19/12/2006

19/12/06 - 21:21

CDXXIII. - En rentrant, en marchant.



- 1 -

De la culture du résultat


Il faudrait que je change mon système de liste, et que je compte plutôt les jours où il n'y a pas un incident technique dans le métro. Ca me prendrait moins de temps. Et même, les mois passants, je n'aurais plus à m'occuper de cette liste.

L'introduction de la culture du résultat dans les administrations et services ou entreprises publics montre encore tous les paradoxes de la sémantique. Quand je parle de culture du résultat, pour le public, j'entends le son de qualité et le son d'efficacité (la tarte à la crème de la qualité du service public qu'on nous rabâche à chaque grève à coup de fonctionnaires de première zone tout contents d'être devant la même caméra que M. Pernaud).

C'est tout de même dommage de se dire que les services publics, ayant le temps devant eux, et étant hors d'une logique de rentabilité, pouvaient trouver le temps de construire la qualité et l'efficacité. N'avoir plus à attendre des heures pour être reçu à un guichet, où l'on vous renverra à un autre. N'avoir plus à errer de bureau de Poste en bureau de Poste avant de retirer votre colis. Ne plus récupérer d'un petit voyage pas loin du grand tunnel blanc avec des perfs partout dans un couloir de réa où se bousculent les infirmières stressées et les médecins à café. N'avoir plus des mouroirs divers - mouroirs de vieux pauvres, mouroirs de vieux riches, mouroirs d'enfants désespérés - tous cloîtrés, encerclés en eux-mêmes et par les autres. N'avoir plus cet axe Marseille-Lyon-Paris qui nourrit la France et qui est sa seule structure, au-delà de laquelle il n'y a rien. N'avoir plus des réformes claironnées du système de soin qui ne sont jamais que de la poudre aux yeux et des cadeaux électoraux aux médecins généralistes et financiers aux assureurs. Ce sont là quelques exemples personnels, je laisse chacun y mettre les siens.

N'avoir plus cette gloriole désuette de nation mémé souffreteuse qui veut montrer qu'elle peut encore danser le jerk, dandinant ses pantoufles nucléaires et ses jupons aéronautiques, et redevenir une jeune petite nation, plus humble, plus responsable et plus inventive, plus innovante et plus accueillante.

À la place, on a pris culture du résultat pour celui qui est en bas du compte d'exploitation annuel. Evidemment. Entre les grands commis de l'Etat qui se sacrifient dans privé, et les nuls du privé qu'on recase dans les ministères, la pseudo-culture friedmanienne simpliste de troisième zone a vite fait de se tailler une part dans la peau miteuse du lion. Exemple déjà cité - mais que je trouve exemplaire - le résultat net de la RATP qui a doublé en un an (avec les aléas dans la... "qualité" du service qui s'ensuivent). Je suis sûr qu'en farfouillant dans les comptes vus au niveau des analystes financiers de grandes boîtes d'Etat, puis en grattant un peu plus, on tomberait toujours sur les mêmes conclusions : résultat en hausse, santé de l'entreprise en chute, qui justifiera par la suite une mise en concurrence (le public étant incapable d'assumer ses charges), les entreprises du privé se taillant des croupières et les infrastructures coûteuses (rail, fils de transport électrique, fils téléphoniques...) étant bien entendu à la charge de la collectivité.

Groumpf. Culture du résultat. Je vais t'en foutre, moi. Faudrait déjà voir réellement ce qu'elle donne, cette foutue culture du résultat, dans les boîtes privées, les crânes d'oeuf.






- 2 -

Des fêtes religieuses


Tout en poursuivant ma marche, du pas pédestre et chaussé qui me caractérise (lent et sénatorial, dos raide et faites-moi pas chier), je croisais sur la place tout un groupe assemblé. Chic, chic, chic, y'avait même un brasero, et moi qui aime bien l'un ou l'autre marron chaud.

Okay, m'a fallu du temps pour comprendre que le truc au-dessus du brasero, le machin hideux en plastique avec des loupiottes était une menorah, et que tous les hommes portaient kippah, pendant que les bambins bataillaient dur du chevalier et de la princesse. Ca devait une fête quelconque liée à Hanukkah.

M'en fous, m'en tape. Je trouve qu'il y a nettement plus de sincérité qu'ailleurs dans ces petites manifestations de coin de rue, avec brasero et simplicité, où l'on ne vient pas faire de grandes démonstrations ni de grands jeux d'orgues, où l'on se retrouve entre frères humains. Ce sont dans ces petites kermesses de l'homme qu'il peut y avoir de la foi.

Et puis pouvoir jouer à l'épée en plastique en pleine rue sans que les parents vous engueulent, ça le fait grave.






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Du froid et de la pensée


Ce qu'il y a d'agréable dans le froid - lorsqu'on n'est plus trop malade - est qu'il s'en dégage une lenteur, s'il est glacial. Tout va plus lentement, tout est plus silencieux, et les pensées viennent plus aisément.






- 4 -

De ce que je ne dirai pas


J'ai cependant une interrogation qui me travaille depuis quelques jours, mais je n'en ferai pas état ici.






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L'incipit à la mode du jour


"L'oncle Saltiel s'était réveillé de bonne heure. À la fenêtre du pigeonnier qui, depuis de nombreuses années, lui servait de demeure et qui était posé de travers sur le toit de la fabrique désaffectée, le petit vieillard brossait avec minutie sa redingote noisette et chantait à tue-tête que l'Eternel était sa force et sa tour et sa force et sa tour. Il s'arrêtait parfois pour aspirer les senteurs que le vent de mars lançait sur l'île de Céphalonie. Puis il reprenait, les sourcils froncés, son importante besogne. Il sifflotait de bonheur en pensant que dans quatre heures il ferait la promenade habituelle du lundi avec son neveu bien-aimé."

commentaires

21/12/06 - 23:08

Réponse, bande de moules :

Solal, d'Albert Cohen.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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