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25/07/2007

25/07/07 - 20:48

CDLXXXII. - Séance d'ego : Bad en soldat macédonien.





Lavis à l'encre de Chine sur papier, 50 x 70.

Public, je te souhaite de bonnes vacances.



24/07/2007

24/07/07 - 23:17

CDLXXXI. - Pendant que l'encre sèche.



- 1 -

Feurste Lèdi


Aussi bien que je me souvienne de la Constitution, que j'ai lue, et de la Loi, que je n'ai pas lue, le Président de la République a une existence légale, sa famille et sa femme, non. Sa famille, femmes, enfants, maîtresses et divers n'ont pas plus d'existence juridique vis-à-vis des institutions que moi, c'est-à-dire qu'ils sont citoyens. Pas plus. Pas moins.

En ce sens, la présentation effectuée par les médias - et peut-être voulu par la communication élyséenne - des voyages de madame Cecilia María Sara Isabel Ciganer Albenitz en Libye ou ailleurs sont une imposture. Madame Ciganer-Albenitz, épouse Sarközy de Nagy-Bocsa, a certes pour des raisons historiques une place dans le protocole diplomatique. Elle n'est en rien dépositaire de la puissance du Peuple et de la Nation, par quelque moyen que ce soit.

D'où deux possibilités :

i. soit Madame Ciganer-Albenitz est réellement intervenue dans une affaire diplomatique entre l'Union Européenne et la Bulgarie d'une part, et la Libye d'une autre, et dans ce cas il s'agit d'un vol outrancier du pouvoir de l'Etat, qui réside dans la Nation, laquelle le confie à des représentants par l'intermédiaire du vote. Il s'agit alors, qu'on veuille le reconnaître ou non, d'un coup d'Etat.

ii. soit Madame Ciganer-Albenitz n'est pas intervenue dans cette affaire diplomatique, et dans ce cas je voudrais savoir pourquoi l'Etat a fait les frais de son déplacement et a laissé présenter son voyage en Libye comme participant d'un échange diplomatique. Il y a alors mensonge, soit des représentants élus de l'Etat, soit des médias, soit des deux.

Dans les deux cas, je crois que le Deux-Décembre n'est pas loin. Et quoi qu'il en soit, j'attends des réponses.






- 2 -

République française


Je pense cependant qu'une étude du discours politique d'un point de vue historique serait intéressant. Lorsque l'on regarde ce qui reste encore la dénomination officielle de notre pays, nous vivons dans la République française, non en France.

C'est peu mais ce n'est pas rien. L'essentiel dans l'appelation officielle est le fait que nous sommes une république, qui a une caractéristique - elle est française - mais cette caractéristique n'est pas liée à une géographie précise. Cette république n'est jamais reconnaissable par le fait qu'elle est française, c'est-à-dire, peut-on envisager, que sa langue est le français et sa culture la culture française : choses constamment évolutives, dynamiques, que l'on serait bien en peine de définir objectivement. Et qui ont surtout une portée universelle.

Cette République française est un des derniers restes de 1793 : nos fous de Pères fondateurs avaient voulu une république qui soit extensible à l'Europe - où la frontière n'avait plus de sens. C'est pour cela qu'elle n'est pas la France.

La France est clairement définie, pour la métropole depuis le traité de Paris de 1947 qui attribua à la République quelques mètres carrés italiens, et pour les cendres de l'Empire colonial depuis la fin de la décolonisation. Je dirais même, bêtement : la France est un territoire. C'est une géographie figée, immuable (à l'échelle de la vie humaine), pour laquelle les notions d'intérieur et d'extérieur se constitue de façon spontanée. D'étranger et de national aussi.

Lorsque je me remets en tête les discours - des deux bords - qui ont été tenus durant la campagne présidentielle, je me souviens de phrases comme "Je serai le président d'une France...", "Je veux être le président de tous les Français...", "Être le président de la France, c'est...", etc., qui coulaient limpides et clairs comme de l'eau de source.

Ce que je voudrais dire dans cet almanach est que cela bien au contraire ne l'est pas. Ou plutôt : de tels discours montrent une évolution que je juge pour ma part inquiétante de notre relation aux institutions. Car le fait que personne ne réagisse montre bien que notre propre relation aux institutions est parallèle à cette évolution du discours.

Nous sommes des citoyens qui s'attachent désormais férocement à une terre, et qui voulons un chef pour cette terre - un président, bien sûr, il ne faut pas trop changer nos petites habitudes. Nous nous identifions comme éléments de cette terre ; et par suite nous nous définissons par opposition à ce qui appartient à d'autre chose que cette terre, l'Hexagone métropolitain, la France.

Nous mettons dans nos gazettes les amours de notre Président qui n'est jamais que la continuité de ces "quarante rois qui ont fait la France" chantés par Charles Maurras en son temps. La République n'est même plus bonne pour les interviews devant la piétaille des journalistes qui font des ronds de jambe, tout heureux qu'on leur ait offert un tabouret sous les ors du Palais. Nous parlons de nous, nous ne parlons pas même d'Europe : même lorsqu'un succès diplomatique comme l'affaire des infirmières bulgares est due avant tout à la diplomatie européenne, et non française - laquelle ne s'est jamais raccrochée au train qu'au dernier moment - nous la présentons comme un succès national.

Sans nous, Français, rien n'aurait été possible. Sans l'intervention miraculeuse de l'Epouse du Président qui à peine descendue de l'avion devant les caméras libère des condamnés à mort comme Saint Louis guérit des écrouelles, la Justice et l'Ordre n'auraient pu triompher. Ce n'est pas pour rien que sur leurs tombes à Saint-Denis nos anciens souverains se faisaient sculpter avec sceptre et main de Justice.

Et nous ronflons, pleins de suffisance. Nous ne voulons plus de la République, nous ne nous voulons plus républicains - citoyens, encore moins. Nous sommes français, et nous avons la France :

"[...] le gouvernement reste libre, la France ne sera administrée que par des Français.

[...] Ce n'est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses. Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c'est une portion de France qui meurt. Une jachère à nouveau emblavée, c'est une portion de la France qui renaît.

N'espérez pas trop de l'État. Il ne peut donner que ce qu'il reçoit. Comptez, pour le présent, sur vous mêmes et, pour l'avenir, sur vos enfants que vous aurez élevés dans le sentiment du devoir.

Nous avons à restaurer la France. Montrez-la au monde qui l'observe, à l'adversaire qui l'occupe, dans tout son calme, tout son labeur et toute sa dignité. Notre défaite est venue de nos relâchements. L'esprit de jouissance détruit ce que l'esprit de sacrifice a édifié.
"

Ce discours à la louange de la terre de France et à la gloire du travail est de Philippe Pétain, le jour où il annonce à la radio les conditions de l'armistice (25 juin 1940).

Je vous laisse comparer avec les discours tenus par certains hommes politiques au pouvoir. Moi, je m'inquiète des parallèles.






- 3 -

L'encre de Chine


Ces petits énervements évoqués, je me permettrais juste de signaler que j'ai écrit cela pour m'occuper : un dessin sèche lentement, couvert d'encre noire.

La vache. Trois jours et il n'est pas encore fini.

Demain, je gomme les quelques traits de construction encore visible. Tadaaaam !






- 4 -

Le Parfum


Au boulot, les comptes de juin ont été fini il y a quelques semaines. Plein de petits Commissaires aux Comptes, tout frais émoulus de leurs écoles, la mèche longue et la cravate trop courte, viennent nous poser des questions pour savoir si on a été honnêtes dans notre djobeu.

Enfin - s'ils peuvent signer un papier disant que nous avons été honnêtes. Ce n'est jamais qu'un mot.

Tout à l'heure, en allant aux toilettes, j'ai eu un moment de trouble. Je sentais un parfum que je connaissais, de loin. Un homme sortit des toilettes, me frôla pour rejoindre l'open-space.

Le parfum d'E***.

Et dans le couloir un grand jeune homme brun marchait.






- 5 -

L'incipit à la mode du jour


"Il fait une chaleur d'enfer. La nuit est lourde. Poisseuse. C'est une piaule minable dans le quartier minable d'une ville minable. Le climatiseur est en rade. Même la bière est tiédasse."

22/07/2007

22/07/07 - 10:50

CDLXXX. - Un thé, des gâteaux, un bouquin...



Bon dimanche, les gens.



22/07/07 - 01:50

CDLXXIX. - Choses vues, choses lues, choses ouïes.



- 1 -


Après le turbin, vendredi je suis passé au premier étage d'un grand magasin, y récupérer des planches de papier et un petit pinceau. Rien de bien spécial, je l'ai fait vite pour traverser le fleuve et me trouver dans "mon" quartier à flâner chez les libraires, les bras de plus en plus chargés.

Quelques heures plus tard, je trouve ce texto sur mon portable :

"Vous êtes toujours aussi blasé ? Le BHV ne semble pas vous plaire... et vos lunettes vous durcissent le regard..."

Au début, j'ai été un peu troublé. Et puis je me suis dit que ça n'en valait pas tant la peine : le numéro de portable n'évoque rien ni à la mémoire de ma puce téléphonique, ni à la mienne. Et ni signer ni m'aborder est un étrange mélange d'arrogance et d'indécision. Ce doit être un souvenir lointain qui s'est réveillé derrière un pilier du magasin.

Au moins cela m'aura-t-il occupé quelques minutes.






- 2 -


Dans un bar. - Je monte pour aller aux toilettes. J'entre dans celles des hommes. Je me trouve facve à une grande femme, superbe, ceinte de voiles noirs et dorés. Le temps d'hausser le sourcil, j'ai compris et je m'en fous : je m'occupe de moi, et basta.

Un autre client entre peu après moi. Lui aussi est surpris (ça, je comprends, la sexualisation des chiottes est encore assez importante). Il se met à grogner.

"Qu'est-ce que vous faites là ? Vous n'avez rien à y foutre. C'est pas votre place ici."

Elle n'est pas imperturbable. Elle se met à parler fort, à une porte :

"Angie ? Tu as fini ?"

L'autre grommelle, reste carré dans la porte. Perso, casé sur mon urinoir, j'aurais du mal à faire quoi que ce soit.

Tout ça pour un peu de barbe. Connard.






- 3 -


Ceci étant j'ai encore dépensé un peu trop de pognon en livres... il faudrait que je les lise, plutôt que refaire le monde jusqu'à 5h du mat' comme hier, avec des débris de saucisson réchauffé, quelques trognons de cornichon malossol et les ultimes preuves qu'il y a pu avoir des vignes il y a quelques années sur les rebords de la Loire.

Ce qui n'interdit pas des moments de plaisir. Au contraire. Je profite autrement de la vie, bien autrement que de la manière doloriste qui a été la mienne durant des années. Il suffit d'être assis sur un trottoir, le dos chauffé par un mur, pendant que le soleil hésite enfin entre quelques nuages. Et, sur la scène, Thomas Hellman.

Rah !

Je vais pas dire que j'ai reconnu de suite sa moûture du Mathilde de Brel. En revanche, Vierzon rock'n'rollé, chapeau. Et quel banjo...








- 4 -


Si je voulais joindre les événements précédents de cet almanach en un seul, le Hasard, la Fortune, le Destin et tous les dieux qui jouent au dé ou se baladent yeux bandés sur une roue folle histoire de nous faire croire que nous ne sommes pas libres s'en sont chargés : j'ai trouvé ce matin sur mon répondeur un énorme capharnaüm.

Quelqu'un d'un festival quelconque avait dû tenter d'envoyer un extrait live. Le temps de reconnaître la chanson, du Kaolin dans le brouhaha, et d'entendre mon nom.

Hop, sourire de là à là.






- 5 -



C'est en voyant l'énorme écran que mon frère vient de s'acheter, plus que sa copine et sa vie de couple de banlieue, que je me suis dit qu'il était devenu adulte.






- 6 -


L'incipit à la mode du jour :

"Un garçon aux yeux langoureux poussa la porte vitrée d'une boutique."

17/07/2007

17/07/07 - 23:10

CDLXXVIII. - En dessinant, en tauréant.



Depuis hier soir, le nez sur ma feuille, je me dis que j'aimerais vraiment voir une corrida un jour. Souffrance ou pas.



Lavis à l'encre de Chine sur papier Canson 50 x 70.


Et que j'aime aussi de plus en plus l'encre de Chine... même lorsqu'il m'en reste un peu et juste une enveloppe publicitaire.



Lavis à l'encre de Chine sur enveloppe 32 x 22.


16/07/2007

16/07/07 - 20:21

CDLXXVII. - Cances-va.



Une semaine et demie de vacances, et le tout pour :

i. Aller vers Valence ;
ii. Partir de Valence et rejoindre Nantes ;
iii. Retourner à Paris pour prendre le train de nuit jusqu'à Tarbes.



Je crois que je vais me prendre un gros truc, genre La Recherche, cette année...

16/07/07 - 19:48

CDLXXVI. - En déjeunant, en déclamant.



Ce jeune homme rentrait de vacances, penaud et désabusé. Il traîna son pas jusqu'à mon bureau, pour me chercher avec les autres, qu'on parte déjeuner. Pendant que je sauvegardais mon dossier, et que je mettais ma veste, mains dans les poches il regardait la ville à travers les persiennes.

Je m'approchais, ouvrais grand le rideau. À nos pieds Paris largement s'enfonçait dans la grisaille et la pluie. Je lui montrais le panorama.


Sois sage, Ô ma Douleur, et tiens-toi tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.


Il me regarda bouche bée. Et nous avons tous les deux pouffé.

Des fois je me dis que je suis un peu fou.

15/07/2007

15/07/07 - 23:46

CDLXXV. - Epistolaire.



De Zaza, de Napoli

Mon cher petit frère,

En fouinant dans un marché aux livres, qu'ai-je trouvé? une édition originale de Jules Verne !!! Emerveillée, je l'ai prise entre mes mains, ai caressé la couverture rouge et or délicieusement passée, et puis l'ai ouverte. Et là que vois-je ? le prix : 180€ ce petit bijou. Alors, excuse-moi, mais même en ayant le capes, je n'aurai jamais de quoi mettre autant dans un livre.

Même si j'avoue m'être limite pâmé d'admiration devant ce Jules Verne. La question est : comment ce livre peut bêtement se trouver dans un marché au livre ? En même temps, il y avait aussi des Spirou datant du début du siècle...


RAAAAAAAAAAAAAAAH PUTAIN BORDEL DE MEEEEERDEUUUUH !!!


15/07/07 - 22:59

CDLXXIV. - Sur le frigo (Liste de lecture).



Les livres de cette semaine :

i. Pourquoi j'ai mangé mon père, de Roy Lewis. Ou comment de tranquilles subhominidés du pléistocène (mais est-on déjà au pléistocène supérieur ?) sont brusquement dérangés par Edouard. Edouard n'est pas n'importe qui : Edouard, c'est le chef de la horde, un moderniste de la pire espèce. Le genre de type qui croit qu'on peut remplacer les simples pierres par des pierres usinées. Et un type qui veut apprivoiser le feu ! Un type dangereux, je vous dis. Si ça continue, il va inventer l'arc. Des gens un peu trop informés prétendent même qu'il voudrait qu'on devienne des hommes.

C'est ce que pense en tout cas son frère, l'oncle Vania. Et Ernest, son fils, n'est pas plus convaincu. C'est qu'il hésite, un peu, Ernest. Un type bien brave, mais dire qu'il est un peu benêt c'est un peu trop méchant. Disons qu'il s'inquiète pour les générations futures. Et que les propos de son père, qui trouve des possibilités prodigieuses dans le moindre ours buté et rôti, l'inquiètent.

Bref - après La véridique histoire du dernier roi socialiste, dont j'avais déjà parlé, je poursuis ma découverte de Roy Lewis. Un pur moment de gaudriole et de plaisir, qui se dévore en quelques heures, entre deux concerts. Un vrai sir-plai.


ii. La Concession du téléphone, d'Andrea Camilleri. Histoire que j'expédie rapidement l'aspect familial, Andrea Camilleri fait partie de la branche de la famille qui a quitté Malte il y a quelques années pour se réfugier sous des terres plus clémentes (?) et siciliennes. Enfin, quelques années n'est plus qu'un doux euphémisme, pour parler de tranches de siècles. Quoi qu'il en soit, Camilleri est devenu outre-Piémont un auteur de théâtre célébrissime, et il s'est mis un jour en tête de faire des romans.

Celui-ci est une petite merveille de détente délirante. Qui s'enchaîne très bien avec le Roy Lewis... C'est l'histoire de Pippo Genuardi, commerçant en bois à Vigàta, un bourg dans le trou du fond de la Sicile, qui se met en tête de demander une ligne téléphonique à la préfecture... en 1891. Pour quelle raison ? Allez savoir. Déjà que Pipppo est un moderniste, qu'il a commandé un quadricycle à moteur et à Paris qui fait, tenez-vous bien, du vingt kilomètres à l'heure ! En tout cas, le préfet, il est grave inquiété, et il se demande s'il n'y a pas un complot garibadiste dessous tout ça. Ou pire - socialiste !

Manque plus que Pippo demande l'aide de Don Calogero Longhitano, commandeur, un homme d'honneur local, celui qui vous rend plein de petits services pratiques à condition qu'après vous l'aidez à faire l'une ou l'autre besogne d'honneur, comme récupérer une dette que doit Sassà La Ferlita au frère de Don Calogero...

Et c'est là que ça merde.

Camilleri utilise un récit à toutes berzingues, où se succèdent des échanges de courrier et les discours théâtraux, sans description ni commentaires. Bref, ça se dévore et on en redemande.


iii. Robur le Conquérant, de Jules Verne. J'ai déjà parlé ailleurs du plaisir que j'avais eu à retrouver cette édition chez un libraire à la sauvette. Robur est un néo-Vingt mille lieues sous les mers : il y a un engin extraordinaire, qui n'est plus le Nautilus, un tour du monde, une bataille d'une civilisation sans pitié contre la bestialité (dans l'un, la destruction du troupeau de rorquals, dans l'autre des sacrificateurs du Dahomey), une expédition très dangereuse dans le pôle, une île secrète dans le Pacifique, un homme de génie qui a développé une mécanique à nulle autre pareille, laquelle lui permet d'ignorer l'univers des hommes et de vivre indépendant, enfin le thème des prisonniers.

Pourtant Nemo avait du tragique, de la grandeur. Dans Vingt mille lieues, on comprend qu'il y a de la souffrance, et une souffrance terrible, dans cet homme à l'infinie puissance et à la terrible solitude, que sert un équipage dévoué et servile. Dans L'Île mystérieuse, on apprend sa tragédie.

Robur est un ingénieur, ce n'est pas un prince. Robur n'est qu'un génie, mais un génie buté, qui a une équipe d'hommes dont il est l'égal. Robur enfin est l'histoire de la rencontre d'esprits butés, qui refusent la discussion, et restent dans leur évidence - que ce soit Robur ou Uncle Prudent. Le pire étant bien les deux américains : Uncle Prudent et Phil Evans sont des merveilles de stupidité, de refus devant l'évidence - et, paradoxalement, les pendants du subil Aronnax et du volumineux Conseil. Le fier et courageux (bien qu'un peu bourrin) Neil Young a son correspondant dans Frycollin.

Comme si dans Robur Jules Verne avait voulu donner l'envers du miroir de l'histoire de Nemo et Aronnax. Tous les hommes y sont bêtes, tous les hommes y sont sans possibilités d'amélioration. Ce qui permet au narrateur de multiplier les phrases à double, triple sens, et d'assaisonner son discours de ces petites sentences qui me le rendent si cher. Rien que l'incipit, que j'ai cité hier, est extrêmement savoureux : commencer avec une vache, il fallait oser.

Sincèrement, j'ai du mal à comprendre pourquoi Robur est considéré souvent comme une oeuvre mineure de Verne. Il n'est pas tragique, ni mélancolique, comme ses oeuvres les plus connues, oui. Il noie moins le lecteur sous les listes et les descriptifs techniques. Il est pourtant plus caustique dans sa description détaillée de la bêtise humaine.

D'Uncle Prudent qui veut faire exploser une machine comme l'hélicoptère de Robur parce qu'il ne veut pas la comprendre à nos sicaires modernes, le pas est vraiment court.

15/07/07 - 02:06

CDLXXIII. - En rentrant, mains dans les poches.



- 1 -

Les Conquérants


Ce matin je me suis mis à le réciter sous la douche. Je me suis dit que j'aurais aimé le dire à quelqu'un, ou le mettre "en ligne". J'ai déjà dû le mettre plusieurs fois - je m'en fous, je l'aime toujours.

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.


Que les mânes d'Hérédia soient bénies. Puis je suis parti, rejoindre le couple de Glacière. Je me demandais, inquiet alors que je marchais sous le soleil de novembre, ce qui avait bien pu leur arriver : on m'avait commandé du vin blanc. Comme si moi je savais choisir le blanc. Le rouge qui tache, je ne dis pas. Mais le blanc - entre les Alsace qui me laissent toujours dubitatifs, les trucs aux bouteilles tourmentées pour attirer le chaland, les machins qui sentent le sucre et le doucereux à vingt pieds - je ne sais jamais qu'en faire, ni avec quoi. Je me suis réfugié derrière un Bourgogne Chardonnay, sans trop savoir ce à quoi je m'engageais.

Je me disais cependant que Ben devait avoir été enlevé par des extraterrestres, remplacé par un robot qui ne bougeait pas le petit doigt, pour ne plus demander de rouge. Je me promettais de faire des questions à double sens, pour le tester. D'ailleurs, arrivant, j'avais déjà des craintes qui se confirmaient : le chat ne me sautait pas dessus, il était invisible. Peut-être cuisait-il dans le four.

Ce qui n'aurait pas été une mauvaise idée - sauf pour le four, qu'il aurait fallu pas mal dégraisser ensuite.






- 2 -

Descinit in piscem


Il faut reconnaître cependant à la nouvelle version du Ben, celle qui est un robot importé de Mars et qui boit du vin blanc, qu'elle me réconcilie progressivement avec le poisson. J'avais été si bien traumatisé enfant par un colin infect que je n'en mange plus - et que j'évite au passage tout ce qui vient de la mer : crevettes, moules, et autres saloperies qui ne respirent pas de l'air bien frais sur un sol bien ferme.

L'autre animal pourtant n'a pas amené sur la table son chat rôti - de toute manière ç'aurait été de la viande trop grasse - mais un poisson très honorablement préparé sur son petit lit de quinoa.

Et le vin allait avec. Je le goûtais volontiers, surtout que je pouvais profiter de sa couleur pâle et brillante : j'avais enfin ôté les lunettes noires portées depuis la veille.

Car je ne serai pas aveugle en fin de compte. Vive la chirurgie.






- 3 -

Ma bulle à moi


Et puis j'ai marché quelques heures, nez au vent hésitant qui se maquillait mal en sirocco. Mains dans les poches, je déambulais tranquillement entre les touristes, me racontant des histoires pour pas grand'chose, puis pensant à mes jambes qui me faisaient progressivement mal. J'étais long à traverser les passages cloutés, et je m'en moquais.

Je suis resté quelques heures dans un fauteuil, à siroter mon verre, un Jules Verne à la main.

"« Pan !... Pan !... »

Les deux coups de pistolet partirent presque en même temps. Une vache, qui paissait à cinquante pas de là, reçut une des balles dans l'échine. Elle n'était pour rien dans l'affaire, cependant.

Ni l'un ni l'autre des deux adversaires n'avait été touché.

Quels étaient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c'eût été là, sans doute, l'occasion de faire parvenir leurs noms à la postérité. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plus âgé était Anglais, le plus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroit l'inoffensif ruminant venait de paître sa dernière touffe d'herbe, rien de plus facile. C'était sur la rive droite du Niagara, non loin de ce pont suspendu qui réunit la rive américaine à la rive canadienne, trois milles au-dessous des chutes.

L'Anglais s'avança alors vers l'Américain :

« Je n'en soutiens pas moins que c'était le
Rule Britannia ! dit-il.

- Non ! le
Yankee Doodle ! » répliqua l'autre.

La querelle allait recommencer, lorsque l'un des témoins - sans doute dans l'intérêt du bétail - s'interposa, disant :

« Mettons que c'était le
Rule Doodle et le Yankee Britannia, et allons déjeuner ! »

Ce compromis entre les deux chants nationaux de l'Amérique et de la Grande-Bretagne fut adopté à la satisfaction générale. Américains et Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s'attabler dans l'hôtel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes. Comme ils sont en présence des oeufs bouillis et du jambon traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et de flots de thé à rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les dérangera plus. Il est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit encore question d'eux dans cette histoire.
"

Rien qu'un tel début ça fait sourire.






- 4 -

Frères humains, qui après nous vivrez


Et puis je me suis assis devant The Bubble. Je n'en dirai rien, simplement parce qu'il m'a profondément touché.



De retour j'ai mordu dans une tomate.

12/07/2007

12/07/07 - 23:08

CDLXXII. - La Guerre des étoiles.



Demain je vais savoir ce que ressent Luke Skywalker lorsqu'il se prend un coup de sabre laser dans la figure.

Et accessoirement si d'ici quelques années je perdrai l'oeil gauche.

On y croit, on y croit, on y croit !

11/07/2007

11/07/07 - 23:44

CDLXXI. - Youhou mon Loulou !




Histoire que dans les prisons de Nantes un prisonnier ne se plaigne pas, ô gué.

09/07/2007

09/07/07 - 23:15

CDLXX. - En chantant, en dansant.



Maintenant que je suis démissionnaire, et qu'un nouveau responsable arrive, j'assiste d'un air lointain à l'affluence des ambitions qui font antichambre et réclament des privilèges et des droits acquis à soixante-douze quartiers. Désormais que l'on commence à faire mon bilan et à recevoir avec inquiétude la montagne de dossiers que je cachais dans mon ordinateur, c'est amusant d'être à la fois accusé d'être un ignoble cachottier qui n'a jamais transmis aucune information et qui fait des choses très compliquées (ce qui veut dire que je suis quelqu'un de compétent et cultivé en langage d'entreprise) et d'être un simple tâcheron tout juste bon à faire tourner des bases de données. J'ai eu droit à ça dans la même minute de la même personne - y'a des choses qu'il vaut mieux ne pas relever.

Je m'en peins le nombril avec le pinceau de l'indifférence (Saint Greg, où que tu sois depuis octobre 1999, je te dois cette expression). Or donc, je m'en vais vous narrer, Lecteur, chose plus intéressante : mon ouiquennede.

Sauf qu'il est tard, je ferai donc montre de la rapidité et l'efficacité pleine d'alacrité primesautière qui caractérise ma plume légère et néanmoins nourrie aux plus élégants auteurs de notre belle civilisation. Je fus donc à Solidays. Facile : c'est à quatre stations de métro, je ne vous garantis pas que je parviendrais un jour jusqu'à la Fête de l'Huma. Deux jours durant je traînais ma vieille veste noire, qui commence soit dit en passant à être usée jusqu'à la corde, et ma casquette de trentenaire à barbe sous le frimas hivernal et les quelques sursauts du soleil.

Mon pire drame ? Devoir choisir entre Superbus et Renan Luce. Oui, j'aime Superbus. Vous direz, bien évidemment, que ce n'est que de la musique d'adolescent, et alors ? Je n'ai pas eu d'adolescence, je fais donc tout en même temps, c'est plus rentable. Puis j'ai eu la honte de mon âge, et je me suis dit, la pièce étant tombé sur pile, que mes lunettes iraient mieux avec les chansons du beau Renan. Surtout qu'il a un batteur mal rasé d'un très grand charme. Ce qui me permet de noter sur cet almanach que j'apprécie de plus en plus les barbes de trois jours. Bear's Den, me voici.

Adrienne Pauly aussi m'a charmé. Une grande déception, ce fut Sean Lennon : à force d'en ouïr ici et là monts et merveilles sans compter le surplus, je m'attendais à des miracles. Quelque chose comme une épiphanie, mâtinée d'ascension et de pentecôte. Tout comme ceux qui comme moi se serraient sous la tente. M'est avis que sa seule réussite a été sa chanson avec M, et qu'on entend sur les ondes ; pour le reste... une sorte de soupe néo-Pink-Floydée, le tout assaisonnée de lenteur pseudo-planante. L'image que j'ai eu soudain, ce fut une de ces scènes que l'on trouve dans Bret Easton Ellis, de ces chanteurs richissimes, défoncés aux gènes historiques, baignés dans un univers de femmes folles et sans raison - deux des copines de Lennon se sont invitées sur un coin de la scène pour saluer la plèbe - chantant des chansons parce qu'ils ne savent pas quoi faire d'autre pour s'occuper. Ils pourraient s'enivrer à la célébrité d'héritage en peignant, ils le feraient aussi. Au moins pourrais-je dire que je n'ai jamais été aussi proche de John Lennon...

J'expédierai tout aussi bien Ayo. Pourtant l'entendre en entier sous la pluie qui ne cessait pas prouve ma patience. Dans un autre genre, Sum 41 : beaucoup de bruit, beaucoup de notes...

J'ai hurlé et frappé, frappé, frappé dans mes mains jusqu'au bout de la nuit grâce aux Blérots de Ravel, à Kaolin et aux Motivés. Jarnidieu, que cela fait du bien de brailler à n'en plus finir O bella ciao, mon petit poing dodu en l'air. Rah ! Dans cette veine, la grande découverte : le Tokyo Ska Paradise Orchestra, une bande de Nippons tout en rose qui font du cuivre à s'en faire péter la sous-ventrière. Ca c'est du son qui arrache et qui vous fait vibrer tout un stade. Le genre de truc tout con - très commercial, et alors ? - où l'on est hyper content de retrouver l'air du Parrain relooké sax et trombone à danser le plus beau des pogos du monde.

Mes deux belles surprises ont été Lily Allen et The Magic Numbers. La première est célèbre, je ne la connaissais pas. Cette petite chose est plus jeune que moi, arrive sur scène à moitié bourrée, s'arrête en pleine chanson pour réclamer une clope au public, et pourtant on sent déjà en elle tout ce qui fait une grande dame de la chanson. Rageant. En un seul de ses éclats de rire elle avait toute la salle pour elle, et la cascade suivante nous a tous mis à ses pieds. Tout ce que je regretterai d'elle, c'est par anticipation : elle est condamnée à devenir une égérie, et remplacer sous peu Dalida dans certains panthéons simplistes.

The Magic Numbers : avec leur tignasse à la raie au milieu, leur profil de barrique et leur petit jean's à carreaux, on s'attend à du heavy metal d'ado, des petits braillements et des simagrées sans intérêt - ou des slows classicissimes. Et on se trouve face, non, dans une énergie énorme qui remotive le moindre Badinou qui patauge dans la gadoue, la gadoue, la gadoue depuis des plombes. C'est un mélange détonnant de country, de folk, de rock et de pop à la sauce indie, un truc où l'on se retrouve en plein milieu de Woodstock et des années 70, un truc où on est heureux de vivre et où on a la gnaque.

Je sens que mon disquaire préféré va encore s'enrichir.

Etrangement pourtant, je retiendrais surtout deux images de ce festival : le silence sous le chapiteau où Grand Corps Malade faisait son slam. Autant en cédé je l'avais écouté de l'oreille distraite qui me caractérise. Autant cette asperge à la voix profonde vous prend aux tripes sur scène. Il pleuvait à trombes dehors, nous étions tous entassés sous cette putain de tente à l'Achille Zavatta, et je mentirais si j'ai pas dû déglutir tout ce que j'avais pour ne pas verser ma larme. Surtout pas en public, enfin.

Et Bad à genoux devant trois bonnes soeurs de la Perpétuelle Indulgence se faisant confesser.

06/07/2007

06/07/07 - 22:47

CDLXIX. - Des choses.



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Choses lues


Voici quelques temps qu'il me faut poursuivre l'almanach de mes lectures et de mes errances. Dieu sait pourtant si j'ai peu lu : trop crevé, trop usé. Il y a des temps lourds qui marnent le corps à gros bouillons. Hop, on met d'une main ferme un pied non moins viril là où l'homme n'a jamais poussé le nez, et on repart comme en quarante.

i. L'Evangile selon Pilate, de Eric-Emmanuel Schmidt.



Vu que je l'ai déjà dit de Marc Lambron, il faut que je le dise aussi de Schmidt : coreligionnaire, à quelques années près. Hop, voilà qui est fait. Son Evangile est en deux temps : un prologue, où le Christ-homme, parlant à la première personne au Jardin des Oliviers, se rappelle ce qui l'a mené là et doute. Jusqu'à ce que les pas des soldats du Sanhédrin résonnent et qu'il hurle "Mon Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?". Le texte même, moins évangile (bonne nouvelle) qu'histoire (enquête), raconte comment Ponce Pilate se trouve face à l'inexplicable, et, Romain, épuise tour à tour chaque explication raisonnable pour à chaque fois voir la raison lui échapper face à l'insaisissable d'un corps et d'une foule qui se soulève.

Le sujet traité est ambitieux, on ne saurait dire moins. L'écueil est donc visible, énorme : on va dire qu'à ce compte il est identifié, et que Schmidt ne pouvait que louvoyer pour l'éviter. Il nous épargne les apparitions miraculeuses Concile-de-Trentines et autres illuminations : les miracles ne sont jamais que des choses racontées par d'autres : rien n'est direct, tout n'est jamais que racontar, quoi qu'on dise, tenu de troisième main. À chacun de croire, ou pas.

Ce qui fait que l'auteur nous offre trois petites nouveautés intéressantes - ce dont il est content, à voir l'appendice Journal d'un roman volé :

1/ Jésus n'est pas sûr de son destin, doute constamment, se refuse aux miracles et ne fait jamais que le pari d'être le Messie. Ce qui en soit n'est pas si choquant que cela (pour racheter les hommes du péché, il fallait que Dieu souffre complètement, entièrement, et donc soit entièrement homme, ne se sache pas prédestiné à la résurrection, sinon il y a triche), mais est rare, je pense, dans la littérature chrétienne.

2/ Judas est le disciple préféré - ce qui résoud le paradoxe de la nécessité de sa traîtrise, car pour que Jésus soit le Christ, il est nécessaire qu'il soit livré : Judas livre donc, car il le doit et qu'il se meurt d'amour pour Jésus.

3/ Les miracles sont haïs du Christ, qui les considère comme de la camelote de brocanteur, et toute la conversion progressive de Pilate se fait parce qu'il entend rapporter des faits contradictoires et flous, il n'assiste jamais à rien - ce qui est dans l'essence même de cette Bonne Parole, qui n'est jamais qu'une parole, échangée de bouche en bouche. Les Evangiles déjà faisaient ce chemin : celui de Jean, le plus récent, ne conserve des miracles de Jésus que sept, qui demeurent symboliques, tandis que les lettres des Apôtres ne sont jamais que diffusion du message, interprétation, discours.

Ceci étant, à la lecture, j'avais l'impression, pas désagréable nécessairement, mais un peu lourde, d'un texte écrit par un repenti. Schmidt ne s'en cache pas : d'athée, il a eu la chance d'avoir la foi lors d'un voyage au Sahara. La contrepartie est que les citations de la Bible sont un peu poussives - le fameux "ελωι ελωι λεμα σαβαχθανι" (Matthieu, 27:46) fait partie des figures imposées, et Schmidt s'y astreint sans déplaisir, mais en restant à l'imaginaire chrétien, non à la réalité juive du texte : pour lui, Jésus est désespéré et demande à Dieu pourquoi il l'a abandonné. Pour un juif aussi pratiquant que l'était Jésus, il s'agit surtout du début du Psaume 22, et pour lui dire le début revient à tout dire... jusqu'à la fin du Psaume, qui est un chant d'espoir.

J'irais méchamment un peu plus loin : il y a de la documentation, c'est indéniable. Il n'y a pas de présence. Jérusalem est décrite, elle n'est pas présente. Les hommes sont décrits, il ne sont pas plus présents. Pilate est une parole écrivant des lettres, il ne vit pas. Ma lecture est nécessairement faussée par la force évocatrice, la puissance des chapitres antiques du Maître et Marguerite, et je ne dis pas que venir après Boulgakov est facile pour qui que ce soit (j'ai moi-même essayé, sans grand succès : voir l'histoire du légionnaire Gnéius).

Peut-être est-il trop difficile pour un chrétien de parler du Christ...


ii. Les Diaboliques, de Jules Barbey d'Aurevilly.



Les Diaboliques font partie de ces incontournables sulfureux, qu'on cite souvent, comme les oeuvres de Sade et autres romances d'une civilisation qui s'achevait pour découvrir le mécanisme et l'acier. Il faut les lire ; il convient de les lire. Je les ai trouvées, chez ce libraire calamiteux qui m'a déjà détruit plusieurs fois mon portefeuille - je les ai donc prises, une à une.

En fait, en fait... déçu. L'enchaînement de ces "six premières" n'enchaîne jamais que des phrases, et des anecdotes un peu creuses. Je ne sais si Barbey avait lu Sade : il en cherche la syntaxe, en tout cas, surtout celle de ses ratiocinations. Le style veut mettre celui des conversations de salon, c'est-à-dire une préciosité faite pour devenir éculée, sur des anecdotes dont la banalité exige que l'attention du lecteur soit attisée par un perpétuel report, de verbiage en verbiage, du début du récit proprement dit.

On sent chez le narrateur un réel plaisir à révéler des affairettes d'une bourgeoisie qu'il devait fréquenter. Le problème est que ses soucis, ses scandales, n'ont plus de portée maintenant, ce qui n'est pas une chose grave, et qu'ils sont lourdement présentés, ce qui en est une. Tirer autant à la ligne, pour nous parler de scandale, ça fait lourd.

C'est dommage, car Barbey semble avoir de l'idée parfois, mais il faut vraiment chercher pour extraire des images marquantes, qui ne sont jamais que marquantes car frappantes ; dans les deux dernières nouvelles : celle du major Idow enfonçant avec la poignée de son sabre de la cire à cacheter dans le vagin de sa maîtresse, les deux s'étant battu avec le coeur momifié d'un enfant mort est épatante ; celle de la duchesse de Sierra-Leone demandant à son mari de pouvoir manger le coeur de son amant qu'il vient d'arracher devant elle plus convenue, mais intéressante.

Le tout étant noyé dans des dissertations longuettes, on survole plus qu'on lit. Il y a d'ailleurs une phrase à laquelle je n'ai rien compris, dans Le Rideau cramoisi. Si quelqu'un trouve le sens, je prends (je souligne) :

"Nous traversâmes plusieurs petites villes, semées, ça et là, sur cette longue route que les postillons appelaient encore : un fier "ruban de queue", en souvenir de la leur, pourtant coupée depuis longtemps."


iii. Sin City, de Frank Miller.



C'est l'histoire d'une brute épaisse qu'une pute a séduit. Sauf que la pute est tuée et que Marv pour le coup cherche le coupable : car il est laid, horriblement laid, et elle est la première à lui avoir donné de la tendresse. Le point de départ est bête comme chou, et l'histoire d'une violence rare : c'est une enquête, où la brute épaisse se la joue Die Hard, reçoit suffisamment de balles et de coup pour trucider toutes les armées célestes et Dieu le père avec, amochant au passage toute la caille-ra de la ville. Pour le coup, avec lui la peine plancher est de rigueur et la récidive impossible.

Ce monde est un monde sans espoir, cru de violence.

Après ma découverte de 300, aux relents un peu fascistoïdes, je continue donc mon exploration de la bédé américaine, loin des comics marvelliens et des Disney (ça, ça va, j'ai de la culture), et j'avoue rester baba. Miller a une maîtrise du noir et blanc, une puissance graphique à tomber par terre. C'est rageant, même : objectivement, ce ne sont jamais que des zones de noir de Chine, striées de blanc. Il n'y a pas de dégradé : c'est blanc, c'est noir, et basta.

Pourtant : telle zone blanche devient d'une radiation surréaliste sans qu'on comprenne pourquoi. Ici, la cuisse découpée à la scie, simple cercle, prend toute la place de la case, s'impose comme une lumière crue. Là, c'est la jambe d'une call-girl qu'on sent parfaitement vibrer sous les lumières d'un club de country. Parfois, le Marvel est proche - notamment dans ce manteau dont le volume tente de faire cape de super-héros - mais on échappe toujours pas miracle à cette échappatoire.

Evidemment, le mouvement du coup est peu présent : on est dans un exercice de style, qui ne prend jamais toute sa puissance que dans les pleines pages noircies où un peu de blanc trace un corps. Mais quel corps. Et quel tracé.

Bref, chapeau.


iv. Nil, 1 : Les Barbares, d'Eric Adam et Didier Garguilo.



Préambule à l'usage de tout Lecteur futur : Nécessairement ici je vais avoir du mal à être impartial.

Nil s'annonce comme le premier tome d'un tryptique, chez Vent d'Ouest. L'Egypte fait vendre, on en vend donc. Les groupes d'adolescents, genre Club des Cinq, aussi, donc on fait avec. Surtout lorsque l'on sent que de tome en tome ce sera l'occasion de nous faire, à travers les guerres et les aventures, un petit récitatif sur l'amitié, la trahison, l'amour et l'accès à l'âge adulte. Là-dessus, on a du mal à inventer ; ensuite, ce n'est jamais que le point de la broderie qui importe.

Dans le cas de Nil, si on regarde le scenario, force est de reconnaître qu'il est bien adressé à la jeunesse : en deux temps, il fait simple et ne cherche pas la complication. Temps 1 : présentation des personnages (et ils sont nombreux, toute une bande de jeunes on vous a dit), dont le chef, parfait nécessairement. Temps 2 : complot, merveilleusement déjoué par les jeunes, ce qui n'interdit pas la vengeance. Ceci étant, c'est une histoire qui prend le temps de vivre : j'ai bien en tête qu'il faille considérer cela comme le simple prologue d'un élément de plus grande haleine.

Du point de vue de l'histoire, elle est extraordinairement documentée, et, pour le coup, sans que cela soit pontifiant ni poseur. Bien sûr, les articles de presse insistent sur le fait que le scénariste (fils d'un égyptologue célèbre) et le dessinateur (compère d'un écrivain célèbre) sont allés à Saqqarah se documenter un tantinet ; ils diront moins qu'ils ont même envoyé un écrivain célèbre prendre des photos en catimini au Louvre...

Pourtant, ce qui s'impose et rend réellement attrayant ce premier opus, c'est le décalage entre l'histoire d'enfance et le dessin, extrêmement fouillé dans sa simplicité affichée. D. Garguilo a ce point commun avec F. Miller d'un graphisme très étudié, d'une très profonde recherche de la maîtrise de la case. On pourrait bien évidemment lui en faire la critique : ce qu'il fait, c'est de la pose, de l'image, pas du mouvement - c'est patent dans la scène de guerre (p. 38). J'aime pourtant ces contours qui ne sont pas encrés, très crayonnés, qui donnent toute la dynamique du dessin. Les lumières et leur répartition ont fait l'objet d'un travail de fond - parfois de carte postale (mais comment faire un soleil couchant ?) qui se répond pourtant d'une planche à l'autre.

J'ai tout particulièrement aimé les ciels de crépuscule, cette lumière ouatée qui occupe la case, et ce simple "calque", comme posé sur l'arrière-plan, estompant les personnages secondaires et permettant de donner de la profondeur et du relief. D. Garguilo a en plus un dessin sensuel, sans chercher dans l'érotisme primaire : ici un zizi un peu de travers car on court, là un petit sein bien rond que soulève un coude - le tout sans chercher à montrer qu'on sait dessiner des sex-symbols, mais plutôt en dessinant de simples corps, qui sont beaux du regard qu'on pose dessus, ce qui est beaucoup plus méritoire. On sent que le dessinateur a du goût...






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Choses ouïes


Je ne vais pas affliger encore d'une liste et de commentaires pédants. De toute manière, demain je vais à Solidays, j'aurais de quoi bavasser à n'en plus finir. Passons donc sur Superbus, El Presidente, The Stereophonics, Muse et The Legendary Tiger Man. On ne parlera pas d'un lamentable Yiddish Touch In Paris dont je me peins le nombril avec le pinceau de l'indifférence.

Sautons, hop, avec la nonchalance de l'homme de bien qui a du goût en plus d'être humaniste, vers les horizons de Keren Ann et de sa Disparition. Pourkoaaaaa donc, croasse le Lecteur impatient, qui croit qu'on parle de Corneille et oublie qu'en ces temps de pluie et de froidure où l'hiver n'est pas loin de remettre son manteau ce sont les grenouilles qui coassent.

À cause de Monsieur Bleu D***, mais ceci est une autre histoire, et ce n'est pas poli de demander de telles choses. Ca ne se demande pas, je pourrais vous tuer pour moins que ça.

La première écoute : je mets le cédé, je m'éloigne, vaguement inattentif, comme toujours. Au bout de quelques mesures, je reviens vers la machine : c'est un cédé de Benjamin Biolay ? Ah, non. J'y comprends rien. Détour rapide vers les crédits et vi, vi, vi, que je suis trop fier et que j'ai une trop bonne oreille, le compositeur est Biolay. Ceci étant, j'aime beaucoup. Comme quoi, Monsieur Bleu D*** a bon goût, cela se confirme.

Ou je vieillis.






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L'incipit à la mode du jour


"À présent nous étions sûrs de nous en tirer."

03/07/2007

03/07/07 - 23:27

CDLXVIII. - Ma première décision.



Il y a des choix qui ne sont jamais faciles à faire. Même lorsqu'on y a pensé durant des semaines, qu'on a pesé et soupesé, au moment de faire le saut on a encore des doutes.

Seul dans cette salle, dans une tour de la Défense, j'avais les trois exemplaires du contrat devant moi. Je les avais lu deux fois. Alors que dehors on attendait que je sorte, les papiers à la main, je me suis renversé dans le fauteuil et je me suis aperçu que c'était ma première vraie décision d'homme.

J'ai de nouveau reparcouru les documents, et je les ai signés.

Et, ce soir, j'avais juste besoin qu'on me dise que je n'avais pas eu tort... merci pour ta patience...


01/07/2007

01/07/07 - 22:59

CDLXVII. - Tout est lié à tout : définitions.




Olivier --

[adjective]:

Banshee-like.



'How will you be defined in the dictionary?' at QuizGalaxy.com




Badinou --

[noun]:

A person with a sixth sense for detecting the presence of goblins



'How will you be defined in the dictionary?' at QuizGalaxy.com


01/07/07 - 21:44

CDLXVI. - En rockant, en rollant.





La marche d'hier, et le temps orageux, lourd et poisseux, m'avaient laissé sur le carreau, pantelant. Je n'ai pas traîné cette nuit : pour un ouiquennede, je me suis couché tôt, à 2h - sans lire vraiment, tout juste grignotant au retour du cinéma. Les Diaboliques me sont tombées des mains, je pense même que je me suis endormi un temps, lumière allumée.

La bière tiède et la lourdeur de l'air font décidément mauvais ménage chez moi.



J'ai dormi douze heures, d'un sommeil épais et poisseux. Je me réveillais pour déglutir, plein de mal de gorge, d'un début de fièvre et de migraine que je n'avais même pas le courage d'évacuer en buvant un verre ou en chopant une aspirine. Abruti, je me retournais dans mon coussin, pour me rendormir aussitôt.

Quand je me suis levé, j'avais une sorte de pâte gluante et blanche sur le palais.



Levé, j'ai cuisiné pour un régiment un pavé monstre au basilic, assaisonné d'une casserole de petits pois car j'en avais envie et d'un verre d'aspirine. Le sorbet au citron, juste après le fromage, est parvenu à occire le monstre qui s'était posé sur mon crâne. Une dernière douche, froide et partiale, a suffit à me troubler de nouveau et me rendre humain. J'étais vivant. Je voulais voir le monde.

Alors je suis sorti. J'avais des buts, et j'avais le moral.



Débutant par la ligne 14, à sa sortie je m'apercevais, grommelant, que j'avais oublié mes lunettes de soleil. Tant pis. J'irais vaquer dans l'univers sans être protégé de la lumière diffuse et poudreuse de pollution qui rôde sur la ville. Je cherchais une carte postale, bien spéciale, et pour cela j'avais repéré une librairie gay, où j'avais des chances, pensé-je innocemment, de trouver du bonheur et de la joie. J'y entrais donc, rue Quincampoix, pour en sortir de suite. Non seulement il y faisait chaud, mais en plus on y étouffait.

Et puis le tutoiement d'office, j'ai tout de même du mal.



Sans la carte postale que je m'étais promis de trouver, donc, je dirigeais mes pas vers des lieux plus saints pour ma petite psychologie - de plus en plus gonflé une fois que mes petons grassouillets foulaient du ripaton le sol de la rive gauche. Je remontais le boulevard Saint-Michel, sans pensée aucune pour le Baron Haussmann, car il ne faut pas toujours transformer une ville où l'on vit en un lieu de mémoire perpétuel. Je comptais errer jusqu'à mon trafiquant de bédés préféré, celui qui a toujours en rayon l'opus le plus confidentiel qu'on ne trouve que sous commande sur quinzaine ailleurs.

Il y a des choses importantes dans la vie, dont le thé. Les libraires en font partie.



Ce qui fait que passant le long des revendeurs qui fleurissent sur le boulevard depuis deux ans, à ma grande joie, je commis la bêtise de m'arrêter à l'étalage de l'un d'entre eux. Déjà une fois cestui-ci m'avais eu. J'en étais sorti avec tout un paquet de poches usés et fleurant bon le grenier et la cave, avec de petites histoires qu'on ne trouve plus qu'en Pléiade ou dans des éditions prohibitives. Là, il m'a encore eu. Un Gide m'a fait un petit clin d'oeil, un petit tri dans la pile m'a fait sortir un Buzatti puis un Montherlant. J'en étais à Roy Lewis, content de le trouver si peu cher, quand, alors que je poussais du doigt un Barbey d'Aurevilly, j'ai eu un sursaut.

Jules Verne, Robur le Conquérant, l'édition de 1979 dans laquelle je l'avais lu, enfant, sans la retrouver depuis. Enorme sourire et même petit cri de joie.



Il ne faut pas croire pour autant que je n'ai pas acheté de bédés - mais je ferai bientôt un sujet uniquement sur ce que j'ai pu voir, lire, entendre, écouter, apprécier. Reprenez donc le métro avec moi, pour aller jusqu'à Javel, et marchez tranquillement à ma suite jusqu'au parc Citroën. Il y avait le festival Sous la Plage. Quoi qu'un peu frisquet et venté (mon mal de gorge n'est décidément pas prêt de partir), s'affaler dans l'herbe entouré de livres pendant qu'il y a du bon rock dans l'air, ça déchire grave sa race.

Et je ne vous parle pas des danseurs, à côté de la fontaine, qui m'ont beaucoup plu. Surtout lorsqu'ils couraient parmi les joggueurs du dimanche.






À défaut d'être de la droite décomplexée, je crois qu'il est grand temps pour moi d'être de la trentaine pédée décomplexée. La marchouille d'hier m'a définitivement fait comprendre que je ne correspond en rien aux codes mondains de la pédétude, et que je n'ai pas envie de faire l'effort d'y coller. Il faut que j'arrête de vouloir sans cesse penser en référence, implicite ou explicite, à ce petit univers caricatural, où l'humanité n'existe que travestie. Etrangement, je me sens fort, nettement plus fort quand je vis en-dehors de ces codes. Cela me rendra plus seul, mais aussi plus heureux.

Et il fait nettement meilleur chez les bouquinistes de la rive gauche.

01/07/07 - 00:46

CDLXV. - Libre.



Ceci est une revendication : je suis libre. Ma liberté n'est pas visible - elle n'est pas celle qui se démontre ou se prouve par des gestes ou des vêtements. Elle est intérieure ; elle est du domaine de l'enfermement sur moi.

Autant qu'il me touche, autant qu'il me fait mal, je sais que j'ai toujours la possibilité de le fuir, le monde, et de me retrouver dans mes rêves ou dans les tréfonds d'une chaise, accroupi. On a toujours dans le pire des cas le silence, et l'inertie. Je ne prétends pas être de ceux qui refusent tout - ni de ceux qui analysent avec le meilleur sens critique tous les pièges du monde.

J'ai horreur qu'on m'impose mon être ou ma pensée. Ou qu'il serait bien que je fasse cela. Je sais que c'est toujours le meilleur moyen pour que je me raidisse. Je ne refuserais pas nécessairement ; simplement, je renâcle.

C'est quelque chose qui déstabilise souvent les personnes qui me rencontrent - qui les excite, aussi. Elles me veulent tel, je ne le suis pas et le rejette. L'expérience aidant, je m'aperçois que cette raideur hésitante joue sur nombre de papillons le rôle de la lampe de cuivre dans la nuit.

Cet après-midi, par moment, je me suis retrouvé avec des gens. Aucun d'entre eux ne me ressemble, et je ne me reconnais en rien de tout cela. La musicalisation boum-boum n'est même pas le miroir aux alouettes dont on pourrait se servir pour attirer le grand public vers d'autres sujets plus importants ; ce n'est jamais que la force écrasante d'un système brutal : celui des boîtes de nuit. Les milliers d'adolescents qui étaient sur le socle de la colonne de la Bastille jamais n'étaient venu pour réclamer quoi que ce soit, sinon montrer leur torse pubère.

Dans cet univers satisfait où j'ai bu des bières tièdes, les garçons devenaient fades et ruisselants. Je me suis dit que je les préférais dans le métro, et que mon petit bonhomme de chemin, aussi tortueux qu'il soit, aussi misérabiliste qu'il soit, aussi scarifié qu'il soit, me correspond mieux. C'est un monde un peu trop fade pour moi que celui où l'on marche au pas, sur des boulevards trop larges. Parfois seul quelques relents de vrai rock me rappelait à l'humanité.

En une bouffée rebelle, j'ai emprunté une cigarette, et j'ai écouté un univers vide tonner sur la place.






La citation du jour, qui pondèrera ces déclarations tonitruantes :

"Putain tu fais chier ! Tu veux tout de même pas que je te fasse un caprice pour te voir ? Je veux voir la mer, l'océan !"

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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