17/11/2006

17/11/06 - 23:23

CCCLXXV. - Ce soir où je suis devenu fou.



Ce n'est pas un mal que C*** m'ait croisé dans le métro, ce soir. Je revenais, tard, du travail. Non par contrainte, mais parce que je m'y étais contraint. Alors que je voulais sortir "tôt" - premier contournement de l'esprit.

Nous sommes allés chez lui - j'en reviens. Nous avons parlé, un peu. Enfin, lui a parlé. J'ai bafouillé. Je crois que je ne l'aurais pas croisé, je serais rentré pour me coucher ; ou au pire regarder un film. En somme ce que je fais le mieux depuis quelques temps.

Il voulait que je l'accompagne, pour boire un verre, avec des amies. J'ai refusé. J'ai été honnête : pas la forme, pas l'envie, pas le courage. Pas la force, tout simplement. L'envie profonde de ne pas bouger, alors que je sais qu'il n'y a rien de pire. Second contournement de l'esprit.

Me voici rentré. Alors que j'ai sommeil, les deux ou trois wiskies bus font effet : étrange action de l'alcool, je me trouve assis à pleurer sur ma vie, et prendre la pose, réclamant par ma simple écriture les premières plaintes, les premiers jugements, les premiers regards. Me disposant comme l'almée suicidaire sur le coussin de Sardanapale.

Ma première réaction a été d'ôter l'article précédent. Maintenant je me dis qu'il peut rester, borne milliaire : d'ici au passé, il y a tant : à moi d'imaginer ce qu'il reste jusqu'au terme, sans aucune garantie. Aussi poseur qu'il puisse paraître, s'il y a quelque chose non pas de sincère, mais de vrai, que l'on exige de moi, jamais on n'en aura été aussi proche.

Lundi, tout semblait aller. J'étais tout aussi avenant au travail que d'habitude, et mes deux "cours" ont été appréciés des victimes. Je rentrais, je n'avais guère envie de grand'chose. Je mettais un film, et m'affalais avec une bouilloire complète de tisane comme souper.

Le film déroulait son action. Je l'avais choisi parce que je savais qu'il m'avait touché, et qu'il me toucherait - que c'était un bon film, et qu'en plus il y avait des sentiments. Peut-être a-t-on inconsciemment envie de se mettre au bord du précipice, régulièrement. Alors que c'est rare - même si cela m'arrive devant un film, une musique - je commençais de sentir l'humidité monter aux paupières. Les larmes se formaient, et coulaient. Mais elles étaient trop abondantes pour que le film puisse en être la vraie cause.

Je me suis mis à pleurer, à hoqueter. Je me suis mis à mordre ma lèvre. Puis à serrer mon poing contre la bouche, à le mordre, à mordre la langue. J'étouffais et je tremblais.

Les images et le son n'avaient plus d'importance.

Quelques instants après, j'étais prostré dans le canapé, la tête contre le dossier, à pleurer. Je me souviens que je tapais le plat de ma main, régulièrement, éternellement. J'avais des lueurs dans l'estomac.

Je ne sais combien de temps cela a duré. Pas très longtemps, je pense.

Au bout d'un moment, je n'avais plus de larme, et les pleurs semblaient passés. J'allais mieux. Je soufflais. Mais j'avais comme un doute, comme un crampon. Plutôt comme les conséquences d'un abrutissement, d'un éblouissement - lorsque l'on a trop regardé pas loin du soleil, et que l'on a des petits démons qui dansent dans les yeux, faisant mal au ventre.

Un peu comme je fais dans ces cas, je me suis assis à l'ordinateur pour écrire. Très honnêtement (même si cela peut ressembler à la pose de celui qui cherche à jouer à l'artiste maudit ou Dieu sait quelle imbécillité encore), ce site était ouvert, je pouvais y taper - et je pense que je tapais pour vider mon sac, et ôter ensuite vers Word, ce qui m'arrive. C'était disponible sans effort d'ouverture de logiciel, et basta.

Je tapais donc. Je tentais de décrire, de mettre en regard. D'en faire, comme d'habitude, un bel objet si bien astiqué qu'il devient froid et inintéressant. Sauf qu'au lieu de se passer, l'intranquillité laissait monter quelque chose d'horrible, de constant, d'insupportable. Je ne sais comment décrire cela. Non seulement parce que les mots pourraient faire croire qu'il s'agit d'un simple petit artifice redondant de littérature mal famée (horreur, inconstance, douleur, et tous les grands poncifs des petites peines minables), mais aussi parce que je n'ai aucune idée de ce que c'était.

C'était comme une peur terrible, ou plutôt une horreur qui m'envahissait. Elle était de moi, et elle m'était externe. Elle était le noir absolu, la profondeur la plus complète où ne respire pas même un monstre. Elle était le néant, l'ombre et la suffocation.

Ce n'était bien sûr que quelque chose contre lequel je devais me battre. Du moins résister. Elle montait insensiblement, parce que je ne me souviens pas de gradation - et elle s'est déversée en moi à une vitesse inimaginable, quand je relis ce que j'ai pu taper. Je serais incapable de dire quand cette chose est devenue moi et en même temps s'est dressée entre moi et moi-même. Je savais qu'il fallait que je poursuive d'écrire, pour lui résister - cet orgueil niais du cerveau face à la matière, tandis que ce n'était que mon propre cerveau qui ici cédait.

Ecrire, même en disant ce que je faisais - écrire pour écrire - était le dernier rempart que je m'imaginais. La chose non seulement devenait moi et rendait ce qui m'entourait complètement inexistant, mais je ne voyais quasi plus rien. J'avais des crampes, et je me souviens que les derniers mots exigeaient des monceaux de force. J'avais les bras complètement tétanisés, je tapais au jugé, avec les trois doigts crispés qui voulaient bien quitter mon poing.

Il fut un stade où l'absence de sens était si grande que taper ne servait plus à rien. La noirceur de l'encre avait tout pris, jusqu'au regard. Je me tenais la tête, hoquetant.

Dire "je ne saurais dire ce qui s'est passé" et l'écrire est vain, et une coquetterie. Je peux dire : j'étais dans l'horreur. Je peux dire : j'étais encore assis à mon bureau, et j'avais encore conscience que quelque chose m'arrivait.

J'ai eu comme un sursaut. Je crois que j'avais une peur terrible de m'effondrer - en un sens, de mourir. Je me suis levé, j'ai tenté de marcher. Je retrouvais les mêmes sensations, au bord du gouffre, d'affolement complet de la raison et du corps que lorsque j'avais eu un oedème de Quincke : savoir que l'on meurt, et n'y pouvoir rien.

Je ne me souviens plus que de morceaux. Je sais que je me suis regardé dans le miroir, je ne me suis pas reconnu. Mon oeil était fou. À un instant, je me suis retrouvé à genoux, tapant ma tête contre la moquette, répétant sans cesse "Sauvez-moi de moi". Cette chose que j'implorais aussi égoïstement n'était pas Dieu (ou le Diable). C'était la première main qui serait passée, et qui m'aurait aidé à en finir : on m'aurait aidé, je l'aurais pris comme une délivrance, un cadeau et un don extrême. Je n'avais, moi, aucune force physique ou morale pour seulement me dresser. Mes bras n'étaient que des moignons, le monde qu'une inexistence, et moi qu'une atrocité.

Je me souviens que je me suis retrouvé par terre, au pied de ma table, en position foetale. À n'être que corps et horreur. Il est facile de dire "je souffre", "j'ai de la peine", "je me sens mal", "ça ne va pas". Ca ne suffira pas ici.

Et puis, c'est passé. Bien évidemment. Tout se passe. Tout finit. Il suffit d'un peu d'eau, et d'une grande inspiration en se rajustant. J'ai éteint rapidement l'ordinateur, en cliquant dans tous les sens (je n'avais plus mes lunettes) : c'est parti, en un sens ce n'est pas si mal. Je me suis brossé les dents, complètement rétamé, et me suis couché.

Je crois que j'ai dormi comme un animal inquiet, plein de terreur qu'on vienne le surprendre, et exténué de veiller sans cesse. C'est ce que j'ai fait tous les soirs de la semaine : dormir, me réfugier dans la couette pour me quitter.

Et que c'était une crise d'angoisse ou quelque chose d'approchant.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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