05/11/2006CCCLXVI. - Dimanche en déshérence.
C’est décidé ce dimanche je me lève tôt à onze heures et je vais à l’expo Rembrandt direct après le petit déj. Bon, d’accord, c’est onze heures quinze c’est pas la mort. C’est tôt, déjà. Douche, je me rase pas, faut pas déconner, je suis en ouiquennede et en vacances, non mais. Chic, la pression est revenue, je peux enfin mettre de la buée dans tout l’immeuble. Ce vieux falzard, un nouveau pull à col montant, et en avant Roméo, direction la boulangerie.
Tiens, Charlotte-ma-boulangère-qui-m’offre-des-chouquettes-au-si-beau-sourire n’est pas là. Ils ont mis une blondasse peroxydée à la place. Oui, une baguette bien blanche et un pain chocolat-amandes, s’il vous plaît, Madame (vlan ! ça t’apprendra de tenter de chouraver la place à Charlotte). Ey ! Mais pourquoi elle me prend mon pognon et planque la commande derrière sa caisse ? Faut que je me penche complètement sur le comptoir pour récupérer les zigouigouis ? Ah mais, c’est vrai, en plus, elle est passée au vioque suivant ! Saaaaaalope. Si tu crois que je vais te faire la causette la prochaine fois, tu peux te mettre le tampon dans l’oneille jusqu’à la ficelle.
Bon. Calme. C’est un beau dimanche de novembre, il fait un froid à casser les nageoires d’un canard, et il y a un soleil magnifique. Petit déj, un petit peu de feuilletage d’un album sur Zurbaran et on y va. Le blouson en cuir suffira, et mes petites mitaines toutes chics. Tolbiac, c’est où ? Bon, soit la 14 soit la 6. Va pour la 14, c’est plus rapide.
Vingt minutes de transport plus tard. Dis donc, ça a changé le quartier, en cinq ans. Comment qu’on fait pour aller à la BNF ? Faut vraiment prendre ces escaliers en coupe-gorge ? Ils y ont tous, et ils ont tous des petites sacoches et des écharpes, ça doit être par là. Ah oui. C’est tout de même moche, la BNF. Je te raconte pas le vent qu’il doit y avoir, dès qu’il y a une brise. Dommage, le site est en surplomb, il aurait pu faire quelque chose de plus novateur et plus chic, le Perrault. Je préfère celui de la colonnade du Louvre, moi je dis. Et en plus c’est casse-gueule !
Escalator, tiens il est mimi cestui-là, même s’il a un portable vissé à l’occiput. Hall. Oukessé ? Y’a pas panonceau ! Pourtant à la poterne y’avait un placard sur les expos de la BNF. Bonjour, madame, je cherche l’expo Rembrandt, vous pourriez me dire où je peux acheter les billets et où c’est ? Oui, l’expo Rembrandt. Elle a commencé le mois passé, enfin, je crois. Ah bon ? Pas avant le mois prochain ? Euh… j’ai un doute… Bon, en même temps, c’est une typesse de la sécurité, on sait jamais, je vais faire un tour, tant qu’à faire.
Dis donc, ils sont longs les couloirs. Et c’est mal éclairé ! Avec ces vitres, c’est soit t’étouffes soit tu clamses. Les boiseries sont pas laides, mais s’il y a que ça pour rattraper l’ensemble. Il faut faire la queue aussi longtemps pour avoir un siège ? Mais c’est que c’est plein d’étudiants ! C’est drôle, la queue la plus longue est devant la salle des Lettres. Pourquoi qu’elle m’a souri, cette fille ? Elle a de beaux yeux, en tout cas.
J’ai fait le tour. Tiens, il y a une borne. Expos, expos… Hein ? L’expo Rembrandt est à l’ancien site ? Je suis trop con ! D’accord ! Quand ils disent Richelieu, c’est la rue, c’est pas le couloir ! Bon. 14h30. J’ai largement le temps d’y aller à pattes. Y’aura un peu plus de monde, c’est tout.
Un bon laps ensuite : rue du Temple… comment a-t-on eu idée de mettre la BNF dans un marais ? L’humidité, c’est mauvais pour les livres. Margaritas ante porcos. Tiens, c’est fermé, et y’a pas de pub. Doute… les Archives, c’est pas la BNF ? Merde, c’est vrai. Les Archives, ce sont les Chartes. La BNF, elle est à côté du Palais Royal et de la Banque de France.
Bon !
C’est pas loin, Bad, tu peux le faire, ce n’est que la rue de Rivoli à remonter. Et puis c’est agréable, les arcades devant le monument à Coligny. D’accord, y’a des touristes – pardon, médème – et des beaux en sortie – ’scusez – sans compter les camelots – ah, faites chier ! On frôle les hommes au regard en radar sans se détourner et on avance, Hortense. Je prends pas par le jardin, je vais louper la Banque de France. Si je longe du côté du ministère de la Culture où que je travaillerai plus tard quand j’habiterai au Louvre, logiquement la Banque est à droite, si mes souvenirs d’Histoire sont bons.
Ouaip, ce doit être ça, y’a des guérites et des caméras. C’est vide, comme rue, en tout cas. Les apparts doivent être sympas… dommage qu’on soit passé à l’euro, la Banque va pas tarder à les vendre, je parie. Pourtant, ça me dit rien, comme bâtiment. En plus, ça ressemble fort à un cul-de-sac. Y’a un resto. Fais voir. Elle est sympa leur carte, j’en prends une. Hein ? Rue des Petits-Champs ? Mais oukejesuidonc ? Pas ça, c’est un hôtel particulier Louis-XIII. On tente par là. Tiens, passage Vivienne. Fais voir, ça me donnera une ambiance Céline à mon dimanche.
Sortie… rue de la Banque, c’est ça, c’est ça ! Le monument néo-classique au bout, c’est ça ! Arcadie, me voilà ! Christophe Colomb peut aller se resaper, je suis l’explorateur des temps modernes.
Mais qu’est-ce que je fous à la Bourse ?
On repart en arrière.
Aaaaaaah, mais c’est quoi cette place des Victoires à la place de ma BNF !!! En plus aucune de leurs rues ne sont droites dans ce quartier, ça part toujours de traviole, comment tu veux que je me repère ! J’ai même perdu le nord. Am, stram, gram. Par là.
Attends, j’atterris tout de même pas sur la Bourse de Commerce ? Mais c’est les Halles ça ! Machine arrière, toute !
À un coin de rue, sur une place : je suis sûr que la BNF est dans un espace-temps en-dehors du monde. Je suis sur le bord de l’ombilic, et je tourne autour. Ce doit être ça. C’est une initiation. Un parcours. Sarastro va m’apparaître et m’extraire de la nuit symbolique à la lumière de Rembrandt. Je vais y arriver.
Pourquoi je me retrouve devant Notre-Dame des Victoires, moi ?
Marre. Je retourne au Palais-Royal. Attends. Et si ? L’hôtel particulier Louis-XIII ? On va tenter.
C’EST CA ! C’EST CA ! C’EST CA !
Euh…
Où elle est l’entrée ?
Où elle est la rue Richelieueueueueueueueeueuu !
Plein nord, je longe le bâtiment. Tiens, c’est à côté du Colbert ? Si j’avais su ! Rue à vide-bourse et tire-laine à main gauche, je longe, je le quitte plus l’hôtel Louis-XIII. Encore un coup à gauche. Hein ? C’est cette place ? Mais c’est juste à côté de Pyramides et d’Opéra, alors ! Groumpf.
C’est quelle heure ? 16 heures passées ? J’entre ? J’entre pas ? Je suis parvenu au terme de mon voyage. J’ai vaincu le Béhémot de la cartographie du deuxième. J’ai quasiment fini de reconstruire le Temple d’Hiram et vengé sa mort. J’entre ? Non, je suis pas un franc-maçon, mais n’empêche : ce serait mieux si j’entrais pas. Le vrai travail est celui qui reste inachevé volontairement. Surtout que j’aurais pas le temps de tout voir à moins de tracer.
Zou, je fais un tour au Louvre, c’est pas loin. Pour le coup, je passe par le Palais-Royal. Dis donc, y’a du monde. Euh… j’ai un doute. On ne serait pas le premier dimanche du mois ? Où est mon oignon ? Merde. Le cinq. C’est gratuit. C’est foutu. Même avec ma carte de mécène de la culture. Va avoir un peuple à crever. Suffit de voir les types qui font la queue aux escalators. Direction l’escalier de la Pyramide.
Il fait beau encore. Le ciel est limpide, on se sent calme. Je m’offrirais bien des marrons. Doit y avoir le vendeur à la sauvette dans la Cour Carrée. Je les mangerai sur le pont des Arts. Je me brûlerai les doigts et je regarderai le fleuve couler.
Ah ben non y’a pas de vendeur à la sauvette ou à la réglo. Peut-être de l’autre côté du pont, les cognes ont dû passer. Non plus. Bon. Les argousins se lâchent. Je longe le quai, à Saint-Michel y’en a forcément un.
Attends, ce libraire, ce sont des Hertzel qu’il vend, là ? Ca y ressemble vachement. Hop, tends la main. Chope le bouquin. B’jour, m’sieur. Zut. Non. C’est pas une princeps. Encore une pâle copie Hachette. Merde. Oui, m’sieur, non, je regardais juste. Oui, certes, c’est une belle édition… Je n’en doute pas. Oui, je vois bien l’année d’édition. Non, vous savez, si j’achète un Verne, c’est soit en poche soit une princeps, je regrette. Je vous le rends, désolé. Oui, c’est une belle chose, malgré tout. Non, merci, vraiment, même avec la réduction. Si, je vous assure. Tenez. Je vous le rends. Mais non. Allons. Comme vous dites. Tenez. Mais je vous le rends, ne vous inquiétez pas. Je ne l’ai pas ouvert. Tenez. Mais arrêtez, je n’en veux pas, vous dis-je !
Fuite le long des quais. Là, tout roule, ma poule, je connais le coin comme ma poche. On traverse la rue, on regarde un peu Notre-Dame et on cherche les marrons. Pas à côté de la femme en plastique. Pas vers Gibert-Lettres. Hein ? Pas devant la fontaine. De l’autre côté ? Non plus. Je veux des marrons ! Vers la Huchette ? Noooon ? Côté Saint-André des Arts ? Pas plus. Juste le crêpier à touristes. Bordel ! Pas de Rembrandt, pas de marrons ! Faiche ! J’tente une excursion vers Odéon, on sait jamais, y’aura peut-être un film d’intéressant, et au pire je pousse vers le Luco, y’a toujours des vendeurs au Luco, c’est terre sénatoriale, loin des condés et du quai des Orfèvres.
Pas de film intéressant, c’était évident, vue la chance que j’ai depuis taleur. Le Luco, this way. Tiens, l’autre con qui nous a limite viré du café mercredi. Ca fait pitié, de rallumer un cigare. Enfin. Rue de Condé. Y’a ben tant de voitures. Ils font aussi une journée portes ouvertes ici ? Ah, non. Non, monsieur, je viens juste d’arriver. Si, je vous assure. Oui, effectivement, j’ai bien vu que le bus avait eu un accident. Non, je n’ai pas vu quand. Si, quand je suis arrivé, il était vide. Demandez aux conducteurs derrière, à la façon dont ils klaxonnent, ils poireauttent depuis un bon bout. Non, je ne pense pas que ma présence soit nécessaire, effectivement. Je suis bien d’accord avec vous. Oh, vous savez, des accidents, ça peut arriver à tout le monde. Je peux partir ? Merci.
C’est pas possible, c’est une épidémie ! La maison poulaga a lâché toute la famille des anges gardiens ou quoi ! Et voilà un argus qui me choppe mon dernier vendeur de marrons juste devant moi. Merde ! Merde ! Mer-deuh !
Puisque c’est ça, je prends le tromé à Babylone et je me fais un chocolat chaud. À la canelle.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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