Fier. Versé mes deux larmes qu'à la cent-vingt et unième minute. Enormes, épaisses, satisfaites. Ca a été dur de résister jusqu'au bout du film de Jean-Marc Vallée : j'y suis parvenu. Je suis un homme.
Fier. Je me suis remis à peindre. Demain, on reprend le tisheurte du deuxième portrait et d'ici une semaine il est potable.
Fier. Ca carbure à fond. Je me mets à la peinture abstraite, maintenant. Nicolas de Staël n'a plus qu'à s'accrocher, mes rouges seront encore plus éclatants que les siens. Croquis esquissé à genoux sur la moquette, mine de plomb sur tout le bras, pendant que les pinceaux gigotaient dans un reste de thérébentine sous la baguette successive de Plasson, Mutti, Harnoncourt et tonton Furtwängler. Mettre à jour l'image qui me tracassait depuis un bail n'a pas été facile, mais j'y suis arrivé.
Pas fier. Le croquis ressemble à un ramassis de traits qui partent dans tous les sens, je suis pas sûr que d'ici quelques heures je comprenne réellement ce que j'ai fait.
Pas fier. La porte de l'immeuble, en bas, a un problème de serrure : la clef n'y entre pas. Encore heureux qu'elle ne ferme pas. Mais un jour je me retrouverai dehors, sans pouvoir rien faire.
Pas fier. Tout à l'heure je travaille et c'est minuit passée...
J'ai envie d'écrire quelque chose, mais je ne sais pas qu'écrire. J'ai aussi envie de faire quelque chose, mais je n'ai aucune idée.
Plutôt que me lancer dans une tâche quelconque, qui ratera nécessairement, je laisse alors ici cette trace d'une velléité avortée. Exegi monumentum... floris perennius.
Ceci étant, durant la rédaction de ces quelques phrases, j'ai eu une grande joie. Qu'en plus ce petit message en garde la trace...
Du coup, je rajoute en correction une petite citation de Sire Constance :
"Freude, schöner Götterfunken, Tochter aus Elysium !
Wir betreten feuertrunken, Himmlische, dein Heiligtum.
Deine Zauber binden wieder, was die Mode streng geteilt,
alle Menschen werden Brüder, wo dein sanfter Flügel weilt.
Seid umschlungen, Millionen! Diesen Kuß der ganzen Welt !
Brüder, überm Sternenzelt muß ein lieber Vater wohnen !"
CDLVIII. - Enfonçant lourdement le clou, histoire de permettre une fuite justifiée.
Décidément j’ai la barbe exploratrice. Passage de la main. Non, pas de rasage non plus ce matin. Pas le temps. Et puis ça fait… mignon et adorable. Déjà 8h30, je suis encore plus à la bourre que d’hab. Pourquoi j’ai autant mal aux yeux ? Nom de Dieu en plus j’ai réunion, j’ai même pas le temps de prendre un café. Messages : rien, les spams, les dossiers extrêmement hyper-urgents, comme d’hab. Tant pis. Café. On n’est plus à cinq minutes près. Et puis un café… mignon et adorable. Bonjour, bonjour. Tout d’abord je me présente, puisque je suis encore un peu nouveau… Donc aujourd’hui je vous ai conviés pour parler d’un projet inclus dans le projet phare du Groupe, qui est… il convient donc que nous parlions et traitions ensemble de tout cela. Bien entendu je vous laisse la parole, je joue maintenant au scribe. Pourquoi j’ai toujours sommeil quand je suis en réunion ? C’est chiant… mignon et adorable. Je suis sûr que si je louche pour me réveiller ça va se voir. Merde elle me regarde. Elle a dit quelque chose. Faire semblant de noter. Ah non c’est plus terrible encore j’ai les yeux qui se ferment. Qu’est-ce que c’est chiant. Ça ronronne grave ses poncifs. Mignons et adorables. Sommeil grave. Faut que je parle de n’importe quoi sinon m’effondre. Tiens, ça a dû leur plaire. Le noter. J’ai dit quoi ? De toute façon y’en a toujours un qui va reprendre l’idée à son compte, j’aurai plus qu’à noter. Tiens, lui. Mignon et adorable.
Ils savent vraiment pas faire des réunions de moins de quatre heures, c’est pas croyable. Ça me fait tout de même quatre pages de notes. Vais m’amuser pour ce compte-rendu… mignon et adorable. Et j’ai encore sommeil. Et je crève la dalle. Tiens, là. Tchô tout le monde, vous me faites une place ? Oui, bon appétit, merci. Passé un bon ouiquennede ? Très bon, très bon. Ah, tu avais de la famille ? C’est chiant de cuisiner, hein, surtout pour… non, nous on était que sept. Passé mon dimanche à tout nettoyer, tu vois. Oui, vraiment… mignon et adorable. On a la présentation à quelle heure ? En plus fait grave froid, et j’ai juste pris mon imper. Foutue saison. 14h ? Merde on a juste le temps d’un café. Vais en prendre deux, tiens.
T’as vu y’a même le dirlo. C’est bien, tiens, prendre le métro ensemble, ça change. Flopée de cadres, c’est limite la grande migration. Qu’est-ce qu’il me raconte l’autre ? On va faire comme si c’était le bruit du métro, tiens. Mmmh. Oui, très important que l’on pense à faire… mignon et adorable. Zou, on est arrivé, me casse pas la nénette, je suis. Palais, bonjour monsieur, comment allez-vous. Pourquoi y’a toujours autant la queue au vestiaire ? Bon, la presse… Tu l’as vu passer ? Non ? Bon, on se met au fond, hein, veux pas être sur les photos et obligé d’applaudir. Zut, ils ont mis une caméra aussi ici. Bon, là. Terrible ce rose, ils auraient voulu faire plus moche qu’ils auraient pas pu. Merde, encore sommeil. En plus leur spot, là… mignon et adorable. Jamais vu quelque chose d’aussi faux et mal éclairé. Non mais t’as vu le gros plan ? Photoshop ça existe. En plus pour nous sortir forcément les objectifs de croissance du CA dans le respect d’un ROE en augmentation comme d’hab’… on parie ? Tu vas voir… Bon, vi, le super-dirlo il ressemble à De Niro mais n’empêche qu’est-ce que c’est chiant. Toujours eu horreur des raouts. Mignon et adorable. Of, et puis là l’autre dégé, c’est pas possible ! Qu’on soit pas orateur j’entends bien, mais il pourrait faire un minimum d’effort, d’effort, d’effort… Hein ? Me suis endormi ? Ah chiotte c’est le cocktail maintenant. Verre à la main va falloir grignoter leurs saloperies l’air con et heureux alors que j’ai vraiment pas faim. Non, je ne veux pas de champagne, vraiment. Si, je t’assure. Ni de jus d’orange. Et du salé à cinq heures, tu rigoles ? Ah t’es allé me chercher une flûte, merci… mignon et adorable. Pouacre, mais il est dég, leur champ’ ! Oui d’accord on attend les macarons, si tu veux. Ah t’es en chasse. Ben lorgne la comptable qu’ils viennent d’embaucher. Si celle qui est debout au milieu. J’t’assure. P’têt qu’elle est un peu jeune pour… non… je voulais pas dire… bon… tiens t’as vu y’a des opéras…
19 heures, là je peux foutre le camp et foncer direct à la sonmé. Un thé, du reste de couscous devant un film. Si, ce sera un soir comme ça… mignon et adorable. L’Almodovar, tiens. Et poum j’ai plus sommeil. Faiche. Livre. Rapport sur la réforme de la santé, tiens, ça devrait aider.
Quoi ? Déjà sept heures trente ? Bordel ! Chuis encore à la bourre ! Bon je me rase pas non plus. Et puis ça a du succès, hein. Surtout que les vieilles elles aiment pas, c’est la preuve. Mignon et adorable. 9h25. De pire en pire. Café, bonjour rapidos au plateau et réunion. Ça va ils sont en retard je peux faire celui qui relit ses dossiers. Sérieux. Bonjour, Marie-Odile. Thérèse… Donc aujourd’hui je vous ai conviés pour la suite de la consultation des groupes de travail dans le cadre d’un projet partie prenante du projet phare du Groupe, qui est… il convient donc que nous parlions et traitions ensemble de tout cela. Je vous laisse débattre, je note. Ah oui mais là… je ne comprends pas… pourriez-vous détailler, ce serait plus… mignon et adorable. Merde pourquoi y’a plus de café ! En plus du coup ma question est vraiment conne et ils me regardent tous avec mon verre vide. Embrayer. Là je crois qu’en fait on a un problème de vocabulaire, il faudrait tout d’abord éclaircir les concepts. Crotte c’est à peine 11h. Ils vont encore faire durer ça des plombes. Tant pis je commence la synthèse, ça va les refroidir. Pourront plus parler que dans le cadre de mon blabla. Je vais donc résumer ce que nous avons dit aujourd’hui, si vous le voulez bien. Donc…
Ça va, 12h, j’ai le temps de lire le courrier. Tiens, l’Abbé Pierre est mort. Notre-Dame ? Mignon et adorable. Spam, spam, spam, spam. Ah, tiens, urgentissime. Demain. Très urgent ? Je fais. On va manger ? Je finis un message, partez devant. Dis donc on a le choix aujourd’hui : contre-filet, andouillette, pizza, ils ont fait dans le léger. Quoi, andouillette ? J’aime bien, même si j’ai toujours du mal à digérer. Me mettez un peu d’épinards, avec, s’il vous plaît monsieur ? Oui si tu veux on se voit juste après. Pas longtemps, j’ai un mitinegueu juste après.
Installe-toi. Ah, excuse-moi. Bonjour, Laurence. Oui… non… tu sais, auparavant, l’établissement des comptes c’était… oui… mignon et adorable… Excuse-moi. On parlait de quoi ? Voilà. Tu devrais donc faire ça… coince-moi entre deux réunions si ça te pose problème, mais je pense que maintenant tu as l’expérience… tu me pardonneras, je dois y aller. À propos, j’ai envoyé un message, je t’ai mis en copie, tu pourrais regarder ? Ce serait plus pratique, merci. Mignon et adorable.
Palace… ça va c’est juste à côté du tromé, après c’est direct pour rentrer. Toujours détesté cette déco lourde de marbre et de cuivre. Meeeeerde. En plus y’a un truc de couture. Non, non, je viens pour le séminaire sur Solvency II. Je ne sais pas où est votre photographe, désolé, madame. Vous me pardonnerez. Merci, monsieur. Non, pas de champagne, merci. Du café. C’est par là ? Oui, je suis Badinou… je représente… je vois que vous avez été généreux en fascicules, merci. Zut les fauteuils n’ont pas de bras je vais encore m’endormir c’est radical. Aaaaaah en plus c’est rien que des vieux et les jeunes du fond je suis sûr que ce sont des employés pour faire le nombre… mignon et adorable. Pile en face. Tiens là je verrai cherai obligé de suivre. Pourquoi elle me regarde ? Mon avis ? Alors, dans le Groupe… ma Compagnie… en ce qui me concerne et ça n’engage que moi… c’est un avis tout personnel, j’ai bien conscience…
Troisième conf’. Ils ont décidé de nous montrer tout le palace ou quoi ? Un café, grand, s’il vous plaît. Vous permettez ? Merci… D’accord z’ont sorti la jeunesse mais tout de même c’est pas un argument, font godiche les serveurs. Pas du tout… mignon et adorable… oui ? Euh… excusez-moi… oui, je représente… non, j’assiste aux séminaires européens sur… tout à fait, c’est une problématique… vous avez raison, ça va changer beaucoup de choses. Pas forcément en bien. Bien sûr, pour le résultat de l’assureur… néanmoins les rigidités… cela ne va pas favoriser un regard plus critique sur le suivi… mignon et adorable… qu’est-ce qu’elle raconte ? Les mutuelles de tiers-payant optique ? Merci, mademoiselle, nous rentrons. Dis donc, leur intervenant il a beau avoir son alliance je suis sûr que les deux gras qui pouffent à côté de moi ils se font des idées sur lui. Même temps, gesticuler commac avec sa voix de fausset. Bah, encore un super-nerveux, c’est tout. Pas la peine de mettre le radar à tarlouze en marche… remarque ce geste, je me dirais presque que… mignon et adorable… Non là j’en peux plus, je sèche le cocktail. Ras le bol du champagne et des petits fours. La sortie elle est où ? Pardon, non, je cherche… ah, c’est le défilé de ? Non je ne viens pas pour… C’est par là vous dites ? Merci, vous êtes gentil… mignon et adorable… non, je vous assure, je devrais pouvoir trouver. Nom de Dieu, qu’est-ce que je fous dans le grand salon ? C’est d’un lourd, en plus. Ça a l’air dégagé, ça doit être par là y’a un chasseur qu’en vient. Zou.
Raah de l’air j’en pouvais plus de leur patchouli et du foie gras braisé. Bon je rentre, n’empêche c’était intéressant faudra que je lise leur doc, là, ça pourrait servir. Tiens, bonsoir, comment tu vas… ça fait un bail, dis. Tu assistais aussi à un séminaire ? Ah, au Scribe, toi ? Gagnent leur vie comme ils peuvent, hein. N’empêche, c’est vachement cher. Le café est bon, remarque. Les fours aussi, tu dis ? Tu sais moi en pleine journée… surtout quand c’est pas sucré… oui… non, tu as raison, c’est un problème vraiment important… Mignon et adorable ! Hein ? Quoi ? J’ai dit quelque chose ? Mignon et adorable ? Non c’est rien, t’inquiète. Allez je te laisse, salut.
CDLVII. - Enthousiasme imbécile et niais (Ballade des cigarettes).
Profitons de cet enthousiasme imbécile et niais dont je sais parfois être si généreux. Après tout, il sera bien tôt ensuite pour regretter - et pas la peine de faire chier sur les rimes et le reste, je sais parfaitement que c'est bancal.
Ballade des cigarettes
Il est des temps où le bonheur
Nous a entièrement farci
D'un simple quotidien flâneur
Fait de léger plaisirs rancis.
Tout content de notre autarcie
Dans l'accalmie de nos retraites
Nous gambadons plein d'inertie. Mais que font là tes cigarettes ?
Puis ce baiser simple et gêneur
Glissa jusqu'où j'étais assis.
Sourire adorable et mineur,
Petit univers raccourci,
Tu m'apportas ton éclaircie :
Mes lèvres mangeaient tes fossettes
Tout le matin de cette nuit. Mais que font là tes cigarettes ?
Si tes gestes pleins de douceur
M'ont fait hurler jusqu'à merci,
Qu'était ce repos crâneur
Si maintenant je suis transi ?
J'avais un bonheur dépoli :
Tu m'offris une nuit secrète,
Voyage au profond de mon lit Mais que font là tes cigarettes ?
Prince, on fait parfois des folies
Qui satisfont puis qu'on regrette ;
Mais répondez à mon souci : Viendras-tu pour tes cigarettes ?
On va dire que mon radar avec toi il n'aurait pas trop de mal... C'est surtout dans une certaine façon de marcher, qu'on retrouve (un tout petit peu) chez toi - j'aurais du mal à le décrire et à l'imiter. Quelqu'un que je croise et dont je sais d'office qu'il est une tapette, sans erreur, c'est qu'il marche surtout de cette façon. Non, tu n'es pas maniéré, c'est pas ça. La marche tapette de façon absolue et conceptualisée c'est (attention, il est une heure et Bad fait de la théorie)... En fait, la tapette marche très droite, les épaules bien ouvertes. C'est ça : épaules bien ouvertes. Du coup, la personne est plus droite, et le cou plus tendu. Tout est là, j'ai trouvé ! Ce qui fait qu'on serre les fesses et se cambre un tantinet. À tout cela s'ajoute le fait que la personne ne "marche" pas. Elle glisse, et surtout avance plus rapidement que la moyenne. Alors que bibi a tendance à marcher plus lentement qu'icelle, surtout quand il faut aller au boulot. Ce qui fait que je reconnais la corvette : c'est celle qui vient de me dépasser et qui a un sac avec une grande anse au bout de la main à Paris, je marche plus lentement que les gens - c'est la grande mode, le sac à sangle. Ce type, là, il me croise, il me fait le regard-sémaphore, hop entr'aperçu je t'entourloupe et il continue se disant que c'est pas la peine je suis un hétéro. Quoi, c'est surtout le mur derrière mon canapé qui a le look pédé ? Mon mur est parfaitement hétéro ! Et d'abord ce n'est pas le drapeau ! Ah mais ! Il est bien éduqué mon mur ! Il baise la porte tous les soirs. Non c'est quoi cette manière de supposer des choses comme ça ? Ca se fait pas. Tu veux dire que je l'ai mal éduqué ? Et arrête de rire puisque je te dis que mon mur n'est pas pédé !
J'aime ces repas simples. Il y a des saloperies apéritives, un peu de salade, un cake ou l'autre rocamadour avec des fruits confits, beaucoup d'Anjou pour arroser ça.
Encore du fromage, et du café que la Bialetti a serré. Et du limoncello.
Et des rires, et des sourires. Et de simples silences pieux sur l'alcool de citron.
Rah, que la vie parfois est belle !
La citation ex abrupto du jour :
"Τον σλιπον μέν έκδυνω, τους βολοκους δέγάς είδώ !"
CDLI. - "Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi."
Je me sens fort. Je suis puissant et robuste. Lorsque je regarde quelqu'un en moi ronronnent férocement les forges de Vulcain, et on me cède, désirant.
Désormais, je vais. Solide comme la tour, sensible comme la croix aux vents du destin.
Je suis le lion, et l'on me veut.
Le titre fera la citation du jour, à défaut de l'incipit traditionnel.
Quelques marrons chauds dans une assiette, légèrement mouillés de beurre. Le beurre pleure une larme épaisse lorsqu'on prend un marron à la pointe de la fourchette, grasse et lourde comme du sperme.
À côté, incongrus et un peu inquiets, des coeurs d'artichaut reposent, encore humides d'huile. La mer se rapproche des paysages nordiques, et les marrons prennent lentement le goût de l'olive.
Juste devant moi, un pavé, viande épaisse de jus et d'odeur. Toute mon assiette n'est qu'un mélange de sueurs, une plaine où se déversent, lentement mûris, les fleuves de trois couleurs.
Je me doute bien qu'après avoir sommairement expédié Pelléas et Mélisande il faudrait, pour convaincre le Public de la justesse de mon goût, que je trouve une perle merveilleuse, dont la justesse, la finesse et l'élégance (éblouissant les foules et les rendant coites) me permettrait de me hisser, ragnagna, au trône de Minos, Eaque et Rhadamante, d'où j'émettrais des avis solennels sur les Vivants et les Morts, l'Art et l'Humain, aussi respecté que le Pape et admiré que Lady Diana.
Ben non.
Je viens de m'offrir une énaurme tranche de rigolade devant Orphée aux enfers d'Offenbach et Crémieux (*). Ca commence grave : Orphée n'aime plus son Eurydice, qui le lui rend bien. L'un court la nymphe, l'autre le berger. Sauf que le pâtre est un Pluton vicelard, qui, non content de dragouiller la mousmée, va la faire trucider par son violoneux pour l'emmener pépère aux Enfers. Content qu'il est, le tout jeune veuf. Sauf que... sauf que l'Opinion publique, petit tailleur plus chic du XVI° arrondissement et chignon de même, va lui tâter les côtes à coup de parapluie Prada : il a intérêt à aller chercher sa femme d'entre les mains du séducteur, sinon finie la réputation du musicos ! Pas jouasse, Orphée, traîné par l'Opinion publique, se voit contraint d'aller supplier les dieux en leur Olympe.
Mais sous les cieux, c'est pas la joie non plus : trop de bonheur, d'extase, de nectar, tous les dieux sont gavés. Jupiter peut pas roupiller tranquille, y'a le syndicat des demi-dieux qui demande de baisser les quotas d'ambroisie pendant que sa rombière se paie une énième crise de jalousie et que Pluton, pas fâché de la diversion, brandit un saucisson de Lyon sous les yeux affamés des dieux histoire que le divin frangin lui reproche pas son affaire de coeur avec Eurydice.
Mais l'autre Eurydice, elle s'emmerde grave aux Enfers, maintenant, et que, tant qu'à faire, un Jupiter plutôt qu'un Pluton... Rajoutez John Styx, ancien roi de Béotie, lequel tentera aussi de conquérir le frêle coeur d'Eurydice, Mercure qui débarque genre brésilien de Rio de Janeiro, Cupidon qui fout le bordel, Orphée qui décidément serait bien content s'il pouvait rester garçon, et surtout une mouche s'allant zézailler zinzinabulant comme Zébulon...
Rah ! Qu'ça fait du bien par où ça passe, moi j'dis ! Talalaaaa, talala, talala, talala, talala, talala, talalaaaa, talala, talala, talala, talala, talala, zim boum, popopoooooom, polopom, polopom, polopom, popopoooooom, polopom, polopom, polopom, yiiiii-ah ! ().
De toute manière, depuis vendredi le ouiquennede est placé sous l'air de l'opéra bouffe. Déjà vendredi, alors que je m'étais aventuré aux confins du morne septentrion parisien (rive droite, pensez) et tout près de l'Alma mater zénithale où j'ai bavé en mon innocente jeunesse sur Bénabar et Louise Attaque, je saluais d'un verre incertain la Cité de la musique. Ma tulipe avait un champagne aux bulles parfaites, légères, à peine mousseux, frais et subtil comme un baiser. Je l'élevais, verre, devant mes yeux, m'aimant dans le miroir du vin, me grisant à peine de cette dorure et de ce parfum. Fin de bouteille, bouche pâteuse nécessairement d'esprit léger furetant aux marches de l'excellence.
Ce matin je me contentais de réécrire une mise en scène du Don Giovanni, avec un Commandeur en drama-queen à voile, moon-boots et tiare à plume faisant des grandes claques dans le dos de Giovanni et s'installant sans façon à table pour minauder sur un biscuit de régime. Je voyais bien aussi un La ci darem où le séducteur tringle Masetto tout en mettant la main au panier de Zerlina sous l'oeil soulagé d'Elvire (jalousie, oui, mais satisfaite que l'infidèle continue de faire des choses avec des meufs).
Avec un pas de deux pour démontrer pro exemplo le parallèle entre la mise en scène classique du Chanteur de Mexico et celle de la Flûte enchantée devant un baryton mi-inquiet mi-hilare, je pense que de toute manière j'étais déjà bien embarqué dans mon délire.
(*) On trouve le dévédé dans le commerce, direction de Marc Minkowski, mise en scène de Laurent Pelly, avec Nathalie Dessay (Eurydice), Yann Beuron (Orphée), Jean-Paul Fouchecourt (Pluton), Laurent Naouri (Jupiter)...
J'avais déjà fait, suite à un pari sot avec A*** et une mise en scène théâtreuse où il m'avait convié, de la légère irritation que crée chez moi l'art maniéré de Pelléas et Mélisande, de Maeterlinck.
Bonne pâte, après quelques mois de digestion de l'odieuse mise en scène, j'ai emprunté l'opéra éponyme à la cédéthèque.
Ben...
C'est quoi cette musique de souffreteux gracile, sans corps ni âme, qui se pâme entre deux clarinettes, tenant une fleur éteinte au bout de ses doigts scrofuleux ?
Ah, pouacre. S'il croit que je vais continuer de l'écouter dans mon bain aux essences de rose, l'autre Claude, il peut toujours rêver. Non mais oh, hein.
CDXLVI. - Des verres, de la parole, des incendies, des sentiments, de Montaigne, de l'Autriche, de l'épidémiologie et de l'ensemble des autres choses qui n'ont pas encore été évoquées ici.
- 1 -
Si je n'ai pas la rencontre rare, je dois souvent déranger mes interlocuteurs avec mes silences. Non que la conversation m'ennuie - même si ça m'arrive (fréquemment) - simplement qu'entre mes absences ou mes simples pauses de l'esprit...
- 2 -
Chose qui me fait songer à un éventuel aller vers ma boîte aux lettres, pour en extraire les voeux de fin d'année, les demandes des parturients de l'affection et les banales & plus intéressantes discussions.
Lire, aussi, les commentaires. Dieu merci, ils sont rares.
- 3 -
Revenant hier, tard, des gens couraient dans la rue. Une fille, affolée, m'a dépassé, sac au coude et cheveux défaits. Il y avait des lumières, des fumées lourdes et épaisses.
Peur brusque à mon tour que ce soit mon immeuble.
Soulagement infâme et un peu lâche lorsque je vis que ben non.
- 3 -
'Faudra tout de même qu'à la suite de Nietzsche je désapprenne cette sotte culpabilité à sentir rassuré que le malheur d'autrui ne me touche pas, si ce n'est par une compassion de basse charité, qui en fait n'est là que pour me donner bonne conscience, et me conforter dans ma satisfaction pépèro-bourgeoise.
- 4 -
En même temps, il y a eu un mort.
- 5 -
En sautant, je me demande si Montaigne disait qu'on peut dire un homme heureux une fois qu'on a connu sa mort, ou si même après sa mort on ne peut se prononcer.
Montaigne, d'ailleurs, est trop connu pour sa phrase sur l'amitié, pas assez sur le reste. Dommage.
À perdre ses dents, il devait tailler des pipes formidables.
- 6 -
Revu mon p'tit Autrichien. Plaisir.
Qu'on ne s'emballe pas, en Kraft ou emballage de solde.
Pas désir. Pas pulsion. Pas envie sourde. Pas idée derrière tête.
Plaisir.
Je croyais qu'on l'avait buté, moi, le virus du sentiment amical.
Font vraiment pas leur boulot.
- 7 -
La citation à la mode du jour :
"Que si a la muerte aguardáis
la venganza, la esperanza
agora es bien que perdáis,
pues vuestro enojo, y venganza,
tan largo me lo fiáis."
CDXLV. - 'faudrait que j'arrête de parler de moi, à la fin.
Depuis que je suis à ce nouveau djobeu, je répète souvent que non, je ne suis pas informaticien, mais statisticien-économiste et actuaire. Qu'à la rigueur je peux dire quand étaient les batailles de Pavie et de Marignan, soliloquer sur le procès Furtwängler ou les notions de fellator et de uirtu chez les Romains, et bougonner pas mal.
Je sais même faire semblant de savoir comment réaliser des calculs compliqués, calmer des terreurs et des émotions de collaborateurs et je me dépatouille plutôt bien avec Excel, Word, Access et VBA pour un type qui n'a jamais eu des cours de programmation. Aux heures de grande forme, je sais même faire du SAS micro de manière honorable (même d'la proc sql depuis six mois, m'sieur !) et lorsqu'il le faut vraiment - même si j'ai en abomination les écrans noirs des années soixante - je peux poirauter devant un petit programme en SAS/VM.
N'empêche. Je ne suis pas informaticien. Le Cobol abominable des années septante, les écrans noirs, les chaînes diverses et les codifications antédéluviennes, pour moi c'est du chinois.
Ce qui fait que je viens de commettre ma première faute professionnelle d'importance.
En quatre ans, une faute, j'trouve que ça va. N'empêche...
En gros, on m'avait refilé pour d'obscures raisons (et malgré mes doléances d'incompétence en la matière) la responsabilité de lancer des opérations quelconques devant faire rouler de vieilles mécaniques graisseuses datant de Nabuchodonosor (le premier, pas le second). Pour cela, on m'avait dit "suffit d'envoyer le bon d'commande".
Kébond'commande ? À force de récrimination, on m'envoie un format. J'intuite ce que je peux pour le remplir. Les quatre premières fois, ça a l'air de marcher, y'a pas de mort (déclaré). Vendredi, je devais retourner au charbon du Cobol, je remplis les machins comme je peux et comprends et envoie la sauce.
Sauf que ça merde. Aaaaarglh. Rien que le temps de comprendre ce qui ne va pas. Remonter la source. Tout plante. Tout est irréaliste. Tout le monde serre les fesses. Y'a des messages dans tous les sens. En fait, j'avais réussi le coup du beugue de l'an deux mil en 2007 - une sombre histoire de date, toute conne.
L'inconvénient est que le truc en question a pour conséquence d'empêcher la publication des comptes. À quelques jours de la date, c'est un tantinet stressant. Même le Dirlo général s'en est ému - comme quoi, des fois, je suis un type important, puisque je meus les sphères supérieures.
Brèffle. Demain, l'incident devrait être résolu - de vrais informaticiens planchent dessus.
Moa j'm'en sors tout simplement parce que je désarçonne tout le monde et toute accusation en reconnaissant largement ma faute, plutôt que de m'en cacher (ce qui est la réaction normale). En plus ça me donne un argument foireux pour dire qu'il faudrait qu'un vrai informaticien fasse ce travail de tâcheron - et un argument sournois pour signaler qu'aucun des informaticiens qui ont appliqué mon satané formulaire n'ont tiqué, ce qui est rassurant sur les procédures d'auto-vérification et de police.
Il devait me tracasser depuis des heures, car tout mon corps en était rempli, exténué de souvenirs et de peurs étranges. J'ai mis un bon temps, yeux ouverts dans l'ombre, à l'abandonner lentement, encore plein de doutes. Toujours, encore. Cernes qui ne m'ont pas quitté de la journée, errances brumeuses une bonne partie de la matinée.
Ce n'était pas un rêve de situation, de perceptions. C'était un rêve de souvenirs, d'images et de personnes - des ombres qui se dressent, figées, et leur nom. Des souvenirs de souvenirs. Aussi bête que cela.
Je me souvenais de Sébastien M***. Vu que je ne l'ai pas vu depuis dix ans, je pense que je peux dire son prénom - prescription.
Sébastien était l'un de mes camarades d'école. En cherchant bien, tout à l'heure, je crois qu'il était déjà dans ma classe en sixième, peut-être avant - mais je ne m'en souviens pas. Avec Amélie *** (?) et... Lucie (? - j'ai vraiment des doutes), il était celui avec lequel je passais le plus de temps lors des récréations. Discuter est un grand mot. Nous gloussions, et nous passions notre temps à nous bâcher, aussi méchamment que les adolescents savent faire, sans trace d'humour aucun.
Alors que nous passions tout le temps libre des cours ensemble, je crois que nous ne savions rien les uns des autres. Nos mères tour à tour nous raccompagnaient - sauf la sienne, qui travaillait. Je ne suis en tout et pour tout qu'entré une fois chez lui, c'était pour lui amener des cours, une fois qu'il était malade. Cela m'était tombé dessus, le prof ayant dû remarquer ce temps ensemble. Son père m'avait fait entrer dans le salon, je crois que Sébastien était très gêné que je sois là. Moi, je crevais de honte, je déballais tout ce qu'il fallait faire dans l'entrée du salon pour partir tout bredouillant.
Nous avons joué aux camarades pas très longtemps, à y voir : trois ans, entre la quatrième et la seconde. Ensuite, je jouais au bon élève qu'il fallait que je sois, et les trois autres choisirent la voie économique. Je ne les croisais plus que de loin en loin, Sébastien au lycée s'étant fait d'autres amies. Avec la fierté imbécile de cet âge - et celle qui me caractérise plus encore, je crois que je faisais beaucoup pour l'ignorer, aussi. Sot que l'on est.
Je me souviens de lui comme d'un garçon très réservé, capable de cruauté et de crises d'un rire gloussant et cruel. Son large front était toujours parfaitement coiffé, et il s'habillait toujours de noir. Pas du noir rebelle ou gothique : de noir, simplement, sobre. Il était toujours très raide, et ses coudes étaient souvent près de son corps. Il était grand (plus que moi) et mince, sans être maigre, et marchait avec beaucoup d'élégance.
Bien évidemment, maintenant je dirais qu'un tel garçon a un sacré faisceau de présomption à son encontre. Je pense que je juge avec une expérience qui est fausse. L'adolescence est un état de perpétuelle indécision et de construction. Le sexe n'est qu'une idée, à cet âge. On fait tout pour jouer au grand, on en parle sans cesse, et on n'y connaît rien - pas même les noms, ni les pratiques. Tout est possible, tout se construit. Après tout j'étais bien le petit benêt gras plein de boutons et aux lunettes épaisses, et me voici, l'homme splendide et grandiose.
La dernière fois que j'ai entendu parler de Sébastien, c'était il y a bien sept ou huit ans, déjà. C'est ma mère qui m'en a parlé - histoires de village. Des cambrioleurs étaient entré dans la maison, il y était seul. Il avait été réveillé, et, peur normale, était parti chez les voisins, pour qu'on y appelle la maréchaussée. C'est tout.
Régulièrement, lorsque je vais à Lyon et que je fais une promenade hygiénique pour des raisons physiques ou morales diverses, je passe devant la maison de ses parents. Je sais que j'y porte toujours une attention particulière - même un instant, suspension brève du regard entre deux pas (ce que je fais aussi devant la maison de Vincent) ou souffle un peu plus pesant dans la montée. Un rien, mais je sais bien que j'ai regardé la maison, dessus les troènes et les pins.
Qu'on n'aille pas s'imaginer qu'il y a quoi que ce soit du phantasme ou du désir amoureux. Ce serait de la pure élucubration. Peut-être, plutôt, le regret d'un passé qui aurait pu être mieux construit - plus apprécié - et que ma bêtise et le temps ont fait tel : passé, fini. On a toujours ces regrets, des relations qui se finissent par la déréliction ou l'abandon (la paresse). Et qui sont nombreuses.
Voilà mon rêve : j'ai rêvé que j'étais persuadé que Sébastien était mort. Et qu'il s'était suicidé, pendu. Je n'ai aucune image, aucune raison, aucune hypothèse pour expliquer cela. Il n'y avait pas de scène (par exemple quelqu'un qui m'annonce la nouvelle, ou le fait d'assister à une scène liée au suicide), rien qu'une profonde, viscérale et intime conviction. Sébastien, mort. Pendu.
Maintenant encore, j'ai un doute, et je ne sais plus trop ce qui est vrai. L'impression était trop fondamentalement réelle pour qu'elle ne soit pas un souvenir quelconque. La seule solution serait d'en parler à ma mère au téléphone, la prochaine fois (avec toute la subtile rhétorique dont je sais bien évidemment faire preuve pour amener un tel sujet, hein), mais je ne vois pas pourquoi elle serait au courant de quoi que ce soit.
Il y a du malsain, à se dire qu'une personne ne sera qu'un nom, et que sur ce nom on pourra mettre l'étiquette vivant ou mort pour classification rassurante dans les mânes de mes neurones - puisqu'il va de soi que je ne ferais rien pour contacter Sébastien (et que je n'en ai pas les moyens réalistes et raisonnables).
J'ai tout de même une certaine impression de nausée.
"On appelle trace d'une matrice la somme de ses éléments diagonaux..."
Un de ces jours, petit-déjeunant, je me suis soudain aperçu que de tout ce qu'il y avait sur la table, peu de choses venaient réellement de moi. Je est définitivement un autre ; nombreuses sont les rencontres, l'une ou l'autre, qui ont laissé des traces dans mes petites manies. À se demander si ces habitudes & manies, qui pour autrui me définissent plus que jamais, ne sont pas que le décalque d'autres personnes - croisées, désirées, embrassées, aimées, haïes.
Le fait d'avoir des confitures maison vient de M***, le jus d'orange d'A***, le thé à la bergamote d'une autre A***, qui me donna aussi le goût de la canelle et du sucre glace, des fromages de chèvre sentant à travers toutes les portes blindées de Fort Knox, des couleurs ocres et rouges pour l'ameublement, des chapeaux, des écharpes immenses ou de couleur.
J'aime le Madiran et le Bergerac parce qu'S***. Il me fit découvrir aussi ces voix profondes et terribles de Leonard Cohen et Paolo Conte - et accrocha un souvenir à la patère de l'Hallelujah de Buckley. Un C*** d'été me redonna à son tour le goût des voix graves et des déhanchements.
B*** me montra la zique moderne, perpétuel ignare que j'étais : mes premiers cédés de roqueux viennent de lui. Et il y avait du travail : on commençait d'office avec Led Zep et les Pink Floyd. D*** me donna envie de me remettre au dessin, puis à la peinture - et m'y pousse régulièrement, ce dont j'ai nettement besoin, dilettante que je suis.
À cause d'E***, j'ai des peignoirs dans ma salle de bain, et je ne crois que je n'ai définitivement plus honte de mes petites particularités sentimentales - tout comme, malgré mes dramuscules mignardets d'où je m'épanche ici, je sais qu'une force plus grande est possible, qu'une beauté et un bonheur plus importants sont toujours possibles, et accessibles. Grâce à lui, à jamais je sais que je peux écrire, que je sais écrire. Ne manque plus que le courage de tout claquer pour, et ça !
Une troisième lettre A*** m'a donné l'habitude de ne plus poser mes pelochons côte à côte sur le lit, mais de guinguois, l'un sur l'autre (tout comme d'y cacher le pyjama de mes nuits célibataires). Ne pas fermer tel bouton de mes vestes de costume ? Y***. Ne plus nettoyer mes lunettes avec du liquide vaisselle ? F***. Le dégoût définitif de la cuisine asiatique ? T***.
Je porte des caleçons à l'origine pour A*** (ça en fait, des A, on pourrait inventer des prénoms qui commencent par d'autres lettres, tout de même), A***, le terrible et superbe A*** face auquel je n'étais qu'un être plein de doutes et d'admiration, mille fois niais d'adoration, me fit malgré lui lire les historiens antiques - et ce n'est que maintenant que je comprends toute l'ironie de son mémoire sur les Cyclades... C*** me donnait envie d'apprendre l'histoire juive de manière dépassionnée.
Rien n'est donc de moi ; je suis la somme de rencontres et de découvertes. Pas plus mal, en somme, que d'une façon tous ces êtres continuent de vivre en moi, quelle que soit la raison qui nous ait séparés (ou rapprochés, alors).
Et, parfois, dans la rue des parfums ténus m'en font souvenir.
La paix familiale et christique m'avaient fait raser les quelques poils épars ornant mon visage de décembre, me donnant l'allure d'un Alain Quatermain minable du métro. Mes poils sont mon 4x4. On a les compensations qu'on peut.
L'enthousiasme irréfragable du dernier ouiquennede m'avait bien évidemment conduit à ne pas toucher à mon six-lames à bande de vaseline authentique, oint d'aloë véra lentement pressé par les mains expertes de quelques Cubaines et serti dans un manche de plastique véritable dont la texture tout comme le design avaient été étudiés par des savants tenus au plus profond d'antres secrètes protégées par la C.I.A. et la D.S.T.
Surtout, je n'ai plus de crème de rasage. Rajoutons à cela la crève qui m'accueillit, bras ouverts et mouchoirs tout coulant de glaire au détour du jour de l'An et d'un sourire autrichien : je n'avais pas trop la tête à me raser, le mardi.
Ma barbe a fait sensation. Innovation. Inouï. C'était ma résolution, bien évidemment.
Je tondis le tout deux fois, histoire de maintenir un niveau raisonnable de baroudeur à cravates rayées.
Ca ne suffit pas : tout le plateau était fasciné. Les plus âgées, issues d'un âge où l'on se gominait et rasait au sabre, condamnèrent et haïrent. Les moyens envièrent, honteux de leurs responsabilités et des exigences matrimoniales. Les plus jeunes commentèrent, prétendirent aimer - pour faire jeune.
À table, ce midi, ce fut l'Affaire. Dreyfus n'a pas causé tant de scandale. Les hommes à leur bout analysaient tout du rasage et de la matinée terrible du mâle - les crèmes, les mousses, le fait de se raser avant ou après la douche. Les femmes, à côté de moi, n'aimaient pas toujours, sauf quelquefois - et de toute manière, il n'y avait bien que les homos - ah, non, les métrosexuels, maintenant - qui prenaient soin d'eux, se mouillaient de toute crème et de tout gel délicat possible. C'est qu'on avait bien fait des progrès, pour l'hydratation masculine.
D'un trait adroit, je tirais d'homo au vêtement, la nécessité que les hommes puissent être les égaux des femmes et porter aussi des jupes et des talons. On passa aux costumes, du costume aux soirées, des soirées au vin, du vin aux apéritifs locaux de la Vendée. Ouf, sauvé. Je pouvais finir ma mousse chocolat-griottes meringuée tranquille.
Plus tard, à l'étage : je vais me laver les mains. J'y retrouve des commensaux.
L'un d'eux. - En fait, elle a poussé vachement vite, ta barbe.
Bad. - Pourtant, je l'ai déjà tondue. C'est ça la virrrrrrrrrilité, mon p'tit.
Lui, geste vers sa joue. - En fait, je préfère quand c'est plus court. Je trouve ça plus attirant.
Bad, faisceau de présomptions à max genre radar Hubble in petto. - Ah bon ? Chez toi ou chez un autre ?
Bad, se reprenant, ex petto. - Ah ?
Lui, s'essuyant les mains. - Si, c'est plus sensuel.
Bad, mi-figue, mi-raisin, s'emparant de la poignée de la porte. - Si tu aimes le papier de verre...
Lui. - Le quoi ?
Bad, soulagé (de l'esquive). - Le papier de verre. Tu es encore moins bricoleur que moi, on dirait.
Lui. - Oulah, bricoleur, et puis quoi ?
Manque de bol, hein, ils sont déjà à l'espace ascenseur.
Bad, in petto, un tantinet mal à l'aise et se gratouillant la barbouze. - Pffffffffffffffffffff.
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Les océans d'Actifed ne servant à rien, je vais noyer ma fatigue.
Le bain sera brûlant. Chaud. La vapeur me donnera des sueurs rien qu'à entrer dans la salle de bain. Il y aura des volutes d'amande et d'encens, la lumière tremblotante de bougies, un livre posé pour m'attendre (et mes petits canards en plastique).
On entre dans le bain tout d'abord à tâtons, poussant la mousse du pied gauche. L'eau semble chaude, mais tenable. Alors, on enfonce toute la jambe. La surprise. Terriblement brûlant, cela pique. On se trouve alors jambe mouillée, l'autre sèche sur le carrelage, bête et stupide.
Il convient alors de s'armer de courage, passer l'autre jambe, laisser la chaleur pénétrer doucement à travers les bouillons de vapeur. On s'agrippe aux rebords et lentement on plie le corps. Le plus terrible moment n'est pas les fesses, c'est le bas du dos, puis le nombril. À cet instant commenter la scène pour soi d'un Puuuuuuuuuuutain c'est chaud !, et respirer profondément.
Le poids du corps aidant, poursuivre l'immersion, soufflant bouche ronde, sourcils froncés. Légère grimace lèvre en rectangle lorsque l'on peut lâcher les rebords pour sentir l'eau sur son torse. Se laisser glisser entre les serpentins de mousse, soulagement de la victoire. Les grimaces, sans elles il n'y a pas de plaisir.
Tendre le bras, prendre le livre, et se foutre du monde.
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La citation de Sire Constance :
"Alors apparut au milieu de la mer bleue un sillage qui souleva des embruns comme la crête blanche des vagues. Le sillage se dirigea tout droit vers la plage où se trouvait Shunsuké. Quand il eut pied, le nageur se redressa entre les vagues qui déferlaient. Son corps disparut soudain sous les embruns et réapparut aussitôt. Il avança vers la rive, en frappant l'eau d'un pied ferme.
C'était un garçon d'une surprenante beauté. [...]
... Shunsuké Hinoki haïssait tous les beaux garçons du monde. Et pourtant la beauté lui imposait silence. Comme il avait la mauvaise habitude d'associer dans ses réflexions la beauté et le bonheur, ce qui fit taire sa haine, ce fut peut-être moins la beauté parfaite du garçon que l'idée de bonheur total qu'elle suggérait.
Le garçon aperçut Shunsuké, mais il disparut avec indifférence derrière un rocher."
Fais le poireau vingt minutes dans le froid. Remarquez, s'il y avait eu quelque chose, je n'en aurais pas fait état. Ca occupe donc ce blog.
Et j'avais Choke dans les mains. Ca permettait lever mes yeux englués par dessus pour chercher quelqu'un à la veste noire. Négligemment.
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Je navigue depuis deux jours sur une meringue de pseudoéphédrine chlorhydrate, parsemée de gros grains de paracétamol de d'amidon de maïs prégélatinisé. Autour de moi, dans la povidone, gambade lentement la crospovidone, jetant l'acide stéarique par son unique naseau mythique. Entre l'écume de cellulose microcristalline légèrement teintée de croscarmellose sodique, on voit parfois passer l'éclair du stéarate de magnésium.
Et, impavide, se dresse la diphénhydramine chlorhydrate.
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Liste de lecture, pour tenir les traditions :
i. Ken, de Yukio Mishima ;
ii. Martyre, du même ;
iii. Mrs Dalloway, pas du même. Enfin, lu... je l'ai de nouveau ouvert (suite à une discussion). Il traîne depuis une semaine au pied du futon, y'a peu de chance qu'elle me rejoigne le soir. Plutôt son étagère, de nouveau.
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L'excipit du jour :
"La lumière de la lampe de poche fit apparaître l'éclat de l'armure de laque noire, fit briller l'or du blason, les deux cotylédons dorés.
Jirô, serrant son sabre de bambou entre ses bras vêtus d'indigo, était couché sur le dos, mort."
"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.
"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.