés parfaitement, dans une matière inexistante, pour ne pas exister. Tout autant que ces corps toujours musclés, aux culs toujours rebondis et aux tailles toujours trop fines.

Je crains que la seule chose qu'on puisse retenir de cette exposition, ce sont les cadres des oeuvres. Mais il faut y aller, car il y a quelque chose à y apprendre.






La citation de Sire Constance :

"Si, récemment encore, dans les livres, le mot merde était remplacé par des pointillés, ce n'était pas pour des raisons morales. On ne va tout de même pas prétendre que la merde est immorale ! Le désaccord avec la merde est métaphysique. L'instant de la défécation est la preuve quotidienne du caractère inacceptable de la Création.

De deux choses l'une: ou bien la merde est acceptable (alors ne vous enfermez pas à clé dans les waters !), ou bien la manière dont on nous a créé est inadmissible.

Il s'ensuit que l'accord catégorique avec l'être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n'existait pas. Cet idéal esthétique s'appelle le kitsch.
C'est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s'est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l'utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir: le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde; au sens littéral comme au sens figuré: le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'essence humaine a d'essentiellement inacceptable.

[...]

Comment ce sénateur pouvait-il savoir que les enfants signifiaient le bonheur? Lisait-il dans leur âme ? Et si, à peine sortis de son champ de vision, trois d'entre eux s'étaient jetés sur le quatrième et s'étaient mis à le rosser ?

Le sénateur n'avait qu'un argument en faveur de son affirmation: sa sensibilité. Lorsque le coeur a parlé, il n'est pas convenable que la raison élève des objections. Au royaume du kitsch s'exerce la dictature du coeur.

Il faut évidemment que les sentiments suscités par le kitsch puissent être partagés par le plus grand nombre. Aussi le kitsch n'a-t-il que faire de l'insolite; il fait appel à des images clés profondément ancrées dans la mémoire des hommes: la fille ingrate, le père abandonné, des gosses courant sur une pelouse, la patrie trahie, le souvenir du premier amour.

Le kitsch fait naître tour à tour deux larmes d'émotion. La première larme dit: Comme c'est beau, des gosses courant sur une pelouse !

La deuxième larme dit: Comme c'est beau d'être ému avec toute l'humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse !

Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est kitsch.

La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch.

Nul ne le sait mieux que les hommes politiques. Dès qu'il y a un appareil photo à proximité, ils courent après le premier enfant qu'ils aperçoivent pour le soulever dans leurs bras et l'embrasser sur la joue. Le kitsch est l'idéal esthétique de tous les hommes politiques, de tous les mouvements politiques.

Dans une société où plusieurs courants coexistent et où leur influence s'annule ou se limite mutuellement, on peut encore échapper plus ou moins à l'inquisition du kitsch; l'individu peut sauvegarder son originalité et l'artiste créer des oeuvres inattendues. Mais là où un seul mouvement politique détient tout le pouvoir, on se trouve d'emblée au royaume du kitsch totalitaire.

Si je dis totalitaire, c'est parce que tout ce qui porte atteint au kitsch est banni de la vie: toute manifestation d'individualisme (car toute discordance est un crachat jeté au visage de la souriante fraternité), tout scepticisme (car qui commence à douter du moindre détail finit par mettre en doute la vie en tant que telle), l'ironie (parce qu'au royaume du kitsch tout doit être pris au sérieux), mais aussi la mère qui a abandonné sa famille ou l'homme qui préfère les hommes aux femmes et menace ainsi le sacro-saint slogan "croissez et multipliez-vous".

De ce point de vue, ce qu'on appelle le goulag peut être considéré comme une fosse septique où le kitsch totalitaire jette ses ordures.
"

Milan Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être, Folio Gallimard.

23/08/2007

23/08/07 - 02:29

DI. - Michelangelo Merisi, Omnia uincit Amor.





Michelangelo Merisi "Le Caravage", Omnia uincit Amor,
Huile sur toile, 156 x 113 cm - Staatliche Museen, Berlin.


Je me mets à l'apaxisation sommaire.

Une des premières toiles dont je me souvienne est cette toile du Caravage. Dieu sait où j'ai pu la voir en premier - quoi qu'il en soit, la première fois que j'ai eu accès à internet, et que j'ai entravé le fonctionnement du téléchargement d'images (je venais de Lettres, je vous rappelle), c'est la première que j'ai mise en mémoire. Ensuite, ce fut un déferlement de Caravage et de Bacon dans le disque dur. Peu importe, en fait.

Cette huile date de 1602-1603, et a été faite à Rome, à une époque où le Caravage connaissait une courte période de stabilité, protégé qu'il était par le cardinal Del Monte. Epoque rare dans une vie tumultueuse pour un homme adorateur des rixes, de la boisson - et de choses autres, peut-être, mais quel chroniqueur de cette époque en aurait parlé ? Après tout, il vaut mieux rester à l'ambiguïté ; c'est nettement plus intéressant.

Le sujet de la toile est tellement évident que même l'incompétent comme moi le comprend - ou du moins comprend, je pense, l'essentiel de la chose. Car le décor est sobre, sommaire : nous sommes dans une salle fermée, parquettée afin de donner la perspective. Le mur est proche, il est peint de brun, et sa base dispose d'une large plinthe de peinture plus sombre. Tout est fait pour constituer du personnage peint et de ce qui l'accompagne l'unique objet de l'attention.

Il s'agit d'un enfant, ou plutôt d'un primo-adolescent, dotés d'ailes, qui se redresse d'un endroit qu'il quitte ; il se dirige vers nous, sourire en coin, tête penchée. Il est doté d'ailes : c'est un ange ou une figure allégorique. Il porte deux flèches à la main droite, dont l'une porte des pennes rouges, l'autre noires : c'est l'Amour, sous le format Cupidon. Quoi qu'on puisse se demander si la couleur des pennes ne transforme pas ce Cupidon-là, un peu trop mythologique, en Amour chrétien : rouge pour l'amour profane, noir pour l'amour sacré. Ou inversez les couleurs, ça dépend tellement des époques : déjà dans l'Amour sacré et l'amour profane du Titien, lointain maître du Caravage, les spécialistes ne savent jamais trop si la femme nue au drap rouge est l'amour profane ou sacré.

Cet Amour se hisse d'une surface plane, où court un drap blanc : un lit ? Peut-être, pour l'Amour. Mais il a l'air haut, et non loin de la jambe droite de l'enfant, on devine des pieds de bois, en forme d'X : il s'agit d'une table, un peu comme une table de campagne, sur laquelle est soit posé un drap, soit une nappe, dont la blancheur illumine la scène et met en valeur le mordoré un peu jaune de la peau.

L'enfant est entouré d'objets, fréquents dans des représentations classiques de l'époque. Sur la table-lit, on voit une couronne comme en portent les Césars sur les médailles de la Renaissance, et un parchemin roulé : pouvoir du roi qui est un pouvoir judiciaire et législatif. Devant le meuble, on voit des morceaux du thorax d'une armure du type écrevisse, comme celle que l'on voit sur le grand portrait équestre de Charles Quint peint par le Titien - ou comme celle que l'on verra sur Adolf de Vignacourt dans le portrait en pied du Louvre, ainsi que deux feuilles d'une branche de laurier, éclairées par le rai de lumière qui vient d'en haut à gauche et dessine l'Amour sur tout le côté droit : pouvoir militaire.

À droite du pied gauche de l'enfant, on voit une équerre et un compas : symbole de l'architecture, qu'on peut tout aussi prendre comme un indice de la Science et de la Connaissance, que comme un raccourci de l'Univers, qui déjà pour Pythagore était écrit sous forme mathématique, bien avant que Gallilée invente la formule. C'est ce raccourci d'intellectuel qui permet de faire le lien avec la musique (Pythagore, toujours), représentée par le luth, le violon et son archet et la partition pliée au sol : la Musique comme symbole le plus pur de l'Art, car le moins tangible, le plus parfait - tout comme les mathématiques (la géométrie du compas et de l'équerre) chez Pythagore étaient le point extrême de la connaissance. La Science jouxte l'Art, entre en résonance - tout comme les sphères célestes, régies par la géométrie divine, font entendre une musique chez Pythagore.

D'une certaine façon, le corps de l'Amour découpe dans la toile deux univers d'occupation humaines : à sa gauche se tiennent les occupations temporelles (la Législation et la Guerre), à sa droite, les occupations spirituelles (la Science et l'Art). On aura reconnu les thèmes des vanités : les peintres disposaient sur une toile un ensemble d'objet symboles d'activités humaines et de la brièveté et de la fragilité de la vie, en un memento mori ("souviens-toi que tu vas mourir") : savoir, science, richesse, plaisirs, beauté… Les vanités dénoncent la relativité de la connaissance et la vanité du genre humain soumis à la fuite du temps, à la mort. Voilà ce qu'on trouve dans les vanités, et voilà ce qu'on trouve ici. Sauf qu'un crâne n'occupe pas la place centrale pour nous rappeler notre condition de mortel - mais un jeune enfant, et cet enfant est l'Amour. Qui nous sourit, malgré ses deux flèches, qu'il tend et retient en même temps.

Aussi l'Amour écrase-t-il les objets classiques des vanités : la puissance des rois, la force des soldats, la science des savants et les plaisirs de l'art ne lui résistent pas. Déjà ici le Caravage fait scandale : ce n'est pas la mort qui réduit à néant les gloires humaines ! C'est l'Amour ! Si ce message peut prétendre rester proche du message apostolique romain, le réformisme rigoriste du concile de Trente et les derniers ravages de la peste (Venise : 1575, Provence : 1580, Lorraine et Bretagne : 1585-1595, La Rochelle : 1602) étaient suffisamment proches pour inciter à un certain respect des bons vieux canons des vanités. Ce que ne fait pas le Caravage, qui se proclame peindre l'Amour.

Bien sûr, le Caravage peint à une époque où l'on sait son latin. Et ce à quoi va penser le spectateur, aussi sûrement que Montaigne savait citer de mémoire des centaines de vers, c'est à ce vers des Bucoliques, X, 69, de Virgile :

"Omnia vincit amor, nos et cedamus amori."


"L'amour vainc tout, et cédons nous aussi à l'amour" : voilà qui devrait suffire et expliquer le tableau. On est content, et on a même pu citer son Virgile - ce qu'a d'ailleurs fait en 2005 le pape Benoit XVI dans l'encyclique Deus Caritas est (que ne découvre-t-on pas en cherchant une référence). Et cet Amour est un amour qui oublie les plaisirs ou les satisfactions terrestres, et cet amour nous tend les deux flèches du profane et du sacré, pour que nous puissions à travers lui nous élever vers le divin.

Chapitre clos ? Pourtant, avec une telle explication, on a l'impression de n'avoir fait que la moitié du chemin. Non qu'on ait un désir quelconque d'être plus intelligent que la moyenne ; cette simple explication ne satisfait pas un malaise qui s'installe. Qui en fait est installé dès que l'on regarde la toile. L'amour dont il s'agit a-t-il quelque chose à voir avec le profane et le sacré ? Et pourquoi céderions-nous à l'amour ?

Premier malaise : l'Amour ne foule pas les objets qu'il est supposé vaincre. Ce n'est pas la Vierge qui foule la lune et le serpent. Ce n'est pas Saint Georges terrassant le dragon. C'est un enfant dont la jambe se glisse entre les objets, et si le pied ne touche pas tout à fait le sol, il ne le quitte pas (attirance vers le ciel, donc le divin, dirait-on rapidement), il va s'y poser. En effet, sa main droite, cachée, prend appui sur la table derrière lui pour l'aider à se relever. Sa jambe gauche quitte le drap, certes, mais elle repose encore lourdement sur le tissu, sans pour autant renvoyer au diable Vauvert les symboles monarchique. C'est un Amour qui existe entre. Et un Amour qui retourne à la terre - pourtant.

Second malaise : si on regarde les lignes de construction, on remarque qu'elles sont d'un classicisme assuré et pourtant que la toile est toujours au bord de la chute. Première diagonale, en arrière-plan, derrière le personnage : commencée par le parchemin, elle se poursuit dans la ligne de l'archet, est soutenue par la pente du luth et du violon, doublée en écho par une branche du compas. Verticale : le personnage, elle commence au cou de l'Amour, suit son flanc droit et se poursuit dans sa cuisse et sa jambe ; il s'agit d'une colonne de lumière, qui dessine tout le corps et découpe la toile. Seconde diagonale, devant le personnage : plus ambitieuse, elle est constituée de "petites diagonales parallèles", comme des hachures. Elle est constituée des flèches, de l'ombre sur la cuisse de l'Amour, et du jeu de lumière qui relie ces deux éléments. Ôtez cette cuisse massive, présente, presque laide de l'enfant, tout s'écroule : pour moi, cette cuisse sur la table est non seulement une audace du point de vue du goût (la pose est indécente) mais une audace esthétique, ce qui est bien mieux.

Je disais que la pose de l'Amour est indécente (il est jambes écartées, sexe apparent, et nous regarde). Et je parlais des lignes de construction : celles-ci forment un triangle, dont le sexe est le centre. C'est un sexe d'enfant, certes. Mais un sexe éclairé qui est le centre de la construction. Voilà déjà un Amour un peu différent de celui du Pape.

Alors en détaillant la toile s'affirment une foule de détails, au premier abord peu apparents : L'Amour n'a pas un corps parfait, il est même un peu replet, comme si ce n'était pas un idéal qui était peint, mais le premier enfant venu. - L'Amour sourit, alors que les personnages d'inspiration religieuse sourient rarement (on n'était pas encore loin de la dispute sur la capacité du Christ à sourire). - La tête de l'Amour est inclinée comme celle d'Alexandre dans la statuaire classique, dont l'affection pour Roxane était tout aussi forte que celle qu'il portait à Héphaestion et Bagoas. - L'Amour a des cheveux où des boucles sont plus graisseuses que d'autres, tout comme lorsqu'on se réveille. - D'ailleurs, il a des cernes, et son sourire est un mélange d'ironie et de fatigue. - Ses ailes sont froissées, une des rémiges repose sur la cuisse droite, comme si l'enfant avait été dans une position dans laquelle ses ailes auraient été pliées, bousculées autout de son corps et dont il se releve juste. - Les draps sont sales.

L'esprit alors échauffé trouve d'autres choses, plus tordues, plus tentantes encore : l'archet, masculin, est posé de travers sur les deux corps aux formes rondes du violon et du luth. La branche de laurier s'érige hors du trou noir de l'armure. Le parchemin est glissé dans le rond de la couronne. Le compas serre entre ses deux jambes la branche droite de l'équerre. L'autre branche de l'équerre va entrer dans le rond noir de la partition.

Alors je me dis que cette toile à l'ambiguïté inouïe est une magnifique ode à la pédérastie. Quelque chose d'outrancier, d'énorme, pour ne pas dire d'énaurme : Caravage a peint un adolescent qu'il avait rencontré dans la rue, et avec lequel il venait juste de coucher. Sur la table. Et à cet enfant qui n'est pas idéal il a fait un cadeau magnifique : le souvenir d'une toile.

L'amour qui vainc tout serait donc celui des garçons...


22/08/2007

22/08/07 - 20:29

D. - Ey, ey ! CINQ CENT !!!



Plaisir d'être en vacances - de savoir que sous peu je serai sous les trombes de lumières du soleil de la Méditerranée, à m'escagasser les ripatons entre les pierres ventrues et coupantes pour trouver un coin pépère, pendant que les familles bedonnantes éventreront les vagues incisives.

Plaisir d'être en vacances - de retrouver ce petit plaisir un peu enfantin, de grignoter du pain viennois avec une barre de chocolat, une grosse tasse de café fumant à côté, pendant qu'il pleut. Pour un peu, ça me rappellerait le printemps 1988, tiens. Pourquoi 1988 ? Parce que je me souviens que j'étais en CM1, et qu'un des rares souvenirs que j'en ai est qu'il avait plu des trombes à n'en plus finir. Une eau épaisse et gluante, un ciel si bas qu'il touchait mon front d'enfant. Quand Maman venait nous chercher à l'école, et qu'elle garait ensuite la Toyota Liteace contre la haie, je me souviens des oisillons morts et roses qu'on trouvait sur le trottoir, des semaines durant. Petits archéoptéryx Bisounours au cou tordu, aux yeux immenses et noirs.

Plaisir d'être en vacances - de profiter encore un peu de Paris sans tous ses parisiens. Découvrir des p'tites salles de concert, des p'tits bars-goguettes, où me dire gourmand que j'y passerai beaucoup de temps maintenant que j'ai désamorcé la pompe du misérabilisme internet. Sans compter les salles plus importantes : si je vous dis Deportivo, Pierre Lapointe, Superbus, Renan Luce, Eté 67, hein que vous êtes jaloux ou que vous dites que j'ai vraiment mauvais goût ?

Plaisir d'être en vacances - et de voir avec ce narcissime orgueilleux qui me caractérise que j'ai atteint le cinq-centième sujet en une petite année et demie. Chateaubriand a beau jeu de raconter ses rhumes dans les plaines pouilleuses de l'Artois et de la Champagne, il n'est jamais qu'une approximation archimédienne de ma transcendance, il est mon 22/7 et moi je suis pi. Proust, ce scrofuleux à liège, est renvoyé dans les affres infinitésimaux d'une asymptote littéraire confinant au zéro. Je tutoie désormais Dieu qui, s'il a inspiré le plus grand best-seller de tous les temps, n'a jamais réussi à en faire qu'un. Moi, je fais dans le miracle perpétuellement renouvellé. Je suis l'homme-orchestre de la médiocrité vantarde, et j'aime ça.

Plaisir d'être en vacances - d'avoir découvert hier Peppermoon, un p'tit trio parisien qui fait des ballades comme je les aime, avec des paroles et des ritournelles qu'on se surprend le lendemain à fredonner dans le métro le matin, même pas bien réveillé.

Plaisir d'être en vacances : YEAAAAAAAAAHHHH !!!






L'inévitable citation du jour, sous forme d'incipit :

"Tonalités du paysage : du brun au bronze, ciel abrupt, nuages bas, sol de perle aux ombres nacrées et aux reflets mauves. La poussière fauve, la royale poussière du désert : tombes de prophètes virant au zinc et au cuivre quand descend le crépuscule sur l'antique lac. Ses immenses trouées dans le sable, comme des flaques abandonnées par les marées du ciel ; vert et jaune cédrat cédant aux nuances du métal oxydé, ou s'exaltant en une unique voile couleur de pruneau, humide, palpitante : nympe aux ailes poisseuses. Taposiris est mort ici, parmi ses colonnes et ses amers culbutés, disparus les Harponneurs... Mareotis sous un ciel de lilas brûlant."

20/08/2007

20/08/07 - 23:08

CDXCIX. - Marock.



Avoir des net budies ça aide : suffit de discuter suffisamment avec le petit Am*** pour qu'il vous parle avec une fougue sans pareille de son Maroc - et qu'il vous donne des lumières dans les yeux dessus le verre. Alors vous regardez un film qu'il vous a conseillé, un bon petit teen movie, un peu plus pertinent que la moyenne, un peu plus intelligent que la normale. Un brin mâtiné de Rebel Without a Cause, voilà une sorte de The Bubble du quotidien (de la jeunesse dorée marocaine), vu par l'autre bout de la lorgnette.

Vu que je suis une vraie chochotte quand je regarde seul des films, j'ai profité de ma solitude et de mon canapé, pensez. Surtout que la BO vaut aussi le coup d'oneille.

M'en extrayant, repu (le linge à repasser occis derechef), je trouvais un p'tit cadeau qui me faisait grand plaisir, même s'il est un brin narcissique. M'en fous. Demain c'est cert-con, mercredi c'est cert-con, dans quelques jours c'est la plage.






Bien que Marock est un film de Laïla Marrakchi, avec Morjana Alaoui, Matthieu Boujenah et Assaad Bouab (raaaaaaaaaaaaaah), sorti en 2004, ça ne vous interdit pas d'avoir l'incipit du jour :

"I was dreaming in my dreaming
Of an aspect bright and fair
And my sleeping it was broken
But my dream it lingered near
In the form of shining valleys
Where the pure air recognized
And my senses newly opened
I awakened to the cry
That the people / have the power
To redeem / the work of fools
Upon the meek / the graces shower
Its decreed / the people rule

The people have the power
The people have the power
The people have the power
The people have the power
"


19/08/2007

19/08/07 - 23:28

CDXCVIII. - Putain j'y suis !!!



J'avais complètement oublié ça - quand Shortbus est sorti, j'avais participé à un truc pour promouvoir et le film et le concept. En contrepartie, on devait avoir un p'tit remerciement, chose que depuis j'avais mise dans un coin lointain du cerveau, pas souvent éclairé.

Ce soir je me suis fait une séance dévédé Shortbus. J'étais encore en train d'essuyer mes grosses larmes que le générique touchait à sa fin...

Chuis au générique du dévédé !!!

19/08/07 - 21:26

CDXCVII. - Le p'tit dessin du ouiquennede.



Dans mes séries phantasmatiques, après le matador de toro, le centaure...




Lavis à l'encre de Chine, 50 x 70.






L'incipit à la mode du jour :

"Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe ? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ?"

19/08/07 - 02:00

CDXCVI. - Chair & potager.



Suite des plaisanteries légumières (avoir l'air d'un cornichon)




19/08/07 - 00:08

CDXCV. - Autoportrait aux légumes.



Je suis rarement un inventeur, plutôt un suiveur. Le genre de type qui n'a pas l'idée, mais qui la chope et l'améliore un peu, sans nécessairement lui donner un soupçon d'originalité réelle.

Bref.

Ayant vu ça quelque part, je m'amuse : hop, Arcimboldo n'a plus qu'à bien se tenir.



18/08/2007

18/08/07 - 23:40

CDXCIV. - Liste de lecture de la semaine.



i. Jonathan Tropper, Le Livre de Joe (10/18, domaine étranger, 2006). Joseph Goffman est un auteur à succès. Enfin, à succès : il a sorti un livre, sur son village natal, et marquetinje aidant Bush Falls s'est vendu comme des petits pains briochés un dimanche matin. Sauf que son père est malade, et que Joe, qui n'a pas pu le blairer depuis dix-sept ans, se retrouve embarqué dans sa nouvelle Mercedes qui ne lui ressemble pas trop vers les Falls. Où il s'apercevra qu'écrire sur son passé n'est pas si facile que cela - que faire face à ses responsabilités d'écrivain contraint d'assister à des avalanches de livre sur sa pelouse ou à des bains forcés dans des cascades gelées.

Un très grand livre, qui se dévore, et dont la force est nettement plus puissante que celle de Brokeback Mountain. J'ai un eu petit tremblotement de la mâchoire lors de la scène du gymnase. À quand le film ?

ii. George Orwell, La Ferme des animaux (Champ Libre Folio, 1981). Je ne présenterai plus ce classique, relu en une petite journée avec autant de plaisir : il fait partie des ouvrages dans lesquels on redécouvre toujours de nouveaux éléments, expérience aidant. Astérix et La Ferme des animaux, étude comparée...

iii. Thomas Mann, Altesse Royale (Bernard Grasset, les Cahiers rouges, 1972). Pioché dans la pile miraculeuse de l'ami A***, il s'agit d'un conte étrange et réaliste : nous sommes au début du XX° siècle, dans une de ces principautés quasi d'opérette qui fleurissaient encore sous l'égide du Reich prussien, petit pays d'un million d'âmes, fait de forêts et de paysans bourrus, rêveurs aux pommettes nationlement hautes. Voilà que dans ce monde merveilleux naît un deuxième enfant au Grand-Duc, le prince Klaus Heinrich, lequel a une malformation étrange qu'il convient mieux de taire... Le récit des merveilleuses aventures de Klaus Heinrich va alors être l'occasion pour le narrateur de démonter progressivement tout le prestige et la gloire des têtes couronnées sur papier glacé - avec une finesse et une intelligence rare.

Trois livres à ne pas louper sur trois, vous allez avoir à lire, Lecteur.






L'incipit à la mode du jour :

"Mon nom est Arthur Gordon Pym."


15/08/2007

15/08/07 - 18:32

CDXCIII. - Bretagne : 27 208 km² - Israël : 20 770 km²



La Bretagne :
vers la constitution d’un Etat indépendant
70 - 1948



I. Aux origines du bretonnisme


Alors que les gens qui habitaient dans les départements de Bretagne commençaient à envisager, sans trop y croire, que leur région s’engageait enfin dans une période de stabilité relative, après plusieurs siècles de déchirement entre Celtes, Romains, Angles, Saxons, Frisons, Normands et Français, il se trouva qu’un roitelet italien décida d’unifier sa péninsule. D’une péninsule à l’autre, il y avait – et il y a encore – quelques kilomètres, et on peut envisager sans exagérer qu’il y a suffisamment de différence entre le caramel au beurre salé et la ratatouille pour que rien en Bretagne ne soit changé.

C’est ce qu’on aurait pu croire, et nombre de livres d’histoire durant des décennies se sont évertués à cacher la vérité, pourtant éclatante. Car il se trouva que Loïc Ah Herz, sujet de Sa Très Gracieuse Majesté et néanmoins un des rares lecteurs de Karl Marx, publia en 1862 un ouvrage dont l’influence allait changer sans commune mesure le cours de l’histoire bretonne. C’est de Rennes et Londres dont je veux parler, qui fut un succès de librairie dès sa publication, résonnant en un profond écho dans la diaspora bretonne, de Nantes à Saint-Nazaire en passant par les abords de la gare Montparnasse.

Car il faut que le Lecteur ait en tête que le peuple celti-breton, répandu sur toute la surface du globe après la destruction dramatique du Grand Temple de Carnac par Donatius Vespasianus en 70 de notre ère, faisait l’objet d’un antibretonnisme dont l’apogée se situe aux débuts du XX° siècle. Cet antibretonnisme a plusieurs origines :

i. une origine religieuse : en perdant chez sa grand-mère Erwanna qui s’en servit pour allumer son feu la carte que lui avait confié Merlin (Marzhin) indiquant où dormait le Roi Arthur Pendragon, Guénolé Kig Ah Farz perdit toute espoir de laisser le grand roi de revenir d’Avalon et de sauver son peuple, lui assénant par conséquent une malédiction si grave et si terrible qu’on ne peut lui trouver d’égale, si on excepte le jour où ma Maman mit du sel dans le café plutôt que du sucre ;

ii. une origine culturelle : isolé dans des cultures et des civilisations qu’ils ne connaissaient pas, les celti-bretons se réunissaient entre eux, ce qui est bien normal, notamment pour échanger des recettes, sans compter les fois où un breton orthodoxe, chapeau plat et noir de cuir bouilli sur le crâne, leur faisait réciter l’intégralité des Saints Textes Arthuriens, le Levr Doue. Mal accueillis par une population souvent londonienne ou parisienne qui voyait d’un sale œil ces gens pas comme les autres qui ne se mélangeaient pas, ils étaient des boucs émissaires forts pratiques, expliquant les crevaisons de pneu, retards de métro, temps maussades et autres calamités de ces temps éloignés. Le pouvoir bien entendu avait tout intérêt à ce qu’un tel principe expéditif fût conservé, plutôt que de résoudre des problèmes qui relevaient de ses attributions régaliennes ;

iii. une origine raciale : le développement fulgurant des théories darwiniennes à la fin du XIX° siècle, vite systématisé par des gens peu compétents, amenèrent nombre de « penseurs » à considérer les celti-bretons comme des races inférieures, qui se repéraient notamment par le port de coiffes en dentelle de Quimper pour les femmes, cheveux longs pour les hommes, et sabots pour tous. Bref, des éléments objectifs et qui sont de toute évidence propres aux celti-bretons.

Ces éléments se nourrissaient bien évidemment l’un l’autre, dans une sorte de marasme de la pensée paradoxalement entretenu en partie par les celti-bretons eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, les bretons en chiaient, notamment lors des brotoms qui purent décimer des communautés entière, en Pologne et dans le XIV° arrondissement de Paris.



II. la « première Ardrec’h »

Laïcisation de la pensée bretonne, développement du nationalisme en Europe, multiplication des actes antibretons et enfin l’idée sous-jacente, relevant de l’histoire et de la religion bretonne, d’un peuple breton ayant disposé en des temps mythiques d’une terre propre, les conditions étaient réunies. C’est dire, donc, si l’ouvrage de Loïc Ah Herz trouva un écho certain dans une population souffrante et qui prenait progressivement conscience de ses malheurs. L’idée était lancée. Il suffisait de l’accomplir. Dès 1869, l’Alliance Bretonne Universelle créait à Quimperlé l’école agricole de Gireg-Bretagne, dont sortirent des générations d’éleveurs de cochons et de producteurs de nitrates.

Parallèlement à ce premier retour de celti-bretons de la diaspora en Bretagne, suite aux brotoms sanglants de 1881 un médecin de Marseille, Gwendal Le Manec, publie le premier vrai manifeste breton, Auto-détermination, où il prédit que l’antibretonnisme ira croissant au fur et à mesure de la modernisation des sociétés européennes et au fur et à mesure que les Celti-bretons se trouveront en concurrence avec les voisins. Il en conclut que les Bretons doivent quitter les pays européens et se constituer leur propre Etat – qui peut ne pas être nécessairement la Bretagne historique (le fort de Brégançon est évoqué par l’auteur). C’est dans la foulée que se constituent une pléthore de sociétés bretonnantes, fédérées rapidement dans le Breizh Douar Ar Varzhed que dirige Gwendal Le Manec. Ce réseau permet à nombre de celti-bretons, traumatisés par le brotom de 1881, de retourner en Bretagne et de s’y établir comme agriculteurs. C’est la « première Ardrec’h » (« montée » - sous-entendu vers la Bretagne, terrain montagneux s’il en est).

Cette première vague d’immigrants est historiquement importante, malgré sa faible importance démographique :

i. Création de villages sur la côte bretonne avec tout le confort moderne : robinet à far, dévidoir à dentelles, parc ostréicoles intégrés (Barnabanec, Penvern, Ploulec’h, Landibilic…) ;

ii. L’idée d’une immigration des celti-bretons vers la Bretagne est désormais crédible, bien que le Figaro souligne que les bretons vraiment traditionalistes devraient y retourner à pattes et en sabots sans utiliser les trains des honnêtes français ;

iii. À travers l’un de ses membres, Efflammig Dic Lendibic, elle crée le breton moderne, lequel non seulement permettra de structurer la pensée bretonnante, mais aussi donnera à la Bretagne de grands textes et de grands auteurs, comme Bécassine, Per-Jakez Helias, Joseph Lec'hvien, Vefa de Bellaing et Mikael Madeg.

Les colonies bretonnes agricoles de la première Ardrec’h seront fortement aidées, à compter de 1883, par les financements du baron Edern de Kernemeur, qui apparaît ainsi comme l'un des hommes clefs de ce premier bretonnisme. Après 1899, la Bretonish Colonization Association, fondée par le baron Mazhoig de Kergloff en 1891, prendra le relais financier, et participera aussi à l'achat de terre en Bretagne et à l'aide aux colonies agricoles, notamment par l’envoi de bardes et de lyres traditionnelles.



III. L’Organisation bretonne mondiale et la « seconde Ardrec’h »

Ce mouvement, d’ampleur encore limitée – si ce n’est par la structuration fondamentale par l’intermédiaire d’une langue nouvellement créée – trouve sa vraie dynamique dans ce qu’on appelle la « seconde Ardrec’h », à partir de la création de l’Organisation bretonne mondiale par Treveur Gwastell en 1897 à Bâle (Suisse). L’Organisation tente tout d’abord de négocier avec Félix Faure, auquel appartient la Bretagne, mais sans succès. Dès lors, la politique de Gwastell va être une occupation progressive des terres, l’idée sous-jacente étant une colonie de peuplement (mode opératoire en conformité avec la pensée colonialiste de l’époque), c’est pourquoi en 1901 le cinquième congrès breton décide la création :

i. du Fonds national breton, chargé de l’achat des terres en Bretagne, ce qui sera une des sources principales de l’hostilité des Français installés en Bretagne depuis quelques siècles (bon nombre de terres vendues sont des métairies dont les fermiers sont expulsés par les propriétaires fonciers) ;

ii. du Kevredigezh Mererezh Douar, chargé de la gestion des terres achetées dans l'intérêt de l'ensemble des Bretons de Bretagne. Le KMD est encore aujourd'hui la base du domaine foncier public breton, dont le développement exemplaire et moderne peut se résumer par les trois P : Porc, Pollution, Pétrole sur les plages.

En 1914 commence la première guerre mondiale. La Bretagne se trouve dans la tourmente, car le Royaume-Uni cherche à sécuriser la route maritime lui permettant d’importer depuis le golfe de Gascogne les thons qui ornent depuis des générations les couples britanniques et font l’orgueil des réunions Tupperware outre-Manche.

En 1917, Lord Balloven, représentant le gouvernement britannique, adresse à Harn Le Plentec une lettre, la « déclaration Balloven », par laquelle il indique que le Royaume-Uni est favorable à l'établissement d'un « Foyer national breton » en Bretagne. Cette lettre n’est pas un engagement juridiquement contraignant, mais elle représente un formidable encouragement pour le bretonnisme et la pollution du sol par engrais chimique.

La déclaration Balloven est par contre mal reçue dans le monde français. Selon une expression célèbre, « un peuple donnait à un autre peuple la terre d'un troisième ». Il est aussi à noter que les Britanniques avaient déjà promis à Philippe VIII d’Orléans, la création d’un grand royaume français unitaire sur le continent (sauf la Corse et Sainte-Hélène). Il s’agissait d'obtenir la contribution militaire des nationalistes français à l’affaiblissement de l'Empire allemand. La déclaration Balloven était donc en contradiction avec cette première promesse.

Fin 1917, poursuivant les troupes allemandes en retraite (sans arrérages de rente garantis), les Britanniques prennent possession de la Bretagne (prise de Rennes le 11 décembre), ce qui fut chanté par les sœurs Goadec dans La Marmite. Ils y resteront jusqu'en 1948.



IV. Le foyer national breton (1917 – 1948)

En février 1919, les représentants bretons à la conférence de la paix de Paris demandent l’octroi d'un mandat sur la Bretagne au Royaume-Uni, dont ils apparaissent comme les alliés privilégiés. Les puissances alliées se rangent à ce choix lors de la conférence de San Remo, en avril 1920, malgré l’opposition de la France et de son nouveau propriétaire, Raymond Poincaré, qui l’avait hérité par son grand-oncle. Le mandat britannique est officialisé par la Société des Nations en juillet 1922. À Quimper, les festivités feront dix morts, et à Brest vingt, sans compter les enfants et les bigoudens.

Le mandat indique que le Royaume-Uni doit « placer le pays dans des conditions politiques, administratives et économiques qui permettront l'établissement d'un foyer national breton et le développement d'institutions d'auto-gouvernement ». Elle doit également « faciliter l’immigration bretonne et encourager l'installation compacte des Bretons sur les terres, ainsi que leur cuisine, dont le Royaume de Sa Très-Gracieuse Majesté a beaucoup à apprendre ».

Le mandat précise de façon beaucoup plus vague que le mandataire doit veiller à la préservation des droits civils et religieux de la population française (on ne parle pas de « droits politiques »). Cette différence de traitement sera fortement critiquée par les leaders français (le terme français recouvrant ici les locataires divers de la Bretagne avant, pendant et après les Celti-bretons mais qui ne sont pas des Celti-bretons : angles, saxons, frisons, irlandais, français, normands et mon grand-père qui y a habité quelques temps).

Le système politique dans la communauté bretonne sera organisé autour d’une assemblée élue (Barzh Kuzul Brekelien), avec une forme restreinte de « pouvoir législatif », et d’une « Agence bretonne » en charge de la cuisson des Kouign A Man. Les premières élections à la Barzh Kuzul Brekelien ont lieu en 1920. On trouve aussi un Conseil National (Kuzul Ann Nasion) surtout administratif, s’occupant de l’éducation des bigoudens, de culture de la dentelle, des autorités du beurre salé et du sarrasin, et de la santé des lyres traditionnelles (lirenn ‘giz kozh).

L’Agence bretonne verra son influence grandir en 1929 quand elle prend son autonomie de l’Organisation bretonne mondiale et que les Bardes d’Alan Stivell acceptent de collaborer avec elle. Il ne s'agissait pas pour ces derniers de créer un état breton, mais de trouver une terre d'accueil aux nombreux breton qui tentaient de quitter le XIV° arrondissement de Paris depuis le recul du chiffre d’affaires des sex-shops et la montée de la concurrence des chaînes de crêperie rue de la Gaîté. Malgré cette limite, Il s'agit là d'un changement remarqué dans le très fort rejet du bretonnisme que portait ce courant de pensée. Il ne s'agit pas d'un ralliement idéologique, mais du début d'un mouvement d'acceptation d'un État breton.

Il est à signaler que l'Agence bretonne s'est rapidement dotée d'un bras armé : Excalibur. Celle-ci est formée initialement à Quimperlé en 1920, après des émeutes anti-bretonnes. Elle est généralisée par l'Agence bretonne au début des années 1920 en tant que milice chargée de défendre les colonies d’implantation contre d'éventuelles attaques françaises, qui restent sporadiques mais continues : la production de farine de froment étant en chute libre depuis l’introduction du porc et du sarrasin par les immigrants de l’Ardrec’h, les mercenaires français doivent attendre un bon bout de temps avant d’avoir suffisamment de farine pour cuire des baguettes de pain et taper les Bretons avec.

Trois nouvelles phases d’Ardrec’h s’enchaînent, rythmées par l’évolution politique européenne : fusion-acquisition de Belgique SA avec l’Allemagne Inc., investissements massifs des pays de l’Est dans l’économie parallèle du sexe qui réduit les parts de marché de beaucoup de Bretons de la diaspora sur un secteur pour lequel ils ont une affection traditionnelle. Par ailleurs, le développement de la production de blé noir en Ukraine et la hausse des quotas laitiers polonais inonde les gondoles des magasins de fac-similés de Kouign A Man qui réduisent les Bretons au désespoir.

C’est dans ce contexte qu’éclate la seconde guerre mondiale.

14/08/2007

14/08/07 - 20:51

CDXCII. - Voyage à reculons en France et en Yvelines : 8 - Ko-Hinnor.



Ici on apprend certainement un peu surpris que dans mon voyage à reculons en France et en Yvelines je suis aussi allé en Indochine voir les temples croulants de stuc et de folie.

ou :
Ce qu'il peut parfois me passer en tête, quand je suis en Birmanie rhodanienne.



"Tout enfant, j'allais rêvant Ko-Hinnor,
Somptuosité persane et papale,
Héliogabale et Sardanapale !




"Mon désir créait sous des toits en or,
Parmi les parfums, au son des musiques,
Des harems sans fin, paradis physiques !




"Aujourd'hui, plus calme et non moins ardent,
Mais sachant la vie et qu'il faut qu'on plie,
J'ai dû refréner ma belle folie,
Sans me résigner par trop cependant.




"Soit ! le grandiose échappe à ma dent,
Mais, fi de l'aimable et fi de la lie!
Et je hais toujours la femme jolie,
La rime assonante et l'ami prudent."




"Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.




"J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.




"Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.




"La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !"




"Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin."




Palais Idéal de Ferdinand Cheval, à Hauterives,
Résignation de Paul Verlaine
et Le Bateau ivre d'Arthur Rimbaud.



13/08/2007

13/08/07 - 20:20

CDXCI. - Pauvre petit gône riche.



Je me demande à quoi ça sert d'avoir passé plus d'une soirée à choisir la destination de mes vacances, le sable fin, les palmiers et les bungalows, pour que ce soit annulé et remplacé dès le lendemain par le voyagiste et par un hôtel un peu plus industriel mais d'une étoile de plus ?

12/08/2007

12/08/07 - 19:23

CDXC. - Voyage à reculons en France et en Yvelines : 7 - Le Rhône.



Ici on voguait entre l'acier des roches et le fer du ciel, Lecteur,
dans mon voyage à reculons en France et en Yvelines.


Je ne pense pas que je pourrais de nouveau vivre dans la vallée du Rhône - ma profession est une excellente excuse, et les souvenirs, trop lourds.



Parfois j'ai un plaisir profond à revoir pourtant ces collines et ce fleuve. Ce n'est pas tout à fait un paysage de montagne, ni un paysage du sud. Mais c'est un amoncellement de rocs rudes et secs, gris le plus souvent. Le vert qu'on y voit, aussi exhubérant soit-il, ne cache jamais que des déchirures de calcaire et de granit.



Le ciel y est plus violent, plus implacable que dans le Midi cher aux touristes. Chargé de nuages ou vide d'un seul soleil chirurgical, il est toujours métallique. Parce qu'on est coincé entre deux montagnes, et que le fleuve se presse contre le Massif Central, on a l'impression que le ciel veut rattraper l'exiguïté des horizons en offrant cette largeur vive qui brûle souvent les poumons.



Je n'ai d'ailleurs jamais été habitué aux horizons larges, sauf ceux de la mer : les plaines de l'Île de France ont quelque chose d'inquiétant pour moi. Je me demande comment on peut vivre dans ces univers d'horizon plaqué par un ciel qui écrase tout - qui ne permet rien. Ses villes sont mes libérations.



L'hiver peut y être sans pitié : enfant, je me souviens d'eau gelée, de bidons à remplir et d'une herbe qui craquait sous les pas, sans neige. Qu'un froid terrible, qui fige le silence entre des haies où sautillent des corbeaux.



Contre les façades minables de torchis et de paille, on trouve toujours des Vierges qui sont des réductions des montagnes : cassées, blanches et noires, explosées par le gel et la chaleur. Le soleil d'été découpe des grottes dans les maisons ou recouvre des portes de larges pans d'ombre, aussi épaisse qu'un tissu. On ne quitte la fraîcheur couverte d'une cour que pour la lumière éclatante du midi juste.

11/08/2007

11/08/07 - 02:28

CDLXXXIX. - Et maintenant, une page de réclame.



La Direction de l'Office de radiodiffusion télévision française a le plaisir d'interrompre ce programme pour vous faire profiter d'une réclame à caractère quasi non mercantile, et bénéficiant du soutien de monsieur le Ministre.

Oyez, oyez ! Sa Majesté Badinou premier se trouvera une semaine seul dans un hôtel de la Crète lointaine, fertile en taureaux.

Ce que c'est que de grandir.

À vous Cognacq-Jay, à vous les studios !


11/08/07 - 02:19

CDLXXXVIII. - Voyage à reculons en France et en Yvelines : 6 - "J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait cinq heures.".



Ici on se foutait pas mal du terme, vu qu'il faisait beau, Lecteur, dans mon voyage à reculons en France et en Yvelines.


"Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très habile pêcheur. Vous avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe.

- Si. répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !

- Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil. Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux ?

- Peut-être bien, Conseil.

- Et la subdivision de ces deux grandes classes ?

- Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien.



- Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez ! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptérygiens, dont la mâchoire supérieure est complète. mobile. et dont les branchies affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est-à-dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche commune.

- Assez bonne à manger, répondit Ned Land.

- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales, sans être attachées aux os de l'épaule - ordre qui se divise en cinq familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type : la carpe, le brochet.

- Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau douce !



- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l'épaule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes, turbots, barbues, soles, etc.

- Excellent ! excellent ! s'écriait le harponneur, qui ne voulait considérer les poissons qu'au point de vue comestible.

- Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps allongé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau épaisse et souvent gluante, ordre qui ne comprend qu'une famille. Type : l'anguille, le gymnote.

- Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land.

- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites houppes. disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pégases dragons.

- Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur.



- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est attaché fixement sur le côte de l'intermaxillaire qui forme la mâchoire, et dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne, ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux familles. Types : les tétrodons, les poissons-lunes.

- Bons à déshonorer une chaudière ! s'écria le Canadien.

- Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.

- Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais allez toujours, car vous êtes très intéressant.
"

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers (1869) et les Machines de l'Île de Nantes de la compagnie Royal de Luxe.

11/08/07 - 01:54

CDLXXXVII. - Voyage à reculons en France et en Yvelines : 5 - la maison à vapeur.



Ici on regardait en l'air bouche bée avec un texte qui carburait dans le cervelet, lors de ce voyage à reculons en France et en Yvelines.


"Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor, hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement, un profond sentiment de surprise était bien naturel.

En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait un étrange équipage -, si toutefois ce nom peut s'appliquer à l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly.



"En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, , large à proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance, la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes. Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands à torsades. Son dos supportait une tourelle très ornée, couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux hublots d'une cabine de navire.

"Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que le segment inférieur, se mouvaient dans des tambours qui cachaient à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une passerelle articulée, se prêtant au caprice des tournants, reliait la première voiture à la seconde.



"Comment un éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent ? Il le faisait, cependant, l'étonnant animal ! Ses larges pattes se relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans que ni la voix ni la main d'un "mahout" se fissent voir ou entendre.

"Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait alors place à l'admiration.

"En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces géants de la faune indienne. De plus, à petites intervalles, il s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de vapeur.



Et cependant c'était bien là un éléphant ! Sa peau rugueuse, d'un vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures uissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes ! Ses yeux brillaient de l'éclat de la vie ! Ses membres étaient doués de mouvement !

"Oui ! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes les apparences de la vie, même de près.

"En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une locomotive routière se cachait dans ses flancs."


Jules Verne, La Maison à vapeur (1879) et la compagnie Royal de Luxe accompagnée de son Eléphant (Nantes).

08/08/2007

08/08/07 - 23:27

CDLXXXVI. - Et maintenant, une page de réclame.



La Direction de l'Office de radiodiffusion télévision française a le plaisir d'interrompre ce programme pour vous faire profiter d'une réclame à caractère quasi non mercantile, et bénéficiant du soutien de monsieur le Ministre.



Debout sur le zinc : un septuor rock-bastringue mélangeant l'orchestre balkanique typiche guinguette (classique ?) aux influences berbères, tziganes, françaises, espagnoles et britiches. Il y a des pléthores d'instruments, qui arrivent sans prévenir : ça pourrait partir dans tous les sens et ne rien donner, tout s'équilibre dans une poésie non frelatée et de la zique qui vous fout la pèche en gnaque. On se retrouve à danser devant ses poëles, bras écartés, chaussettes dans tous les sens.

Il y a des Têtes Raides, des Orgues de Barbac dans tout ça. Mais y'a aut'chose.



L'album que j'ai emprunté à la médiathèque est Les Promesses (avril 2006, Wagram). Dire que c'est leur quatrième et que je n'en connaissais rien. Me demande comment j'ai pu faire pour ne pas connaître. Je soupçonne le grand spécialiste Monsieur Bleu D***, expert ès ziques diverses, m'en avoir caché l'existence. Le salopiot.

Ou c'est que ça bouge trop pour lui... Ou que c'est pas dans un hebdomadaire paraissant le mercredi et relevant de presses catholiques datant de 1880 ! Dommage.



Le site des Debout sur le zinc est et leur MySpace ici (la qualité des ziques y est meilleure que ce que j'ai pu trouver, qui ne sont que des captures tremblotantes de concert).

À vous Cognacq-Jay, à vous les studios !

08/08/07 - 20:04

CDLXXXV. - Voyage à reculons en France et en Yvelines : 4 - un samedi après-midi.



Ici on pataugeait assez loin du terme, Lecteur, dans mon voyage à reculons en France et en Yvelines.


Pour la première fois je voyais l'Océan. Pas celui d'Hugo Pratt, qui est le plus grand, ouvrant majestueusement la Ballata d'un poème qu'on mâche longtemps. Celui de Colomb, de Gama et de Las Casas.

Je découvrais la marée.

Pataugeant entre les rochers, j'éraflais le genou, ébahi de la finesse du sable. La Méditerranée n'avait jamais eu ça, ni ces courants qui m'essoufflaient.

Et j'éclaboussais de grandes gerbes d'eau verte.

08/08/07 - 19:46

CDLXXXV. - Voyage à reculons en France et en Yvelines : 3 - un samedi soir.



Ici s'approchait du terme, Lecteur, un voyage à reculons en France et en Yvelines.



Comprend qui sait.


08/08/07 - 19:42

CDLXXXIV. - Voyage à reculons en France et en Yvelines : 2 - dans la valise du retour.



Ici s'est presque achevé, Lecteur, un voyage à reculons en France et en Yvelines.

Dans mon sac, au retour, en plus de pas mal de sable et de quelques crayonnés, on trouvait :

i. Henry de Montherlant, Les Bestiaires, Gallimard, Folio, 1954 (lu bouche bée, fasciné à ne plus le quitter, rêvant deux nuits de suite de taureaux et de sable dru collé par du sang) ;

ii. Ferdinand Cheval, Le Palais Idéal, Les éditions du Palais Idéal, 2007 (il vous faudra que j'évoque dans ce retour temporel mon passage par l'Asie étrange) ;

iii. Alessandro Manzoni, Les Fiancés - Histoire milanaise du XVII° siècle, Gallimard, Folio classique, 1995 (lu dans un lit bateau au fin fond de la Drôme, enfoui dans un matelas sans fond, pendant que les arbres du bois craquaient sous le mistral, riant, hoquetant de sourire, fasciné, terrifié, dévorant) ;

iv. Jean Teulé, Ô Verlaine !, Julliard, Pocket, 2004 ("Parfois dans un local plein de livres deux hommes...") ;

v. Philippe Besson, L'arrière-saison, Julliard, Pocket, 2002 (impressions passagères d'insatisfaction, de couleurs et de vent léger sur la mer qui feraient un film, non un livre).

07/08/2007

07/08/07 - 23:12

CDLXXXIII. - Voyage à reculons en France et en Yvelines : 1 - le faucon.



Ici finit, Lecteur, un voyage à reculons en France et en Yvelines.


Tout juste descendu de mes trains, le bagage encore intact, le téléphone vibrait sous l'air de la polenta frétillante en ratatouille majeure. Messire Didi avait quitté son Angoumois lointain pour se retirer en son Moulin.

Je me retrouvais donc le temps d'un trajet Paris-Bruxelles (ou tout comme) dans un tortillard d'aluminum éteint qui s'en allait vers Rambouillet. C'est qu'à force de tégévé on n'a plus l'habitude des omnibus, qui brinquebalent le client solitaire dans un grand ahan de ferailles et de vitres gémissantes. On s'y retrouve seul, pendant que la campagne s'impose lentement, de moins en moins semée de bétons et de grillages.

Méfiant d'un trajet dont je ne connaissais ni l'horaire ni la durée - à Montparnasse, coup de bol, le train partait à mon arrivée sur le quai - je m'étais chargé d'un Montherlant acheté il y a peu chez un bouquiniste de Saint-Michel, Les Bestiaires. Je m'attendais à des nouvelles, et j'entamais ma lecture comme celle d'une nouvelle. Pour être happé par un roman. Je dévorais Alban comme lui chassait les toros.

À la gare, où j'étais forcément en retard, Didi m'attendait, flanqué de son chat qui s'était transformé en cocker frétillant. Nous roulâmes un peu dans les forêts. En quelques secondes, la distance était perdue, les revues d'usage n'étaient plus à faire et nous parlions déjà de tout. Il me montra le Moulin, les corps de logis et les bois. Le cocker suivait ; le chat noir, circonspect, avait préféré se poser sur un rebord de goudron pour nous voir s'éloigner. C'est qu'un plongeon pas trop voulu dans une mare de lentilles l'avait un peu refroidi.

La pièce maîtresse n'était pas le poulailler, mais tant qu'à faire, nous fîmes un détour. C'était un grand espace clos, sous les arbres, couvert d'un filet pour que la volaille ne joue pas la fille de l'air. Un vieux tube d'acier rongé et trois planches faisaient les corbusieries locales. Une poule énorme, étrange, était suspendue tête en bas au filet. Elle agitait des ailes de vampire pour se crocher au grillage de la clôture. Bombyx énorme et brun sous les feuillages, que la pluie commençait de plisser vers le bas. Nous ne comprenions pas vraiment ce qu'une poule, ou même un coq en rut pouvait bien faire comme ça. Sauvage, l'animal volait d'angle en angle, affolé, se cognait aux filets et aux grilles. Le son lourd des chocs était fait d'ailes froissées et de métal agrippé. Entré là Dieu sait comment.

Un peu plus tard, les casques ruisselants de pluie, harnachés de cuir humide et gras, les pompiers nous montrèrent que c'était bien un faucon. Les doigts de leurs gants épais approchaient avec hésitation du filet où l'animal se débattait. C'est que ça broie des épaules et détruit des yeux.

Une heure plus tôt, nous étions dans le poulailler, à courir après l'oiseau sous l'eau qui pleuvinait à peine. Agitant désespérément nos mains pour chasser le rapace vers la porte, glissant sur les rondins pendant que son aile, d'un coup sec, bousculait d'air nos cheveux. Chacun avec une branche, nous lui réglions la circulation en gendarme forestier ; il s'enferrait plus loin contre la grille. Les poules, plus prudentes, se maintenaient systématiquement loin de la brute.

Au retour, épaté de mon inconscience, je retrouvais les toreros de Montherlant.

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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