CCCLXXXIII. - De l'actuaire, de l'évolution du métier d'assureur et de l'embedded value.
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De l'actuaire et de tous les titrés professionnels
Extraits du
Trésor de la Langue française informatisé :
ACTUAIRE, subst. masc.
I. FIN. ,Professionnel diplômé de l'École d'actuariat, chargé d'appliquer aux questions de prévoyance sociale, d'assurances, d'amortissement et de finances en général, les théories mathématiques concernant le calcul des probabilités et la statistique. (Mét. 1955) :
[...]
3.
Actuaire : Mathématicien spécialisé dans le calcul des probabilités, dont les services sont utilisés, soit par des services financiers, pour des calculs d'amortissement, soit par des établissements dont l'activité comporte un risque calculable ou est basée sur la couverture d'un risque, comme les Assurances. ROMEUF t. 1 1956.
4. La profession d'actuaire n'est pas réglementée; cependant, en Angleterre par exemple, depuis 1870, certaines opérations ne peuvent être faites sans le contrôle et l'aval d'un membre de «
l'Institute of Actuaries ». En France, l'
Institut des Actuaires, créé en 1890, joue un rôle identique, ses membres étant pratiquement seuls à exercer cette profession. ROMEUF t. 1 1956.
II.
ANTIQ. ROMAINE. Secrétaire tachygraphe ; comptable militaire.
Cette définition n'est pas fausse, du moins elle est assez large. Elle ne prend pas en considération l'aspect social de mon métier - tout juste l'effleure-t-elle. L'actuaire n'est pas diplômé (j'ai un diplôme de statisticien-économiste), mais une personne qui à l'issue d'une soutenance de thèse, a été estimé digne d'être aggrégé à la société professionnelle des actuaires. C'est le même fonctionnement, tout aussi occulte, sourd et discret, que celui des notaires, des huissiers, des avocats... et des agrégés, pour lesquels, dans tous les cas, l'accès au titre est lié à une cooptation (décrétée par l'Etat ou par des organisations professionnelles).
Alors qu'il ne s'agit donc que d'un titre professionnel, une forme de signal indiquant vos capacités à faire ceci ou cela dans les mondes de la finance et de l'assurance, ne précisant donc en aucun cas quels sont les responsabilités effectives et le
métier de la personne, lorsque vous rencontrerez quelqu'un de cette race, vous saurez avant tout qu'il est actuaire, avocat, huissier, agrégé (les agrégés, étant, par leur nombre, certainement les pires d'entre tous). Non qu'il est souscripteur vie, chargé des requêtes criminelles près tel barreau, chargé du recouvrement des engagements immobiliers ou professeur d'anglais. Moi le premier, je m'annonce
actuaire lorsqu'on me le demande, non responsable de tel secteur ou partie prenante de telle direction où je suis en charge de ceci, cela.
La première raison est que cela a l'avantage de couper le sifflet à la personne que vous avez de l'autre côté de la table. Dans le meilleur des cas, vous lui montrez que vous appartenez au même sérail, que vous avez passé les mêmes rites initiatiques et que vous faites partie du petit nombre des
élus, ce qui fait que vous pouvez discuter par le même langage ésotérique - ou, stade ultérieur, qu'il n'est aucunement besoin d'essayer d'utiliser le langage ésotérique que vous utilisez devant les autres, puisque vous savez tous deux qu'il est creux, et que vous ne le comprenez pas mieux que le tout venant. Le plus souvent, l'autre est terrorisé : vous faites partie de l'élite, vous n'êtes pas un simple chargé d'études, un simple attaché, un simple clerc, un simple capesien ou un simple ATER ou un simple thésard ou un simple professeur des écoles (l'Education nationale ayant développé à merveille la hiérarchie des grades byzantins pour satisfaire tous les egos, plutôt que de se contenter de trois ou quatre niveaux comme partout ailleurs), et donc on vous fera des remontrances d'une façon plus circonspecte et polie.
La seconde raison est que c'est un magnifique hochet, et que la connerie est la chose du monde la mieux partagée,
ex aequo avec la bêtise. Tout comme le type qui agita un petit drapeau bleu, blanc, rouge fin juillet 1944 et qui maintenant rapplique aux défilés avec une batterie de médailles commémoratives de son grand exploit, tout fier de sa gloriole, beaucoup se pavanent de ce titre comme d'un plumeau sur le casque de bataille. Ils sont actuaires, huissiers, notaires, avocats, agrégés : ils font partie du groupe, de la société suprême, et ils sont donc supérieurs à tous - et ce d'autant plus que le sérail est restreint : les agrégés sont plusieurs milliers en France et sont des profs pour tous, les actuaires sont 1400, ils sont des actuaires. Ils écrasent donc la moindre larve qui ne leur ressemble pas, et exigent de leurs compères qu'ils soient systématiquement
avec eux. Il y a là la volonté grégaire de l'instinct de clan.
Ce genre de nombreux et sinistres cons découpent donc le monde en deux parties : il ya les élus, et il y a les autres. La masse vile et sordide qui rampe et vagit dans la glaise, tandis qu'ils volent, Cracoucas schtroumphiques. Ma première réunion dans ma boîte était de cet acabit. Je commençais juste de travailler, j'en étais encore à rédiger ma thèse. En face de moi, deux actuaires de l'audit. On me présente : voilà Olivier, qui est arrivé il y a une semaine, qui vient de, qui va faire... L'autre imbécile, tout de go : "
Vous êtes actuaire ?". Moi, honnête : "
Non, pas encore." Il ne m'a pas parlé durant quatre mois, le temps que je finisse la rédaction et que je soutienne avec les honneurs.
Cet orgueil est d'autant plus déplacé que le titre n'est jamais qu'un signal : si vous êtes actuaire, agrégé, c'est que vous avez été reconnus compétents dans telle matière. Or il s'avère que vous n'exercez
jamais cette matière - et que donc votre domaine d'exercice, où vous prenez vos poses de titré, est un de vos domaines d'incompétence.
En théorie, l'agrégé de Lettres a prouvé à un jury de pairs qu'il pouvait faire de la grammaire syntaxique, de la littérature comparée, de la phonétique du vieux Français, de l'étymologie, de la philologie. En vérité, l'agrégé de Lettres tape de ses petits poings sur la table pour avoir le silence, copie au tableau les dates de naissance et de mort de Molière et pompe son cours à propos de Fabrice à Waterloo dans le
Lagarde & Michard.
En théorie, l'actuaire a prouvé à un jury de pairs qu'il pouvait calculer une rente temporaire avec annuités garanties et revalorisation constante annuelle, qu'il maîtrisait les nombres de commutation, le théorème de Girsanov, le lemme d'Itô et qu'il pouvait modéliser de façon intelligente des mouvements browniens divers et variés. En vérité, l'actuaire passe l'essentiel de son temps en réunion, à faire de la coordination ou de la gestion de courrier en retard, de susceptibilités et de priorités, l'essentiel des mathématiques qu'il emploie étant la moyenne et le produit en croix.
Mon cas est assez exemplaire en la matière : en trois ans de boulot, je n'ai
jamais calculé une provision mathématique, une garantie de rente, un droit ou une garantie en cas de vie. Je n'ai
jamais eu à définir le provisionnement arrêt de travail, exonération, double effet. Tout juste ai-je été amené à parler, en réunion, de la notion de lx, de qx, de px. Je pense que je saurais écrire encore la formule d'un arrérage de rente, mais les notations me sont devenues complètement inconnues, tout comme les nombres de commutation. Les Dx, les Nx, les doubles petits points sur le ax et autres barres fermantes, il me faut un sacré bout de temps et l'aide du
Petauton pour m'y retrouver. Et puis de toute manière, il y a bien des systèmes informatiques qui calculent ça, hein, et on va présupposer qu'ils le calculent bien. Présupposer, pas plus... Il y a des choses, dans l'informatique, où il vaut mieux ne pas mettre son nez, sous peine d'asphyxie et de chiasse de terreur immédiate.
En fait, ce qui est supposé être le domaine de compétence des titrés est systématiquement laissé aux sans-grades (ou aux futurs gradés). La grammaire syntaxique, la littérature comparée, la phonétique du vieux Français, l'étymologie, la philologie, la théorisation actuarielle n'avancent que grâce aux petites mains, aux étudiants, aux thésards. Lorsqu'il est un peu compétent, le titré va passer sa vie à vivre de sa thèse - c'est extrêmement fréquent dans l'Université. Le plus souvent, il va vivre de sa gloire lointaine, c'est-à-dire vivoter en brâmant que de toute façon il est ceci, cela, et que donc on lui doit respect.
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De l'évolution du métier d'assureur
Je ne vais pas dire que cette délégation aux grades "inférieurs" dans la hiérarchie symbolique est récente. Elle a toujours eu lieu, du moins depuis la mise en place du système industriel moderne, c'est-à-dire les années cinquante. Toute entreprise se trouve systématiquement confronté à cette schizophrénie qui fait que pendant que les "chefs" se haussent sur leurs ergots, mettant en avant leur immense compétence et leur connaissance du métier, des petites mains derrière connaissent la réalité du métier, et des rouages subtils (pour ne pas dire dantesques et aberrants) qui constituent le corps, l'ossature et les membres de l'entreprise.
Cela est à un point tel que lorsqu'une de ces petites mains part - le plus souvent à la retraite, car une petite main dans le monde du salariat bureaucrate est souvent fidèle à son poste, pour des raisons que je ne comprends pas encore - on nous refait le coup du proverbe africain sur les vieillards et la bibliothèque qui meurent. Mais c'est terriblement vrai. Le titré se trouve alors bien embrenné, à chercher ce que pouvait faire la petite main - à comprendre déjà, parce qu'une petite main en plus ça a une façon assez... particulière de penser et de constituer ses dossiers. Toutes les petites procédures (les
process en franglais moderne ou les
tâches amont en charabia de consultant 2006) sont en plus toujours intrinsèquement complexes, et pas évidentes - car jamais écrites, bien sûr.
Dans le monde de l'entreprise d'assurance, ce stade a atteint un point non seulement extrême mais caricatural. Tous les assureurs sont de nobles institutions qui ont une très longue histoire, et le Législateur a tout intérêt à préserver leur existence pour garantir l'intérêt des assurés. Pour citer un nom connu, Axa, qui prétend n'avoir pas vingt ans, est issu des Anciennes Mutuelles, un vieux machin de l'avant-guerre dont l'origine se perd dans les ramifications du XIX° siècle. Tous les assureurs actuels, y compris les mutuelles et les institutions, sont des vieilles dames dont les jupons de dentelle ont été brodés sous la reine Victoria et le Prince-Président Bonaparte. En plus, la logique capitalistique aidant, ils ont fusionné, ou ont voulu se moderniser : tous ont des pléthores de systèmes d'information (*), jamais cohérents entre eux - quand déjà ils sont cohérents en eux-mêmes (**). Cet historique, extrêmement difficile à ingurgiter, n'est donc en général connu et maîtrisé que par ces petites mains - par exemple, que si on lance telle chaîne, il faudra le faire uniquement les nuits de pleine lune, sinon telle autre interface va planter, pour des raisons de budget et d'économie arbitrés en 1979 par M. Gloubiboulga, qui d'ailleurs est mort depuis (ou a pris sa retraite).
Le problème - et c'est là qu'on verse dans l'idiotie - est que depuis bientôt quinze ans les ordinateurs ont fait leur apparition dans la vie de bureau. Quinze ans, c'est rien, au vu d'une vie d'entreprise. Ce qui fait que, pendant que ces petites mains restaient, les exigences évoluaient à une vitesse phénoménale. Il y a dix ans, il n'y avait qu'un inventaire par an, il commençait début janvier, se finissait en juin et les chiffres étaient publiés durant l'été. Depuis cinq-six ans, les entreprises d'assurances se sont lancées dans un concours de bite, qui est à celui qui fera le plus d'inventaire par an (certains le font tous les trimestres, d'autres tous les mois), et qui publiera ses résultats annuels le plus tôt : fin janvier, mi-janvier, début janvier.
La conséquence est qu'on demande donc d'avoir des personnes qui réfléchissent vite, qui s'adaptent, qui sont inventives et réactives, qui savent conceptualiser. En caricaturant, il faut beaucoup de Bac+4/5 - quoique j'ai vu beaucoup de Bac+5 être d'un immobilisme crasse. Or l'essentiel des troupes des assureurs, ai-je déjà indiqué, est constitué de petites mains. Une petite main, ça connaît son métier, ça sait le faire proprement (enfin, le plus souvent), mais ça ne se bouscule pas, et il ne faut surtout pas demander de sortir des sentiers battus par la répétition rassurante, ni demander d'expliquer les raisons de telle façon de faire, ni encore moins demander de rendre des comptes afin d'essayer d'améliorer et de gagner du temps. Car là vous touchez à un domaine très sensible, celui de l'orgueil. Toute tentative de regard, d'ingérence ou, pire, d'amélioration, se trouvera confronté à un silence obtus ou une longue récrimination comme quoi ce n'est pas possible de demander de telles choses aux gens et où qu'on va à présent, hein.
Réflexe compréhensible, mais qui vous amènera à de longues pertes de temps pour circonscrire ces indignations, à écouter les plaintes, remarques et contestations, faire semblant de comprendre, consoler, rassurer et tenter par le raisonnement de faire comprendre pourquoi vous voulez essayer d'améliorer. Le raisonnement n'est pas la pire des choses (de toute façon, même si par un long et subtil travail de sape maïeutique vous parvenez à arracher un acquiescement, la phrase conclusive sera une remise en question intégrale de tout ce que vous aurez patiemment persuadé et vous vous retrouverez à la case départ), la pire des choses est le silence. On vous dit oui, on vous sourit, on a vachement compris. Vous repassez : on a mis votre jolie idée sur un coin du bureau, et on continue comme avant. Si vous le faites remarquer, on vous regarde avec l'oeil de celui qui voit un fou.
Concluons : vous êtes assureur, vous avez des équipes coupées par des hiérarchies claires et nettes entre personnes symboliquement compétentes et réellement incapables d'une part, et petites mains connaissant les petites procédures. Vous voulez agir plus, être plus efficace, gratter le moindre fond de tiroir intelligent pour grossir votre résultat et plaire à l'actionnaire. La concurrence vous amène de toute manière à cette escalade de la compétition des résultats et de l'analyse. Vous devez le faire, pour survivre et montrer que vous aussi vous en avez une grosse, et épaisse. Et bien la seule solution valable qui va progressivement se mettre en place (que vous le vouliez ou non, que vous agissiez en faveur ou non) va être en deux temps :
i. Conservation des petites mains - aucune raison ne justifiant leur licenciement, et de toute manière en tant que responsable d'entreprise vous supposez théoriquement qu'elles vont travailler comme vous le souhaitez désormais, et vous allez vous dire qu'embaucher uniquement des grandes mains va exploser vos frais généraux (ça, j'y reviendrai plus tard). Ces petites mains vont continuer par inertie leur tâche ancienne, peut-être en agissant un peu plus vite, mais sans plus.
ii. Découverte par les grandes mains du travail de petites mains. Les grandes mains vont donc désormais cumuler
et les tâches qu'on attend des petites mains (mais que les petites mains sont incapables de réaliser),
et leurs anciennes tâches (faut pas croire qu'elles vont disparaître sous prétexte qu'on modernise),
et leurs nouvelles tâches (bah oui, la modernisation, c'est créer de nouvelles tâches).
Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il est intrinsèque au concept de petite main qu'elle n'est pas
responsabilisée, ni
responsable - sinon, ce ne serait pas une petite main. Par conséquent, elle n'a aucune incitation à changer son mode opératoire. La grande main, elle, a pour définition d'être sinon responsable, du moins responsabilisée. Elle se voit donc contrainte, vis-à-vis des obligations, des délais, des dates qui s'accumulent, des choses toujours urgentes (***), de l'inertie enfin qui est le propre de ses petites mains de prendre sur elle, et de donc cumuler les tâches.
Le monde du bureau est un monde magnifiquement logique.
(*)
Pour les types qui comme moi peuvent facilement ignorer le jargon d'entreprise, un système d'information est un ensemble de bases de données dans lesquels transitent et sont supposés être stockées toutes données nécessaires au fonctionnement de l'entreprise. Par exemple, pour un assureur, c'est là qu'on va indiquer quelle prime le client a versé, combien on lui a versé, c'est ce qui va éditer le virement bancaire à la bonne adresse, etc.
En général, ça ne fait guère mieux que des bases Access et quelques programmes en VBA, mais ça se singularise par le fait
i. que c'est rédigé en de vieux langages des années soixante-dix,
ii. que ce n'est pas documenté,
iii. que c'est très lent,
iv. que ça plante régulièrement et que c'est souvent faux,
v. que ça coûte des fortunes à modifier et entretenir,
vi. que ça justifie l'existence de directions entières d'informaticiens dont la tâche principale est de vous dire qu'ils ont d'autres priorités que les vôtres,
vii. que c'est intouchable pour d'obscures raisons de susceptibilité de Jean-Mimi, directeur dans la boîte depuis trente ans et qui a contribué en 1982 à la mutation du SI-0 à SI-1, le magnifique système que vous supportez actuellement.
(**)
Il m'est arrivé de voir des tables d'un même système où la même variable était codée une fois en numérique sur un caractère et l'autre en alphanumérique sur deux...
(***)
En même temps, je n'ai jamais vu une demande, un dossier, etc.,
n'être pas estampillé "urgent".
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De l'embedded value
ou : Suis-je le seul à avoir une vision à long terme ?
ou : Mais pourquoi ai-je toujours raison ?
ou : Mais pourquoi on ne m'appelle pas Cassandre ?
Vous avez entendu parler de l'
embedded value ? C'est un concept très à la mode. Pour résumer, c'est un moyen dans les entreprises pour montrer qu'on fait des choses, qu'on s'agite, et qu'on est vachement trop
aware et trop intelligent. Ca permet aussi de claquer beaucoup de pognon dans les boîtes de consultant, ce qui est en faveur de la hausse du PIB.
L'idée à la base de l'
embedded value est d'avoir une estimation du prix de vente d'une entreprise d'assurance, sa valeur intrinsèque. Comment est-ce estimé ? Je vous fais pas de suspense, c'est évident que les richesses immatérielles (image de la marque, taille du réseau, type de clientèle, qualité des services) sont considérées comme ayant une valeur inférieure à celle d'une cacahouète. Non, petit communiste que vous êtes, Lecteur, la vraie valeur de l'entreprise à un instant
t, c'est le dividende qu'elle crache à ses actionnaires chaque année. Le bénéf. La thune. Les fafs. Vous faites la somme actualisée des dividendes futurs jusqu'à la fin des temps, vous avez l'
embedded value (*).
C'est là que vous me dites : mais comment qu'on fait pour avoir une idée du dividende futur ? Ah, ah ! C'est là tout le jeu, le mystère et la difficulté ! Bah, vous le simulez, vous faites une estimation :
i. Vous faites (le plus rigoureusement possible, hein), une prévision pour chaque année de votre chiffre d'affaires. Vous en déduisez le montant des prestations d'assurance et l'estimation des provisions mathématiques que les contraintes légales en vigueur, ces chiennes, vous obligent de constituer (selon plein de petites formules actuarielles). CA - S - Provision = A = valeur de votre passif.
ii. Chaque année, vous placez vos provisions sur les marchés financiers, elles vous rapportent des thunes (des produits financiers), mais vous obligent à constituer d'autres provisions pour sécuriser les engagements (quand je vous dit que le Législateur est un chieur, Lecteur). Produits financiers = B = valeur de votre actif.
iii. Vous faites A + B, vous ôtez les frais F (salaires, coûts d'exploitation,
etc.), l'impôt IS sur les sociétés et la variation de la marge de solvabilité MS (ça, c'est une contrainte légale). A + B - F - IS - MS = dividende de l'actionnaire.
iv. Vous faites ça pour chaque année, z'avez une série de dividendes futurs, vous faites la valeur actualisée, poum, vous tombez sur la valeur actualisée des bénéfices futurs (VABF) que les péteux s'acharnent à appeler
embedded value, ce qui est une connerie lexicographique.
Vous avez suivi ? Bon. Maintenant, je vais supposer que vous avez des notions de stats de base. Comment que ça s'appelle un estimateur comme ça ? Une es-pé-ran-ce, merci, Chaprot.
Et quand on a fait un cours d'une heure de statistiques, on sait que l'espérance c'est bien joli, mais ça ne sert à rien si on n'a pas la variance en face, parce qu'on peut avoir une espérance de valeur à faire baver tous les fonds de pensions de la Floride mais une variance si vaste que perso j'investirais pas trop dedans. En clair, si on a un truc qui promet d'être très rentable mais qui est très risqué, et un autre un chouïa rentable mais nettement moins risqué, selon vos préférences pour le risque, vous aurez plus ou moins tendance à choisir le second plutôt que le premier (**).
On passe au stade deux : supposons que vous avez suivi des cours de finance. Là, vous avez toutes les loupiottes au rouge. 'ttention ! Il a prévu des produits financiers ! Il faut pas se tromper de mesure ! Ben vi : les modèles financiers sont fondés sur des objets mathématiques assez chiadés, qu'on regroupe dans l'appellation fausse de
calcul stochastique. Vous avez déjà vu la courbe du CAC 40 ? C'est un vrai souk, ça varie dans tous les sens, sans que ça ait l'air d'être très prévisible. Du coup, les mathématiciens ont dû inventer un objet assez tordu, le
mouvement brownien. C'est une sorte de variable aléatoire, mais pour laquelle on ne peut estimer l'espérance (et la variance) que d'une façon très particulière,
et pour laquelle il est prouvé que les méthodes classiques de calcul de la moyenne sont nécessairement fausses.
Normalement, quand vous vous lancez dans de telles simagrées, vous êtes actuaire, ou vous avez une formation du même type. Vous avez donc fait beaucoup de statistiques et de finances, et vous savez tout ça.
Par conséquent, quand vous allez vous lancer dans la modélisation de la VABF d'un portefeuille, d'un produit, voire carrément de toute votre compagnie d'assurance, pour faire plaisir à l'actionnaire et aux patrons qui veulent faire moderne, vous allez faire gaffe. Vous allez prendre en considération la nécessité d'avoir non seulement l'espérance de la VABF que tout le monde va claironner dans le rapport annuel, mais aussi la variance, histoire de donner une idée de la valeur de cet estimateur. Et dans votre modélisation, vous allez pas être con, et vous allez tenter (au mieux) de modéliser selon les conséquences du calcul stochastique (introduction du lemme d'Itô, des notions d'option et de seuil, modification de la mesure de probabilité afin de passer en risque-neutre...).
Tout frais émoulu des écoles, c'est ce que je pensais en débutant dans ma boîte. À la réunion de lancement du projet, il y a trois ans, tout content de caser des maths et supposant que tout le monde serait d'accord, je soulevais les deux points (variance et problème de la mesure risque-neutre). C'était tellement évident que je ne voyais pas comment faire autrement.
Les assistants me regardaient, effrayés, effarés. Puis ils jaugèrent mon âge, ma cravate bien brillante et sourirent. On me calma. On me rassura. Ca n'avait aucune importance. Ca reviendrait au même. Je m'entêtais. Je citais des cas, des exemples très dangereux de modélisation (ayant fait ce genre d'erreur monumentale à l'école). Le sourire devint plus condescendant. Je n'avais pas conscience des réalités de l'entreprise. Je compris qu'on me prenait pour un petit con, et surtout qu'on ne comprenait même pas ce que je pointais du doigt. Au bout de quatre réunions comme ça à parler dans le vide, à chaque fois sortir des exemples pour alerter et même à choper un tableau Velleda, je me lassais, me désintéressais du sujet, et faisais tout pour n'y pas toucher (***).
On développa donc la modélisation de la VABF de l'ensemble du Groupe selon le principe déterministe : espérance simple, sans variance, ni considération des conséquences du calcul stochastique. On embaucha des consultants pour ça. Ca coûta très cher. Et les résultats allaient être
nécessairement faux.
Puis cette année, des tas de têtes de noeud capitalistes européennes se réunirent autour d'une boîte de caviar et de champagne Cristal et pondirent un concept qui vint choir dans le poulailler des assureurs. Les actuaires gonflèrent leurs plumes. On venait d'inventer la
Market consistent embedded value, excusez du peu (MCEV pour les intimes). On venait de découvrir la variance et le processus de Markov. Alleluïah ! Les boîtes de consultants, payées très cher depuis le début, et qui suivaient l'évolution de la chose dans le Groupe
ab origine sautèrent sur l'occasion et nous pointèrent du doigt. Bouh, caca : nous avions (sous leurs auspices) mal modélisé ! Nous ne connaissions pas la variance, ni le mouvement brownien !
Sauf qu'il va de soit que modéliser, même en C++, un processus déterministe et un processus stochastique n'est pas du tout la même chose. En gros, tout ce qui est fait depuis trois ans est bon pour la poubelle. Mais on ne va pas dire ça... y'aurait des directeurs et des chefs de projets qui risqueraient la décapitation.
Au pire, quand on a fait des statistiques un peu poussées, on connaît les techniques de
Monte-Carlo. Ca consiste à utiliser un modèle déterministe et de faire varier des millions de fois les éléments aléatoires pour avoir une estimation de la courbe de densité de l'ensemble de la fonction. C'est juste une question d'application d'un théorème de base des probas, la loi simple des grands nombres, et de patience, puisqu'il faut des millions d'observations - des millions, du moins, quand le processus est complexe comme dans le cas d'un compte de résultat d'assureur.
A priori, une solution devant ces faits désespérants serait donc de se lancer dans le Monte-Carlo, faire bourriner les bouzins des millions de fois pour avoir une estimation plus juste.
Sauf que, sauf que. Trop compliqué - trop lent - trop lourd (tu parles, fallait déjà d'office choisir un logiciel de modélisation compétent et non pas un truc cher, lourd et pas efficace pour de simples raisons de copinage). Du coup, les boîtes de consultants ont inventé l'
interpolation linéaire. Vous simulez votre VABF à l'ancienne avec le modèle faux, et d'une : vous avez une valeur VABF1. Vous faites une hypothèse différente quant à vos produits financiers, vous obtenez une valeur VABF2.
Hypothèse (et c'est là qu'on se bidonne ou qu'on se dit qu'il y a des types qui doivent être mieux payés s'ils disent des conneries) : toutes les valeurs possibles sont situées sur la droite passant entre VABF1 et VABF2.
Pour ceux qui comprennent pas, un exemple : je plane sur la Terre, je lance une pierre. Elle s'affale sur Paris. Je me déplace un petit peu, je lance une deuxième pierre. Elle choit sur Fontainebleau. Alors je déclare que toutes les pierres que je lancerai sur la Terre à partir de l'atmosphère tomberont nécessairement sur une ligne reliant Paris à Fontainebleau. Subtil, comme raisonnement, non ?
Et on me refile cette idiotie. Joie.
(*)
La valeur actualisée, c'est la somme de tous les dividendes futurs, divisés par le taux d'intérêt composé, histoire de prendre en considération une sorte de mélange d'inflation, d'investissement boursier et autres trips de brockers.
(**)
Là, on entre dans la théorie du choix et de l'aversion au risque, c'est hors sujet mais si vous êtes intéressé, Lecteur, je peux vous donner l'adresse d'un thésard qui bosse dessus, et en dit des choses intéressantes, bien que daltonien et natif de Bigorre.
(***)
Je fais toujours tout pour n'y pas toucher, et le fait que je doive consacrer la semaine prochaine entière à ce dossier de merde, mal traité, mal pensé et mal conçu depuis le début n'est pas pour rien dans la rédaction de cet article.
25/11/06 - 20:58
J'admire votre talent immense pour raconter la vie moderne des actuaires à travers votre propre expérience.
Que j'ai souri à la lecture de votre description des compagnies !
J'ai aussi adoré la façon dont vous vous attaquez au mythe de l'embedded value. Je n'ai jamais rien lu d'aussi juste.
guilll