30/12/2006

30/12/06 - 01:59

CDXXXII. - Shortbus



Je ne parlerai pas de Shortbus au sens où je ne commenterai pas le film, les plans, les séquences. D'autres l'ont fait, bien avant moi, bien plus posément et splendidement.

Je dirai seulement que ce film est magnifique. Et drôle.

Et puis je ferai ce que je sais si bien faire : je causerai de moi.

Or donc, j'y allais sous conseils. Avisés, souvent, ces conseils. Surtout pour occuper ma nécessairement morne & solitaire de soirée. Petite salle pleine de tout et de rien, de petits vieux et de grands gringalets crâne rasé et de femmes aux cheveux raides et de femmes aux cheveux épais pleins de fourrures fausses et de perles et de couples serrés l'un contre l'autre mains éternellement serrées et de corps seuls qui prennent un fauteuil supplémentaire pour se consoler et mettre le manteau.

Rire profond aux premières scènes. Rire de gorge qui fait tressauter sur le fauteuil et pester les Téléramistes à côté de moi grommelant tout du long du film contre la mauvaise qualité d'image et l'absence d'engagement et l'absurdité de la situation et le drame inabouti des sentiments et le ridicule de ces bites exhibées sans objet esthétique et ces sexes qui se ratent et ces effets spéciaux lamentables et cette queen au beurre noir.

Et puis lentement rire nerveux rire d'hésitation rire pouce sous les dents rire main devant la bouche rire touché rire peiné rire ému rire attendri rire de larmes rire alarmé rire gorge nouée rire serré rire retenu.







Sous l'oeil lascif que je portais sur Jay Brannan, mes contorsions pour le mieux voir à l'écran, je devinais que quelque chose de profond se passait. Je veux aussi un Shortbus. Je veux un endroit où l'on n'est pas là pour payer un verre des centaines de cents ni pour baiser nécessairement. Je veux un endroit de confidences éclatantes, de fauteuils dépravés et de coussins dont les rembourrages s'ouvrent d'usure comme des jambes de femmes. Je veux des vrais recoins qui sont des repos, et non des emménagements. Je veux un lieu d'accident, et d'universel. Je ne veux pas être là à épier, empalé sur mon tabouret - ou à faire l'indifférent, dans mon coin sur mon café, à crapoter une clope qui me fera toussoter pour appitoyer l'inconnu qui jamais n'y viendra. Je veux un lieu où je peux parler à tous et me taire quoi qu'il arrive, je veux un lieu d'humanité.

"C'est comme les années soixante, l'espoir en moins."

Au moins ça...







Comme toujours lorsqu'on va seul au cinéma, sorti avec la lenteur du goût dans la bouche. Celui qui reste lorsqu'on a resserré le manteau et fermé les boutons y compris celui du haut, contorsion du coude, et mis les mitaines et marché tranquillement, légèrement vacillant de la visière sur les yeux. L'air trop tiède pour apprécier, même sur les quais. Pas le plaisir de remonter son col ou de grelotter pour penser mieux.

Porte sagement fermée, alors qu'envie de voir du monde. Consolation sur le site de Jay Brannan, retrouver l'anglais, oublier un instant ses photos son visage son minois si bandant pour ses chansons berceuse doucement nocturne de Half-Boyfriend, tendresse d'Ever After Happily qui me fait voir combien brusquement maladivement soudainement un Antinoüs de petit Texan inconnu a suffit pour me rendre fanatique d'un musicien.







Je suis brannaniste extrémiste.

Je veux qu'on m'offre une place d'avion pour l'aller baver devant sa guitare au pub de Joe, à New York, NY, le 8 janvier. S'il vous plaît, missié. S'il vous plaît, Lecteur. Aidez-moi à débarquer au plus tard à 22h15 là-bas. Je veux voir chacun de ses petits doigts magnifiques caresser le ventre de sa guitare. Je ramasserai les poils qui tomberont de ses jambes exquisement velues et blondes. Je me ferai un collier de chacune des cordes pétées de sa guitare. J'enfermerai sous sachet à triple tour les cheveux qu'il vient si délicieusement de raser. J'attendrai à l'angle de Lafayette Street de 4th Avenue qu'il sorte du bar pour lui porter la housse, l'oeil ému d'admiration, grelottant de stupeur. Je tapisserai toute ma chambre de gris parce qu'il l'aime, et j'encastrerai tout comme lui mon frigo à côté de la fenêtre, sous des meubles de contreplaqué formica. Je me baladerai torse poil nu exhibé et je me coucherai sous son pied qu'il puisse reposer sa jambe de musicien sur mon ventre rebondi, jouant ses balades. Je ne me nourrirai que des plats qui apparaissent aux écrans de ses enregistrements derrière lui et je conserverai dans le formol la moindre de ses miettes de sandouitche. J'irai réserver tout l'hôtel où il est parfois réceptionniste pour le seulement croiser au matin embrumé de sommeil timide. Je veux baiser chaque apparition de sa main droite de terrifié qu'il porte à son cou repliée pour se protéger. Je recenserai chacun de ses blancs mignons, de ses hésitations et de ses doutes d'enregistrement. Je mourrai de faim vermoulu de champignons et d'humidité américaine à l'attendre devant la porte de sa dernière apparition, pendant qu'il sera déjà sur l'autre Côte, enfin célèbre, enfin adulé, enfin perdu à jamais.





commentaires

30/12/06 - 09:28

il chante bien ce petit garcs

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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