10/11/2006

10/11/06 - 22:30

CCCLXXI. - Comment faire un thé.



Rentrez du travail, ôtez la cravate et mettez-vous à l'aise après avoir allumé l'ordinateur. Vous pouvez ainsi prendre une douche brûlante en écoutant de la musique.

Lorsque la salle de bain est pleine de buée, et que vous y étouffez, vous êtes prêt. Vous pouvez en sortir, vous sécher dans l'entrée (car il y a trop d'humidité dans la douche) et vous rhabillez.

Changez alors de musique, au profit du Live 2006 de Raphaël. Emparez-vous de deux gros poireaux, coupez-les en fines lamelles. Gardez la partie verte de l'une des bêtes, cela donne de la couleur et du goût.

Rajoutez au massacre deux oignons blancs dont la mort vous aura longtempts fait pleurer.

Mouillez d'un peu d'eau l'ensemble que vous avez disposé en faitout. Déposez une cuiller de graisse de canard, faites chauffer à feu vif, sans couvrir.

Lorsque les poireaux ont réduit de moitié, rajoutez un sachet de lardons fumés & coupés. Laissez cuire jusqu'à ce que l'eau des légumes ait rejoint le nuage qui flotte et dans la cuisine et dans le salon.

Dans le saladier dont vous avez ôté les deux tomates vieilles de trois semaines qui y ont pourri sans jamais parvenir à mûrir (en restant étrangement rouge vif), cassez six oeufs que vous touillerez d'une fourchette vigoureuse. Accompagnez de vingt-cinq centilitres de crème fraîche épaisse, et laissez reposer.

Parsemez la réduction de légumes de sel, de poivre et d'un peu de cumin. Versez-y la crème d'oeufs, qu'un battage patient de la cuiller en bois permettra de confondre aux poireaux en une seule pâte.

C'est le moment adéquat pour ouvrir en grand la fenêtre du salon, et laisser s'échapper le mur liquide qui flotte sur la moquette. Ne craignez rien : avec la différence de pression et d'hygrométrie, le froid n'entrera pas.

Dans un moule à gâteaux, disposez alors du papier sulfurisé, une pâte brisée étendue que vous piquerez de votre fourchette. Faisant gaffe à ce que la pâte ne verse pas, vous y ferez couler votre crème. Nivelez, et saupoudrez de gruyère râpé.

Le gruyère se râpe en tenant la tranche contre son ventre et frottant de la dextre avec la râpe. Quelques coups de doigt aident à répartir les filaments sur l'ensemble.

Si vous n'aviez qu'un plat à tarte, c'est trop tard, ou il vous en faut deux : pour une tarte, ce n'est qu'un poireaux et trois oeufs qu'il vous fallait, je regrette.

Enfournez à trente fois le thermostat 7, soit 210°C. Faites chauffer ce qu'il faut, le temps qu'il faut, cela dépend de toute manière de votre four, s'il est à gaz ou électrique, s'il est parisien ou provincial.

Alors, en lavant les ustensiles, faites chauffer de l'eau et chantez Ô compagnons en trémoussant du popotin. Versez l'eau bouillante dans la théière, rajoutez du thé, prenez une tasse et allez boire tranquillement tout cela dans un endroit confortable qui vous est cher.






L'incipit du jour (que j'ai l'impression d'avoir déjà cité, mais j'en ai envie, c'est tout) :

"Dans la partie du livre de ma mémoire avant laquelle il n'y a guère de choses à lire, on trouve une rubrique qui dit ceci :

INCIPIT VITA NOVA


Dessous, je trouve écrites les paroles que je me propose de transcrire dans ce petit livre, sinon toutes, du moins leur sens.
"

commentaires

10/11/06 - 23:49

argh! comment peut-on marier Dante et Raphaël, Raphaël le jeune naturellement, ce con larmoyant sans voix et sans tripes, noooon! je n'aurais jamais cru ça de toi, je suis blessé au plus profond de mon être, aïe, bobo, sniff...

11/11/06 - 02:58


Effectivement, bande de moules :

La Vita nova, du Dante.

Quant à ce visiteur inconnu, vous me copierez cent fois Raphaël a quelques chansons qui sont géniales.

11/11/06 - 09:01

Vous avez oublié de mettre du sucre dans votre thé.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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