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27/06/2007

27/06/07 - 23:16

CDLXIV. - Ce soir.



J'ai envie d'humanité.

Je disserterai à ce propos un autre jour.

27/06/07 - 18:55

CDLXIII. - En pensant, en déambulant.



Quand je parle de moi, je ne parle jamais que de l'universel.

Ou je mens.

24/06/2007

24/06/07 - 23:26

CDLXII. - En cherchant, en ne trouvant pas.



De temps à autre, j'ai des velléités. Elles mêlent un certain désir d'instruction, une quête de similitude, une curiosité étrange. Parfois, j'achète un livre qu'on peut directement estampiller ou un film de même. Je pense avoir fait, comme on dit, les grands classiques, les incontournables lorsqu'on a pendant un temps suivi le cursus pour entrer dans les ordres de la République, et se ballader avec l'uniforme de hussard noir. Les oeuvrettes honteuses de Thomas Mann et de Stephan Zweig, je les ai lues (La Mort à Venise, La Confusion des sentiments) - les premières, tout jeune, adolescent qui ne comprenait pas encore vraiment (j'avais vingt ans) ; et elles ne m'ont guère aidé : j'avais l'idée de la honte et de la souffrance. De ce qu'il faut combattre en son coeur, et taire, pour ne pas mourir.

Ou ne l'avouer jamais, conscient de son horreur, qu'à l'ombre d'une nuit et d'un bureau.

Plus tard, j'entamais le marathon des Chroniques, au schema d'écriture rapidement cernable. Les premiers tomes me rassuraient un peu : ce n'était pas Zaza Napoli (mon premier contact avec la pédétude, tout ce qu'il fallait pour que je refuse et me refuse) ni les blagues épaisses des films avec Coluche (guère mieux), il y avait un peu de folie, de strass et de volume, mais il y avait de l'humanité. Les Chroniques se mouraient dans les familles, les peines, les hontes, et je gardais cette image finale, pendant que la journaliste retournait sur les bords de l'Atlantique, de Mickael dévasté par le Sida. Oui, pour lui il était possible de retrouver quelque chose, même malade ; je crois qu'il se retrouvait un petit ami, qui suppléait Jon, si ma mémoire est bonne. Pourtant l'image principale que j'en garde est le souffle qu'il perdait à monter les escaliers, et, dans un des derniers opus, du sperme sur son ventre, séchant à la lune, comme une limace infecte et menaçante.

J'ai parlé récemment de l'Art de la fugue : les issues ne sont guère plus enviables. Tout sur ma mère ? La mort, la fuite, le VIH. Je me souviens de contes merdiques et érotiques, qui ne donnaient pas plus envie, même pas de se masturber. Il y a quelques perles, un peu folles, qui permettent de sourire et de rire, et qui ne sont pas encore dans le cliché : Priscilla, par exemple.

Ce soir, je regardais le premier volumes des Courts mais gays. Je crois que je m'attendais à quelque chose du domaine de la caricature, du néo-Priscilla, des plumes et des frou-frous. Ce qu'on voit lors des Nuits roses (enfin, ce que j'ai vu lors de la seule Nuit à laquelle j'ai pu assister jusqu'à présent). Je me suis reçu ça en plein ventre. Indubitablement, nombre de ces courts métrages sont de très bonne qualité.

Pourtant, ce qui m'effraie, ce qui m'a vraiment touché, c'est qu'aucun ne proposait de voie de sortie. Tous sont clos - tous se finissent en tonalité mineure, grave et triste. Le pire étant le plus simple, devant lequel j'ai dû faire le bravache et me lever un instant, me calmant : L'Abandon a une trame simple, militante. Un garçon qui fait l'amour pour la première fois et est contaminé. Sans peine je sais pourquoi j'ai été profondément frappé : il y a bien évidemment le tragique de l'histoire, l'hiver et son sourire qui se défait en quelques minutes ; il y a surtout le physique de l'acteur, qui est de ceux qui me touchent particulièrement - dont la seule présence suffit pour attirer mon attention (fin, brun, pas rasé et le nez un peu tordu).

Je me souviens d'un autre, Le Même sang : une bande qui se tape des pédés à coup de torche, le petit frère craquant et hurlant à son aîné que lui aussi est homo. Pour finir lui aussi roué de coup, badigeonné d'essence - mais couché à côté de son ancien amant.

Le monde de ces courts métrages n'est que tragédie, ou peine larvée. Je dirais même que tous les courts métrages que j'ai pu voir, à l'exception de deux films de François Ozon, n'aboutissaient jamais qu'à la douleur la plus atroce. À croire qu'à moins de se servir du rire incrédule des queens, maquillant de boas le monde pour l'oublier, on ne peut jamais dans ce cas que s'attendre à un lot cent fois plus conséquent de douleur que le tout-venant.

Il y a des moments que je dois à quelques-uns, très rares : ils sont deux. J'ai eu l'immense chance de rencontrer deux hommes avec lesquels j'ai pu être heureux, amoureux. J'ai été avec l'un - l'autre n'a pas été avec moi. Pourtant. Pourtant, à voir cette mécanique inébranlable qui pousse à la douleur, je crois que je comprends mieux, désormais, pourquoi adolescent je refusais de comprendre ce qui m'arrivait - pourquoi j'ai mis tant d'années à l'admettre, au point de n'avoir franchi le seuil, définitivement, que tout récemment.

À tout casser, j'aurais été heureux d'être hétérosexuel.






La chanson à la mode du jour :

"Una lagrima me quema
como la gana
de estar contigo niña
pero no puedo
no puedo

De Barbes asta place Clichy
contigo
De Barbes asta place Clichy
por un ultimo beso

En el rio de fuego
en la corriente del infierno
Paris dame un beso
y cojeme en tus brazos
cada dia me levanto
con la misma gana
de estar contigo niña
pero no puedo
no puedo

et l'oeil rivé sur le canal
moi je pense à Pigalle
Paris j'ai la fringale de toi
Paris prends moi dans tes bras

de Barbès jusqu'à Place Clichy
c'est là que j'aime à perdre ma vie

esperame esperame
llego pronto
"


24/06/07 - 19:09

CDLXI. - Le dessin du dimanche après-midi (Le Jongleur).





Encre de Chine sur papier vergé, 57 x 74


23/06/2007

23/06/07 - 13:39

CDLX. - Cette légère superfluité de l'être.



Non que je veuille m'en vanter, histoire de rallonger les centimètres. Je viens de m'apercevoir que cette semaine j'ai couché avec quatre personnes différentes. Ca me fait bizarre et drôle.

Je ne cherche pas l'admiration ou la réprobation, ni les commentaires égrillards des coureurs de slip. Je ne veux pas non plus parader ou jouer au miséreux. Disons simplement que cela me laisse une sensation étrange, particulière, étrange et légère.

Comme un cap de passé. J'ai parfois l'impression d'être un vieux trois-mâts, de ceux qui traversaient l'Atlantique le ventre rongé, et qui laissaient aux amers un peu de leur cordage, un homme, une ancre. Pendant que dans leurs sentines infectes gémissait l'or des Incas.

Cette nuit j'ai eu peur de la mort.

21/06/2007

21/06/07 - 23:58

CDLIX. - En lisant, en repassant.



- 1 -

Du métro et d'autres choses


Notre société a recherché, sans fin, la réduction de tous les délais. Nous sommes dans un temps qui est celui de l'immédiat : qu'on passe par le B-to-B, qui a été à la mode il y a quelques années, au super haut débit, qui l'est désormais, il est inconcevable que rien n'aille vite. Cela se traduit dans un raccourcissement des délais et une rationalisation des procédures.

C'est logique, il n'y a rien à y redire : les évolutions de la technologie et la transformation de l'être humain en ressource existaient déjà dans la fabrique d'épingle d'Adam Smith, il y a deux siècles. Cependant, l'impression des chronomètres de l'époque - et surtout, je pense, la méconnaissance de l'électricité, qui a intégralement transformé notre rapport au temps (au temps-saison comme au temps-chronologique) - laissait des temps de latence, du mou. Le seul moyen trouvé par le capitalisme naissant a alors été la logique de la surveillance générale et de la punition : corons d'ouvriers, règlements de fabrique. Cela, Michel Foucault en a parlé.

Si l'on regarde désormais la poursuite logique de ce processus, je ne le situerai pas dans le fordisme en tant que tel, qui n'est jamais qu'une fabrique d'épingle un peu plus outillée ; mais dans une invention essentielle de Henry L. Gantt, en 1910 : le diagramme qui porte son nom. A priori, le diagramme de Gantt n'est jamais que le croisement sur une table d'ingénieur d'un planning et d'un arbre généalogique.

Vous voulez faire un croissant ? Pour cela, il vous faut quelqu'un qui produise des céréales à une certaine date, un meunier qui les broie, un livreur qui vous les apporte, pendant qu'un autre produit du lait, du beurre et vous le livre : il y a des tâches parallèles, qui doivent se succéder, se rejoindre - parfois réalisées en parallèle (la production de beurre et celle de farine) - pour aboutir sur l'objet achevé. La conséquence est que le temps, devenu cerné (il faut tant pour faire des céréales), est désormais optimisable : il vous fallait tant pour faire un kilo de farine ? Oui, mais si vous avez l'épée dans les reins, il vous faut combien (délai au plus tôt) ? Et si vous êtes à la coule, combien (délai au plus tard) ?

Conséquence immédiate : l'efficacité dans la cour des concours de bites capitalistes exige, pour battre son petit camarade, d'être le plus rapide possible. Vous pensez en délais les plus courts, en flux tendus. Les tâches s'enchaînent, et le moindre retard de l'une d'entre elles détruit tout l'édifice : il ne pleut pas assez, le blé ne mûrit pas avant août, et le croissant n'est pas productible avant l'hiver, ce qui est dramatique pour les cérémonies de rentrées scolaires à l'automne.

Conséquence ultérieure, qui exige que vous regardiez l'enchaînement de vos tâches avec un regard un peu plus distancié : il faut prévoir les problèmes, et par là, des solutions de contournement. Il faut anticiper. Moindre des choses, hein ?

Sauf que : anticiper a un coût, prévoir aussi. Anticiper exige que vous payez un type qui va vous dire tous les soucis possibles, va tout faire pour vous les éviter, et essayer de trouver à l'avance des solutions rationnelles et de les préparer. Prévoir exige que vous laissiez ce type faire ce qu'il doit faire, en lui donnant les moyens. Pour anticiper, il faut donc immobiliser de la masse salariale, en lui laissant des moyens, le tout sur une logique qui n'est pas évidemment rentable, au sens premier (pas de visibilité productive du travail du pékin). Pour prévoir, il faut dépenser du pognon, sans pouvoir nécessairement considérer cela comme un investissement, puisque le retour sur investissement n'aura jamais lieu qu'en situation de catastrophe.

Or, il y a deux problèmes :

i. l'être humain, d'un point de vue psychologique, retiendra de deux solutions intellectuelles de même probabilité celle qui lui sera le plus favorable. Exemple : d'un point de vue rationnel, la preuve de l'existence de Dieu n'est jamais fiable qu'à 50% ; pourtant, quelqu'un qui a la foi croira sans souci à une preuve de l'existence de Dieu, et laissera de côté sa réfutation. Les dirigeants d'entreprise, les ingénieurs, les cadres, ne font jamais autre chose : il leur est impensable que leur beau planning puisse se planter - ils n'arrivent pas à le concevoir.

ii. le capitalisme recherche les coûts minima, et dépenser de l'argent sans qu'on puisse considérer cela comme un investissement (le gain n'est pas sûr, ou du moins n'a pas une chance de s'avérer très élevée, puisque le risque que votre planning plante est tout de même faible). On ne va donc tout de même pas dépenser du pognon pour rien !

Ce qui suit est immédiat : notre société moderne fonctionne en flux tendus, mais est systématiquement sur le fil du rasoir. Il suffit d'un rien pour que tout verse.

Exemple : la hausse de la température, et le temps orageux, font péter une ligne de conduite électrique sur le RER A lundi matin. L'externalisation des coûts d'entretien fait que la ligne A n'est pas réparable rapidement. Les usagers se déversent donc sur la ligne 1, donc le taux d'occupation augmente. A priori, la solution logique est d'augmenter la fréquence des rames. Sauf que la légère hausse (5°C) de la température dans les couloirs du métro induite par la population en hausse et le poids supplémentaire traîné par les métros, sans compter les économies d'entretien réalisées (je les ai déjà signalées par ailleurs) font que les incidents se multiplient : les métros de la ligne 1 stoppent, le trafic se réduit, le matériel entre en rade, alors qu'il y a plus de gens à transporter.

Tout ça parce qu'il y a une incapacité à anticiper et prévoir - ou un refus de le faire. Les transports en commun sont un exemple patent. En général, lorsqu'on est en situation normale, il n'y a pas de souci. Il suffit que la situation devienne exceptionnelle, même si elle est totalement anticipable, pour que tout plante : il n'y a jamais autant de problème dans les transports en commun que les jours de grande affluence connue d'avance : les fêtes de Noël, Pâques, l'Ascension, la fête de la musique.

Au passage, aujourd'hui, cela a été le pompon : problème sur la ligne A, sur la ligne 1 ce matin et Fête de la musique ce soir (donc 1, 6 et 8 out quand j'ai quitté la Tour à 21h).

Dans mon boulot, cela est aussi une chose que je retrouve au quotidien. Il m'arrive de passer des réunions entières à tenter de pointer du doigt, martelant de la main, les problèmes qui vont nécessairement arriver et qu'il faut d'ores et déjà anticiper. Nib. Rien. Queue de chie. Roupie de sansonnet. Dans le meilleur des cas, on me sourit et on dit que j'exagère. Le plus souvent on ne comprend pas. Et quand ça arrive, le pire, c'est que c'est moi qui doit coller les rustines d'urgence.

Nous sommes (encore, tiens, pour changer, alors que ce n'est guère significatif et que l'intérêt intellectuel est proche du fond de la Fosse des Marquises) en inventaire. Pour cela, il faut récupérer plein de chiffres des systèmes informatiques. J'avais donc fait un planning, en donnant des marges de manoeuvre aux informaticiens (ça sert à rien de les mettre au taquet), mais en insistant sur tel ou tel point sur lesquels il fallait particulièrement faire attention. Mais oui, mais oui, me dit-on, souriant, que je ne m'inquiète pas, ils connaissaient leur boulot non mais oh. Bien évidemment, ils se sont lamentablement plantés, et ils ont parvenu à avoir cinq jours de retard sur le retard limite que j'avais fixé - tout ça pour une bête connerie que ce con ce Badinou leur avait indiqué comme problème potentiel avant.

Et kissé qui a fait en un jour ce qu'il devait faire en une semaine pour que les délais soient tenus au global ? C'est Baaaaadinou.






- 2 -

Listes de lecture


Je me suis remis à lire, beaucoup. Lentement je m'enfonce dans la pile magique offerte par l'ami A***. Voici donc, Lecteur, les bouquins des quinze derniers jours :

i. Les aventures du Roi Pausole, de Pierre Louÿs. Je ne sais plus si c'est A*** qui me l'a offert, en tout cas il se trouve dans la pile, sur la table du salon. J'aime beaucoup ce ton décalé, libertin et libertaire, léger et rabelaisien, de l'histoire et de l'écriture. Triphème, en tout cas, est une belle ville, une belle péninsule de Méditerrannée, et je crois que je la préférerais encore de loin à l'abbaye de Thélème de Maistre Alcofribas - c'est dire. Les moeurs y sont moins pontifiantes, je pense. Et il y a quelque chose de délicieusement humain dans les coquineries du page Djilo ou les enthousiasmes de la fille du bon roi Pausole.

J'en retiendrais surtout cette réplique, à la fin du Chapitre VI :

"Monsieur, l'homme demande qu'on lui fiche la paix ! Chacun est maître de soi-même, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la limite de l'inoffensif. Les citoyens de l'Europe sont las de sentir à toute heure sur leur épaule la main d'une autorité qui se rend insupportable à force d'être toujours présente. Ils tolèrent encore que la loi leur parle au nom de l'intérêt public, mais lorsqu'elle entend prendre la défense de l'individu malgré lui et contre lui, lorsqu'elle régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières, ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l'individu a le droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que personne l'ait invitée."

Envoyé à notre Gouvernement et à son Président.

ii. L'Odeur du foin, de Giorgio Bassani. Je pense que quelque chose de cette écriture m'a échappé - comme une indécision face à cette écriture qu'on sent précise, qui veut décrire des affects dans le silence de Ferrare, des lourdeurs bourgeoises sous le poids de l'Italie mussolinienne de la fin des années 30. J'ai cette désagréable impression de n'avoir pas accéder à quelque chose - de l'avoir à peine survolé, effleuré. Maintenant que je repense au livre, pour le décrire ici, l'image qui me revient en premier, et les histoires, sont celles de Buzatti, non de Bassani. Comme si les histoires ferraraises ne pouvaient que me renvoyer à d'autres histoires courtes, précises, mais nettement plus audacieuses pour mon imagination. Comme si mon imagination avait besoin de rêve et d'exagération, alors que mon style d'écriture, à moi, est nettement bassanien...

iii. Une saison sur la terre, de Marc Lambron. Que je le dise de suite : Marc Lambron comme moi a fait sa khâgne à Lyon, et nous nous sommes nécessairement croisés lors du centenaire de 2001, même si je ne l'ai pas reconnu - simplement parce que je croiserais Catherine Deneuve dans la rue que je ne la reconnaîtrais pas et que de toute manière je m'en foutrais. Quelques années de parisiannisme exacerbé, à cette époque où je courais les cocktails et faisais partie de ces jeunes qu'on y exhibe comme montures aux vieilles dragées à diamants, m'en ont immunisé. Ce qui n'interdit pas que cette forme d'affinité élective m'ait amené à n'avoir pas un regard objectif sur ce que Lambron raconte.

Pourtant, je n'ai pas pu m'empêcher de trouver son texte comme celui d'une bonne dissertation d'élève consciencieux. Cela sent le name dropping, la confusion des références et le plaisir des allusions. Cela parfois fait sourire, de trouver une citation cachée dans une phrase. On doute cependant que cela soit volontaire : le texte sent son urgence, pour ne pas dire son café. Il n'a été relu que rapidement, c'est évident : l'expression "soulevé au-dessus du sol", trouvaille pas stupide pour parler de la réussite sociale des parents et des 60's, vient deux fois en dix pages...

On a l'impression que Lambron a voulu faire son Proust revival 70's, avec cette tentative, peu accomplie, du parallèle "Lambron jeune écoutant les Pink Floyd" / "Lambron vieux interviewant un Pink Floyd" doublé du "Lambron jeune aimant Marianne" / "Lambron vieux retrouvant Marianne". Les périodes ne se répondent pas si bien que cela, les mises en écho sont laborieuses et la procédure d'introspection n'apporte que peu...

iv. Thomas l'imposteur, de Jean Cocteau. Cocteau n'a jamais été un auteur que j'ai acheté : on me l'a toujours offert ou prêté. J'ai comme une réticence, mélangée d'une prénotion niaise, sur Cocteau écrivain à cause de Cocteau cinéaste. Je ne parviens que difficilement à me débarasser de cette idée de préciosité profonde, faite de paillettes et de poils, mêlée à cette gloire d'avoir lancé Raymond Radiguet qui fait le quota gay friendly de manuels scolaires, photo à l'appui.

Pourtant, des quelques livres de Cocteau qu'on a pu me mettre dans les pattes, je garde à chaque fois un excellent souvenir. L'écriture est précieuse, parfois. À la limite de l'enflure - mais d'une enflure chère et brillante, qui fait qu'on lui pardonne tout. Et je suis épaté à chaque fois par la complexité des situations, des traits psychologiques dans une phrase qui ne tient pas cinq mots.

Il est si regrettable que Cocteau soit académicien. Il y perd beaucoup de charme.

21/06/07 - 00:09

CDLVIII. - En rentrant, en sorbetant.



Ici, penser à narrer quelque chose qui ne m'est pas arrivé.

16/06/2007

16/06/07 - 16:22

CDLVII. - L'amour éclair(e).



Il y a quelques jours, j'avais fanfaronné, sur un de ces élans qui me sont coutumiers. Le soleil dehors était le même qu'aujourd'hui, vif, et la pluie tombait le soir par paquets. Je m'étais amusé, un peu crédule, un peu fou, à changer mon profil.

Déjà, à cette époque où le soleil dehors était le même qu'aujourd'hui, vif, quand la pluie tombait le soir par paquets, j'écrivais qu'une histoire aussi rapidement entamée, aussi enthousiaste, un petit bout de rencontre impromptue dans un bar en-dehors de toute la Tarlouzie référencée, ne pouvait qu'aboutir rapidement, et finir rapidement.

Il avait la jeunesse, la beauté, l'enthousiasme, l'intelligence et la curiosité, dans ces jours où le soleil dehors était le même qu'aujourd'hui, vif, et que la pluie tombait le soir par paquets, et il était encore attendrissant aujourd'hui. Il a la folie de cette jeunesse, à vouloir le coup de foudre et la passion, à ne pas pouvoir attendre. Il m'apprécie - il ne m'aime pas. Et à 21 ans, au bout de quelques semaines, cela suffit pour qu'il y ait de l'irréparable.

Je crois que je le savais déjà quand le soleil dehors était le même qu'aujourd'hui, vif, et que la pluie tombait le soir par paquets. Depuis hier soir je m'y préparais. Alors je l'ai pris dans mes bras et je l'ai consolé. Il sent bon. Il y a sur sa peau cette légère trace de sueur si douce à sentir, qui sous la main accroche un peu.

C'est dur de faire le grand. La main dans son dos, le nez dans son cou, je le sentais, je m'emplissais une dernière fois de son odeur, de ses muscles. De la senteur de son sang battant contre moi. Je le caressais comme pour le consoler, alors que je buvais encore à sa jeunesse un dernier parfum, tout comme je m'étais serré contre lui lorsque le soleil dehors était le même qu'aujourd'hui, vif, et que la pluie tombait le soir par paquets.

J'avais envie de le prendre en photo - je n'ai pas osé le lui dire. Je le regrette. Et lui, je le regrette aussi. Le soleil dehors est le même qu'hier, vif, et la pluie tombera ce soir par paquets.

12/06/2007

12/06/07 - 21:52

CDLVI. - Du symbolisme des bureaux (gros sur la patate).



On a beau dire, les bureaux ont leur symbolisme, au travail. Celui qui a un bureau à part vaut plus que celui qui est en open-space, et celui-ci que le gardien dehors devant l'entrée.

Pour des raisons de plus-values et autres justifications phalliques plus lamentables encore, mon employeur a décidé de déménager ses locaux. Par chance, cela tombe en même temps qu'une réorganisation dont la logique sous-jacente, tout comme la justification devant le Comité d'entreprise, me laisse pantois devant l'abnégation des enchaînés de la caverne de Platon à se croire intelligents et rationnels, pour ne pas dire révolutionnaires - cette comparaison métonymique m'étant autorisée par la proximité du baccalauréat de philo, dont on nous rebat les oreilles.

Bref. Voilà-t-il pas qu'une bonne femme s'invite chez moi en courant de journée, sans prévenir, et m'apprend que mon nouveau directeur m'a nommé correspondant déménagement pour mon service. Chic, d'actuaire je deviens logisticien. Ca fait plaisir en plus de n'être pas averti.

Bonne pâte, comme trop souvent, je râle pour le principe et je la laisse s'asseoir. Après tout, apprendre un peu comment on fait de l'organisation, ça peut pas faire de mal.

On commence à travailler sur son planning. Décompte des postes, des équipes, des ordinateurs et autres babioles. On fait ça méthodiquement, surtout que je la surprends souvent à tenter de me squeezer (plus ou moins volontairement) pas mal de postes - comme si parce que le bureau n'est pas occupé on n'avait pas déjà embauché. Cette incapacité à prévoir à plus d'une semaine m'épate toujours.

On commence à parler fournitures et autres fauteuils. Je découvre que la surface des bureaux (les meubles) va être réduite entre un tiers et la moitié pour tous les collaborateurs qui ne sont pas classe 5 (pas cadres). Qu'ils n'auront vraisemblablement pas de fauteuil, comme actuellement, mais des chaises, et sans roulettes.

Là, je suis estomaqué. Qu'il y ait des différences légères pour marquer les galons, je le conçois, y'en a toujours qui ont aimé péter dans du velours. Que ça se transforme en dégradation des conditions de travail, notamment avec la transformation des surfaces de travail à la portion congrue (limite une table d'écolier) et l'absence d'un fauteuil (je vous jure, ô Lecteur, que les bras d'un fauteuil ça améliore grandement le confort quand on passe plusieurs heures devant son écran), et le tout avec une bonne accentuation des différences salariales et hiérarchiques comme aux bonnes heures du taylorisme, je trouve ça mesquin et injuste : je commence à faire mon préchi-précha social à l'autre bonne femme.

Elle note, pas mécontente, mes remarques, et me promet d'en faire état. Je lui demande un compte-rendu. Elle me l'enverra. Un bon point.

On poursuit avec le plan. J'arrive à faire en sorte que les personnes qui bossent ensemble et dépendent de la même personne soient côte à côte. Ca a l'air con, mais y'a des types dont le boulot est la logistique, qui ont les organigrammes sous les yeux et qui n'y pensent pas.

La voilà qui me montre un point sur l'open-space. "Et là, c'est vous."

Je lève la tête, la regarde par-dessus mes lunettes.

"Vous rigolez ?"

Non que travailler en open-space me fasse chier ou me déplaise. C'est un moyen comme un autre de surveiller et punir, et ça peut même être performant lorsque les types qui travaillent dessus s'entendent bien et font pas trop de pauses café. On peut rarement se curer le nez tranquille, c'est tout. C'est plutôt que dans ma boîte, les emplacements des bureaux, leur taille et leur localisation sont aussi réglés que le levé du Roy à Versailles. C'est toute une étiquette, ce sont les tabourets qui désignent les duchesses et les petits marquis.

"Vous avez vu mon bureau ?"

Elle regarde. Je n'ai pas un bureau fermé, mais je suis isolé, j'ai dans les douze mètres carrés, j'ai toute une baie pour moi. Mon patron a l'autre angle, et un bureau fermé. Normal, c'est le chef. Et je suis l'adjoint de facto.

Elle regarde encore, un peu gênée.

"Oui, mais je crois bien que monsieur le directeur m'a dit que...

- Je constate que je suis sur l'open-space sur votre plan, et que vous comme moi savons que cela signifie beaucoup dans cette noble et vénérable institution qui nous emploie. Je n'ai pas à vous parler de moi, ni de faire des jérémiades. Je le note, je verrai ailleurs ce que je peux faire me concernant. En tout cas, c'est agréable d'être averti de ça par l'intermédiaire d'un plan. Maintenant, continuons si vous le voulez bien. Comment comptez-vous installer les imprimantes ?"

Je me retenais, j'étais glacial. J'ai un peu couru pour me vider l'esprit en revenant, mais je rumine encore pas mal. Ce genre de truc, qu'on n'a pas le courage de m'annoncer directement, ça veut simplement dire qu'on veut me rétrograder à la faveur du déménagement et du changement de directeur. Chic.

Je commençais à me dire qu'il serait sain de changer de boîte, notamment parce que je tourne un peu en rond depuis quelques mois, et que j'ai pas suffisamment l'occasion de m'améliorer, de progresser. Là, c'est la goutte. Je chope le dirlo dès que je peux, et je vais voir des cieux plus performants et moins lâches d'ici quatre mois au pire.

10/06/2007

10/06/07 - 23:03

CDLV. - Des substantifs adjectivés.



Un bureau de vote de ma circonscription. Nous avançons à grand pas dans le dépouillement - pensez, il y a eu dans les 50% d'abstention, dans le XV° arrondissement. Cette fois, j'ouvre les enveloppes. Avec l'usage, je reconnais les votes avant même d'ouvrir, au simple toucher. UMP, UMP, UMP. Toujours ce papier épais, gras, glacé. Le monde se peint en bleu horizon. La France sous peu aura l'oeil fixé sur la ligne des Vosges, le petit doigt sur la couture du pantalon.

Un des membres du bureau fait le tour des tables, ausculte, tâte de l'oeil la hauteur des piles que nous formons. En face de moi, mon camarade, raide dans son costume, le cheveu rare, l'oeil froid et la peau eczémateuse (et je m'y connais), énonce les votes : Monsieur Prénom Nom, Madame Praenonem Cognomen, etc. Sa voix claque, ferme. Il compulse les piles, vérifie, repose.

L'Assesseuse. - Ca va bien ?

Badinou. - Vous savez, ça va vite. Y'a eu combien de votants ?

L'Assesseuse. - Pas grand'chose, vous savez. À 18h, on était à 50% d'abstention.

Le Costume. - On est à un peu moins de 40%.

Badinou. - 40% ???

Le Costume. - Un peu moins. 38-39%. Un peu moins de 40%.

L'Assesseuse. - De toute manière les gens ne sont plus citoyens.

Le Costume. - Vous avez parfaitement raison. Les gens ne sont plus du tout citoyens.

Badinou. - ...

L'Asseuse. - Les gens ne sont plus du tout citoyens. Regardez les merdes dans la rue. Moi, j'ai un caniche, une petite bête toute petite. Un monstre, pensez, haut comme ça. Et bien, les gens sont tout étonnés de me voir avec mon sac plastique quand je le sors.

Badinou, in petto. - J'le dis, j'l dis pas ?

Le Costume. - Et vous avez bien raison. Les gens ne sont plus du tout citoyens.

Badinou. - On reprend ?

J'ai pas mal hésité à leur dire que tout le monde était citoyen, mais que peu était civique. Je pense qu'ils auraient très mal pris ma remarque - ou simplement pas comprise. Alors on a continué de recompter.

Dans ma circonscription, il y avait trois candidats ressortissants de l'UMP : le candidat officiel (un parachuté), le maire, qui tentait de faire moins sonner ses casseroles, et une franc-tireuse, qui se la jouait Rachida Dati quinquagénaire. À eux trois, je pense qu'ils ont raflé entre 60 et 70% des votes.

Le seul moment qui m'a fait rire : quand, ouvrant l'enveloppe, j'y trouvais un bulletin pour François Bayrou. Nous ne pûmes que constater la nullité. Sourire aux lèvres.

De toute manière, depuis vendredi soir tout allait bien. J'étais même allé nager. Alors, rentrant, et réchauffant les lasagnes maison de la veille, je saluais l'univers d'un verre de Montepulciano d'Abruzzo que nous avions laissé survivre.






L'incipit à la mode du jour :

"Le roi Pausole rendait la justice sous un cerisier parce que, disait-il, cet abre-là donne de l'ombre autant qu'un autre et garde sur le chêne séculaire l'avantage de porter des fruits forts agréables en été."

09/06/2007

09/06/07 - 00:22

CDLIV. - En attendant l'aut'zouave.



J'ai repassé ce qui avait trouvé le temps de sécher avec ce temps lourd et incertain, et retrouvé le Bram Stocker's Dracula que F. F. Coppola nous offrit en nonante-deux. J'étais jeune alors - je crois bien que j'étais en collège, et que ce fut un événement. Un garçon, qui s'appelait Mickaël (je crois), me regardait yeux écarquillés en évoquant le gore cultissime de ce film.

Comme s'il l'avait vu.

À cette époque, on vantait déjà trop dans les cours à culottes plus très courtes les dernières productions à air compressé inclu de l'entreprise qu'a chopé à Athéna sa Victoire et les premières moûtures de la NES pour qu'il fût crédible. Et puis moi surtout je ne comprenais pas encore.

Pourtant, je crois que je l'ai lu peu de temps après le bouquin de Stocker. Je me souviens encore de la couverture, d'un noir profond et glacé, déchiré d'un rouge sanglant teinté d'un jaune d'aube. Rien que la couverture m'avait fait peur. Je tremblais et je continuais de lire. Ma mère m'avait surpris tard dans la nuit, le livre posé sur le ventre et terrifié à l'idée d'éteindre.

Je m'étais fait engueuler, pensez. Lire, en semaine, à 23h.

M'enfin, je dis ça je dis rien, mais l'opus de Coppola, il a mal vieilli... Ca sent sa catastrophe en carton-pâte. Disons que ça fait sourire, tellement c'est aux abords de la série Z en essayant de se la péter grande production hollywoodienne. Ma seule surprise, au moment où je m'affalais le ti-punch à la main et les doigts poisseux d'ananas, a été de voir que le château du Comte était comme un colosse de Memnon détruit par le temps.

Je dédie donc cet extrait d'almanach à la mémoire d'Amenhotep III. Il aurait souri, je pense, d'être revenu à ma mémoire à cause d'un comte roumain.






L'incipit à la mode du jour :

"Misery's the River of the World
Misery's the River of the World

The higher that the monkey can climb
The more he shows his tail
Call no man happy 'til he dies
There's no milk at the bottom of the pail
"


06/06/2007

06/06/07 - 20:31

CDLIII. - Gniiiiiiii-euh !



Je suis mort.

C'est tout simplement le commentaire à faire. Mort. Enfin, non. Liquéfié. Chauffé et liquéfié. Pas exténué, ni mal à l'aise - les crampes, c'est pour demain - dégoulinant et rouge.

Z'allez me dire : à n'avoir pas fait de sport depuis le bac, c'est normal. Et encore, le bac : contraint, que j'y étais. Forcé. Tout ça pour courir après la baballe et mettre bien le pied sur la planche avant de sauter dans le bac à sable.

On va prétendre que je fais des progrès : y'a quelques jours j'étais à peine arrivé à l'entrée du parc. Hier, j'étais arrivé à le traverser en entier. Aujourd'hui, non seulement je l'ai traversé, mais j'en ai fait le tour et je suis revenu encore courant (la pause devant les locaux des candidats aux législatives était obligatoire et du ressort du devoir civique, elle ne compte donc pas).

Je dégouline de partout. Même sur les lunettes. J'hésite à prendre une douche ou à boire, genre qu'il m'arrive un refroidissement comme il arrive toujours à l'Etalon noir dans les romans éponymes juste avant la course, un lad malintentionné l'ayant abreuvé juste après une course. Et je sens que demain comme hier et comme ce matin je vais avoir terriblement mal aux tibias.

Mais je vais y arriver. Je vais me le faire ce putain de parc, dans tous les sens. Aller, retour, et les fourrés au passage histoire de ne rien oublier. Gniark.

Je sens que je vais pas faire de long feu : déjà que je suis revenu du boulot avec des cernes énaurmes, rapport aux programmes qui tournaient, à ma lassitude et aux stages d'ennui sur Wikipédia (aujourd'hui, j'ai appris à me servir d'un sextant). Zou, douche, ratatouille, un début de film médiocre (même pas le courage de bosser mon rital) et dodo.






L'incipit à la mode du jour :

"Voici d'abord un fait sur lequel tout le monde s'accorde : après la prise de Troie, les Achéens s'acharnèrent contre les Troyens."

03/06/2007

03/06/07 - 20:42

CDLII. - "Vous êtes vraiment bien dilaté.".



- 1 -

"Vous êtes vraiment bien dilaté."


"Vous êtes vraiment bien dilaté." - c'est ainsi, ô mes frères, que je reveux commencer la narration de mes actes. Car j'ai constaté, et cela m'est grande peine, que mon silence a réduit vos rangs. Vous n'êtes, ô mes frères, plus qu'une minable quinzaine à lorgner quotidiennement mes soucis. Certes, depuis que des bouffées d'orgueil à défaut de chaleur me prennent et me contraignent d'exposer ici et là les sursauts minables de mes fusains, vous êtes aussi une cinquantaine à m'avoir mis d'office en ami, compagnon de route, friendlisted et autres héros de l'Union Soviétique, bref un moyen qui me fait accroire que dans l'univers du net une crotte sur du papier me propulse à la hauteur de Francis Bacon, Michelangelo Merisi ou Giovanni Antonio Bazzi.

"Vous êtes vraiment bien dilaté.", c'est ainsi que cette femme me commentait, penchant sur moi son âge incertain et ses doigts légers. Elle pouvait le dire. Voilà une heure que je me préparais, attendais, de plus en plus impatient. Plus dilaté, je ne pouvais l'être. J'étais au bord de la douleur par dilatation. Je sentais son léger parfum, mêlé de cette odeur indéfinissable, chaude et épaisse, un peu âcre, qu'ont parfois les femmes.

"Vous êtes vraiment bien dilaté.", elle m'étudia donc, parois à parois, et commença de s'inquiéter. Fissure il y avait, à trois heures. Fissure il pouvait y avoir, convenais-je, un peu gêné, un peu inquiet, vue la vie que je menais. Elle opina tout juste - par discrétion, ne relevant pas, ne commentant pas. Elle se contenta de tourner la tête vers son écran, et d'y noter mes réponses - combien de temps ? combien de fois ?

"Vous êtes vraiment bien dilaté.", neuf à onze heures par jour, c'est vrai que cela faisait beaucoup. Elle me conseilla de me calmer - de mettre de l'ordre dans ma vie - à tout le moins de m'accorder des pauses. Car fissure il y a - elle fera ce qu'elle pourra, soignera, colmatera, chirurgera, mais le risque est là, désormais, omniprésent - évident car connu.

"Vous êtes vraiment bien dilaté.", c'est ainsi qu'on me trouva une fissure sur la rétine, qui peut me rendre aveugle un jour.






- 2 -

"Vous faites votre âge, avec."


Nez en moins, il me fallait changer de lunettes - cela fait trois mois que je survis avec une vieille paire, l'originelle ayant défunté à Nantes d'un coup de bras lors d'une salsa. Et ma vue, âge aidant, a encore changé.

Je me suis donc trouvé à badiner plus d'une heure avec un petit vendeur tout timide, pour qu'il m'aide à choisir. Je suis souvent d'humeur badine, ces temps-ci. Je veux un peu d'humanité, et si un type payé à la commission peut m'y aider, je ne serai pas contre. Il a eu la délicatesse diplomatique de m'aider, et de me pousser là où je voulais sans oser.

J'hésitais entre une monture d'un classique badinien, et quelque chose de plus original - pour moi, s'entend. De longues minauderies sur la couleur de mes yeux et sa patience m'ont fait choisir ce petit monstre vert et jaune dont je me suis targué hier.

Je n'y suis pas encore habitué - cela fait étrange, soudain, de voir les montures dans son champ de vision, de se sentir parisien, bobo, presque caricaturalement pédé.






- 3 -

"Vous devriez vraiment faire du sport.
Courir, au moins. Dix minutes.
"


Alors que je ne contribue que rarement à l'exploration archéologique du trou de l'assurance maladie, ces deux derniers mois, j'avoue : j'ai contribué au mal-être financier des générations futures. Ce médecin-là, un dermatologue désespéré par l'état de ma peau n'a plus trouvé qu'une seule solution : me dire de faire du sport. Pas grand'chose, un petit peu, pour évacuer le stress d'une autre manière que sur ma p'tite peau fragile.

Sauf que je n'avais même pas une paire de basket quelconque pour courir. Un vieux bermuda, un vieux ticheurte, sans souci. Des chaussettes pourraves pourraient toujours faire l'usage. Mais les chaussures ! Il fallait que je sois grave persuadé de l'utilité - au moins pour deux semaines, me connaissant, côté le type qui abandonne le moindre sport dès qu'il peut - pour en faire l'acquêt.

Voilà qui est fait.

J'ai réussi à tenir trente minutes. Saloperie de bave et de respiration qui m'étouffent. Je suis sûr que demain j'aurai mal aux cuisses, je me sens tout poisseux. Ce n'est pas ça qui me fera perdre mes graisses persistantes, ni transformer l'Apollon que je suis en Zeus tonitruant. Avec le temps, p'têt. Demain, on remet ça. Et piscine, tiens, zossi. Histoire que je chope des verrues plantaires.






- 4 -

"Laissez parler les p'tits papiers..."


Si maintenant, ô mes frères, j'abandonne la narration pitoyable de mes soucis professionnels pour parler de mes enthousiasmes du ouiquennede, voilà que tu me trouverais piteux, Lecteur, toi qui n'attends que du culturel pour n'avoir pas de sexe. Je ne sors plus - je ne vais plus au musée - à peine ai-je dessiné. Et pourtant, je me sens comme satisfait , béat, quiet de ce ouiquennede plaqué trop vite sur l'échelle du passé.

Vendredi, M. Bleu D*** est passé, un peu par hasard, un peu par nécessité. Nous nous sommes trouvés à chanter que les petits papiers ils avaient intérêt, à l'occasion, à être papier chiffon, histoire qu'un soir les papiers buvards puissent vous consoler. Un p'tit peu de salsa power sur le plat pays qui est le mien, pour que les cathédrales, ses uniques montagnes, se laissent moins pendre des canaux au clocher.

Nous avons bu, j'ai fumé. L'air était doux et léger sur Paris, et nous nous sentions bien. Nous nous étions retrouvés, enfin débarassés, apaisés je pense. J'ai fait semblant de savoir tenir la guitare, sans trop oser gratouiller son ventre. Il m'a laissé plaquer mon basson sur Polnareff. La nuit entrait, les mouchettes avec, pendant que les coussins s'affalaient sur la moquette.

De ma fenêtre, je n'arrivais jamais à lancer d'une pichenette les mégots en plein milieu de la rue. M. Bleu D*** était tout épaté qu'on y voit l'antenne de la Tour Feffèle.






- 5 -

"Tenez. Je n'en veux plus."


J'ai toujours aimé qu'on m'offre des livres - surtout s'ils sont bons. L'ami A***, Castor de son état, m'a compris sur ce point. Son taudis haussmannien croule-t-il mur après mur sous les éditions reliées, n'a-t-il plus de place pour un incunable dégotté tout récemment ? Il me tend un sac de ce qu'il ne veut plus, et moi je suis content.

Cette fois-ci, je n'ai pas eu l'occasion de l'en remercier vraiment - surtout que la vraie surprise n'est apparue qu'une fois le sac vidé sur ma table, quelques heures plus tard : Un garçon d'Italie, de Philippe Besson, que j'avais lu à sa sortie sans l'acheter et que sa lassitude bénévolente m'offre.

C'est une petite chose qui se parcourt en deux heures de métro, mais qu'est-ce que c'est agréable. La construction renifle ces bouquins d'adolescence, où les narrateurs changeaient de chapitres en chapitres - je me souviens d'un livre, comme cela, où les changements étaient signalés par des cabochons stylisés, une histoire policière un peu naïve baignée de soleil et de mer, que j'avais lu et relu, tout comme j'avais dévoré, fasciné, gourmand, ces Carnets des compagnons de la baleine blanche.

L'histoire est simple, pour ne pas dire classique : ce n'est jamais qu'une enquête sur la double vie d'un défunt, et les découvertes de l'absence. Pourtant, il y a un je-ne-sais-quoi qui me plaît. Peut-être les pensées de Luca Salieri qui se délitent progressivement avec la décomposition de son corps. Peut-être Florence, qui est en arrière-plan. Ou peut-être ce portrait de jeune homme de Filippino Lippi qui fait la couverture.

Depuis, j'ai débuté dans cette pile merveilleuse Portrait de Julien devant la fenêtre, de Yves Navarre. On s'éduque avec le retard que l'on peut.






- 6 -

"Je te rejoins chez toi. - Oui, je veux."


Tout à l'heure, sur un coup de tête, j'ai fait un petit changement à ce profil. Un rien - complètement illusoire, farfelu, et sans raison de perdurer, durant ce qu'il devra durer, c'est-à-dire peu (j'en ai conscience). Je m'emballe souvent, je sais - il est rare pourtant que je touche à cette définition, par méfiance intrinsèque. Ici, j'en ai envie.

Il est des rencontres impromptues, qui viennent sans qu'on s'y soit préparé, et qui sont avant même le premier regard de l'évidence. Nous ne nous sommes pas quittés - nous avons dormi, blottis l'un dans l'autre. Nous avons ri - nous avons taquiné - nous avons chatouillé - j'ai avoué, surpris, que je m'étais senti à l'aise dès le début. Epaté de mon aubaine.

Je me doute bien que tout finira plus rapidement que cela n'a commencé, et sous peu. Comme une nécessité psychologique à une telle relation. Qu'importe, vivons. Je n'ai pas envie de changer ces draps encore pleins de notre sueur - je veux m'y endormir ce soir.






- 7 -

"Laissez parler les p'tits papiers (bis)"





02/06/2007

02/06/07 - 23:31

CDLI. - Badaglass.



Voici qu'une époque est passée. Je ressemble à un homme.



Et à un parigot.

02/06/07 - 13:09

CDL. - Bleu Woolf.



L'incipit à la mode du jour :

"Mrs Dalloway said she would buy the flowers herself ..."

La vie n'est pas une mauvaise chose, des fois.

01/06/2007

01/06/07 - 21:34

CDXLIX. - Lettre.



Quand tu iras mieux, je préfère que tu ne m'en fasses pas part. Que tu me fiches la paix. Que cela n'ait aucune réponse, et finisse tout. Qu'il n'y ait rien, pas encore un message, un sms, un appel, un courriel, l'impression exaspérante d'être surveillé.

Tu te mets à jouer à la victime. Je ne t'avais rien promis. J'avais été honnête dès le début - je ne pouvais te proposer qu'une certaine camaraderie, rien de plus. Tu y as répondu par ces fleurs, puis le reste.

Comment crois-tu que recevoir un bouquet, par livraison, puisse être ressenti ? Par de la gêne. Surtout là. Ces fleurs, ce n'était même pas de l'amour, de l'affection ou du désir. C'était ton propre phantasme, et ta propre violence, mis en forme, que tu voulais m'imposer. Déjà on n'était plus dans le même terrain, dans la même relation.

La meilleure solution était le silence. Car tu es de ces personnes qui n'acceptent pas de n'avoir pas le dernier mot, qui veulent toujours répondre, qui assaisonnent tout de leur présence constante : la seule fois où j'ai voulu pondérer tes ardeurs, essayer de te faire comprendre qu'il fallait que tu te calmes, tu n'as fait qu'accélérer.

Comment crois-tu que cela soit, d'avoir l'impression de ne plus pouvoir faire un pas ? De découvrir sans cesse tes sms d'admonestation ? D'apprendre, de retour chez soi, que tu as fait le pied de grue devant chez moi - et qu'en plus tu me réclames une forme de compte, que tu m'en veuilles que je ne fusses pas là ; que tu exiges, en fait, que je sois une chose, présente et soumise à tes pulsions ? Que tu n'arrives même pas à comprendre que mes silences devraient suffire, plutôt que la sécheresse d'une réponse - puisque tu sembles incapable de comprendre et d'envisager qu'on puisse penser, désirer, imaginer en-dehors de ce que tu veux ?

Apprendre hier au retour que tu étais encore venu devant ma porte, trouver en sortant du bureau ce dernier message qui est à la fois chantage, menace et reproche, ça m'a exaspéré.

Non, je ne voulais pas te faire mal. Non, je ne te voulais rien - et c'est ça que tu n'as pas compris, pas voulu comprendre. Tu t'es monté tout seul ta petite histoire, et tu m'en veux de n'y être pas entré. La seule personne qui a pu te faire mal, c'est toi. Je n'y peux rien si tu es trop sourd pour comprendre un silence. Tu te serais arrêté aux fleurs, j'aurais pu avoir de la compassion, et regretter ta peine ; maintenant, elle m'indiffère au mieux, elle m'énerve au pire.

Je ne veux plus rien savoir de toi, et c'est tout.

O.

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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