21/11/2006

21/11/06 - 23:29

CCCLXXIX. Sam Spade dans l'Affaire des doubles rideaux.



J'occupais ma soirée à cuire une confiture de bananes quelconques lentement mûries au soleil de mon frigo. La mixture gloubgloubtait dans le faitout, j'en avais un peu sur le mur et je venais juste de me brûler avec un giclat. Pas de doute, il était temps d'empoter.

Hop qu'avec la dextérité qui me caractérise je me dandine dans la cuisine, que je t'enjambe la poubelle et que je lui prenne les pots mis sur le frigo. Que je nous ouvre rapidement les engins, que je vous mette ça un petit coup sous de l'eau bouillante et que je leur remplisse.

Six pots, basta, on renverse d'un geste large le faitout sur la bouche du dernier pour y faire tomber les dernières gougouttes, on secoue un peu histoire d'être sûr - du moins histoire de faire semblant d'avoir tout fait pour n'en laisser pas dans la cocotte, qu'on essuiera goulûment sous peu d'un coup de briffe. Manger de la confiture brûlante sur du pain fait partie des nécessités délictueuses de l'existence.

C'est là qu'il faut reboucher, rapidement. Non seulement parce que les microbes attendent à peine un léger frémissement de la température pour se développer avec la même frénésie que les mauvaises phrases chez Christine Angot, mais aussi parce que c'est vache de chaud et que ça brûle grave l'extrémité des doigts.

Un, deux, trois, quatrécinq. Six ? Six ? Six ? Six ! Siiiiiiix ! Boudou, oukilé le couvercle ?

J'ai tout fait. Farfouillé autour, entre les trois meubles de la cuisine, derrière, sous mes pattes, dans la poubelle, l'évier. Le sixième couvercle avait disparu. Après quelques longues minutes un peu interloqué - j'ai horreur que des choses disparaissent, ça veut dire qu'elles ne sont pas rangées - et un peu inquiet - un couvercle de cinq centimètre de diamètre ça fout pas le camp commac, j'expérimentais de nouveau le saut dessus la poubelle pour chercher un couvercle à un autre pot vide.

Figurez-vous, Lecteur, que pas un seul couvercle n'allait au délinquant.

Sueur froide.

Frisson dans l'échine.

Léger coup d'oeil vers le plafond et ses angles, vérifiant qu'il n'y a pas de judas ou de caméra. Rien.

Coup d'oeil un peu plus appuyé délibérément au plâtre du plafond pour y trouver un dieu quelconque qui rirait sur son nuage, serrant le couvercle sur son bedon replet & poilu. Guère mieux.

Bon. Dans l'urgence de la prophylaxie pasteurienne, on transvase le tout dans un nouveau pot, on bouche, zou, on retourne sur du Sopalin pour que les vibrions anti-hygiéniques soient atrocement brûlés par la chaleur héphaïstienne de la lave fruitée.

N'empêche, j'ai encore un doute.

Vu que le pot était un reliquat d'artichauts confits, je soupçonne une puissance extraterrestre qui voudrait nous en voler le secret, les ingrédients étant inscrits sur le couvercle, pour développer une arme inouïe, terrible. Il y a, au-delà des cieux et des nuages qui se contentent de préparer les orages d'aciers à venir, des êtres étranges et lointains dont le nom est caché, et qui nous observent, perdus dans l'ineffable et l'horreur. Ils viennent de découvrir le secret de l'artichaut confit, qui fit la résistance de nos pères Albains. Bientôt, en vérité je vous le dis ! ils pousseront plus loin leur audace, et c'est la recette de la polenta qu'ils viendront chercher. Pauvres de nous, que serons-nous alors ?

Planquez vos pots ! Cachez derrière les fagots vos plus précieuses conserves de tomate au basilic, les pots de pesto et les bouteilles de Marsala. Buvez dès à présent vos plus précieuses liqueurs de limoncello, d'Amaretto, vos bouteilles les plus antédéluviennes de Lacryma, de Montepulciano d'Abruzzo, vos flasques de Pouilles, de Chianti, de Lambrusco. Mettez sous le boisseau le caviar d'aubergines et la formule du beignet aux raisins de Corinthe, du cou d'oie farci et de la moussaka. Veillez ! Veillez militairement à la cervelle de canut, mes frères ! Songez à protéger des fusils les plus longs et les plus puissants vos tartes au pralin, le chocolat Lindt et la maison d'Erasme ! Disposez vos divisions les plus légionzétrangères afin de défendre l'huile d'olive première pression à froid et le fromage de chèvre qu'on étend sous un peu de cumin ou de pistache. Votez des lois pour le loukoum et le zlabbiah, réprimez les moindres tentatives d'immigration de la corne de gazelle, de l'opium et de l'eau de rose ou du briouat. Embrigadez plus que toute autre chose dans les prisons de notre sûreté commune le gigot à l'ail et le makrout, la pastilla et les bois les plus précieux de la cannelle dont on fait un sirop si léger.

Et tremblez. Car le Grand Cthulhu vient de bouger dans son antre insensée.






La citation à la noix du jour :

"Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn."

commentaires

24/11/06 - 19:51

Réponse, bande de moules :

"L'appel de Cthulhu ", H. P. Lovecraft.

Les commentaires sont automatiquement fermés aux visiteurs au bout de trente jours.

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



eXTReMe Tracker