30/10/2006

30/10/06 - 21:26

CCCLVII. - Le rêve de ma papauté.



Ce matin, je me suis réveillé d’un rêve étrange. Tout jeune encore (je devais avoir entre trente et quarante ans), j’étais créé cardinal, par un caprice de vieillard. Et cardinal à l’ancienne : sans passer par les vœux initiaux de prêtre. Quelques années plus tard, j’étais élu pape. Je ne rêvais que des premiers jours, ceux où je découvrais progressivement le fonctionnement insensé de l’Eglise. J’étais un homme de dossiers, un homme qui marchait à pieds et traversait Saint-Pierre des papiers sous le bras. Je bafouillais lamentablement des bénédictions que je ne connaissais pas trop sur de vieilles Romaines qui me coinçaient dans un couloir pour faire descendre un peu de grâce divine sur leur blason dédoré. Je savais que je n’étais pas forcément sincère dans ces prières que j’appelais sur elles, et en même temps j’imaginais progressivement l’ampleur de ce qu’il me faudrait accomplir lors de ce long pontificat. Comment un jeune homme avait pu être appelé à ce poste – comment le Sacré Collège avait pu me choisir moi, qui ne briguait rien – on mettra les causes de cette histoire absurde sur les épaules du rêve.

Je viens d’y repenser… je n’ai pas cherché des raisons. Disons que cela m’a rappelé bien des choses.

Lorsque j’étais enfant, il y avait des jeux qui effrayaient mes parents. Sorti des inévitables cubes de bois et Lego auxquels je jouais des heures, des épées de plastique qui se consommaient par boisseaux, j’ai aussi eu, juste avant ma première communion, une période où la magie religieuse prenait tout son sens et son importance. J’avais établi, dans le vieux tripode algérien récupéré dans l’appartement de mon grand-père quand ils avaient déménagé pour Hyères, tout un petit autel particulier, qui trônait ainsi sous la voûte céleste de la lampe de chevet et du gros réveil à aiguilles.

Il y avait deux vieux chapelet de famille, retrouvés par ma grand’tante que son amour éperdu pour nous soutenait dans chacun de nos caprices, ainsi que son petit col de dentelle qu’elle portait lors de sa communion, à Annaba quelque part dans les années trente ou quarante. Je me souviens aussi de vieilles broches de crucifix ornés, d’une espèce étrange d’ovale de métal allongé qui portait deux rangées de « diamants », et d’une médaille de la Vierge. Un peu plus tard, une grande Marie à l’Enfant de terre, achetée à la librairie à côté de l’église où je préparais ma communion, recevait à ses pieds une image de Jean-Marie Vianney dans un cadre de plastique du plus beau toc qu’il m’avait fallu à tout prix acheter en Ars où le Père P*** nous avait amenés en excursion pastorale. Je me souviens encore d’un moment où le car traversait un grand fleuve (le Rhône ? un affluent ?), pendant qu’un petit camarade de ces dévotions imbéciles me confiait, comme un grand secret, des légendes terribles sur le Diable qui venait hanter le Curé d’Ars pendant son sommeil. J’avais très peur.

Tous les soirs d’une éternité (un trimestre ou deux d’enfance), je faisais régulièrement des dévotions devant mon petit autel. Je m’agenouillais, je récitais ce que je savais réciter – c'est-à-dire le Notre Père et Je vous salue Marie – en cherchant désespérément à dire des choses élevées ou à trouver une inspiration quelconque qui donnerait un relief divin à tout ça. Manque de chance, dessus il n’y avait toujours que le plafond. Par défaut, je faisais plusieurs fois le signe de la Croix, en me frappant puis en me pinçant. Rien n’apparaissant, je me couchais, après avoir bien regardé s’il n’y avait rien sous mon lit (habitude perdue uniquement en ayant un lit clos comme l’actuel, d’ailleurs…).

J’avais tout de même pu un peu me rattraper : lors d’une messe de Noël, c’est moi qui jouait Joseph. J’avais eu le droit de marcher sous le regard de tout le village un grand bâton d’amandier à la main dans la nef de l’église, et de dire deux mots au micro pour demander si quelqu’un pouvait m’héberger pour la nuit. Je n’avais pas être plus audible qu’à présent, puisqu’en fin de compte Marie et moi avions dû rester un bon bout de la messe à faire semblant de dormir devant l’autel, puis accueillir un Divin Enfant de celluloïd.

Nous étions très jaloux de ceux qui faisaient leur communion avant les autres. En CM1, une fille, Olivia, demanda à passer au tableau pour nous dire quelque chose – on était le jeudi. Elle nous annonça qu’elle allait communier le soir, et qu’elle nous invitait à la messe. J’avais honte – non seulement qu’elle communie avant moi, mais aussi qu’elle ait fait cette annonce en public. J’étais même indigné et boudeur. Avec le recul, je trouve tout de même honteux que la maîtresse ait laissé dire ça dans une école municipale, mais c’est un autre sujet.

Pour me venger de l’attente, avec le fils des voisins, je simulais des messes. Nous nous ornions d’oripeaux, nous joignons très dévotement les mains et montions des escaliers dans le jardin pour arriver à une croix faite avec deux bouts de joncs et fichée dans un tas de terre. Mon frère, déjà moins crédule que moi, la cassa un jour ; j’en fis un scandale terrible. Maintenant, j’aimerais plutôt détruire les photos que ma mère avait pu prendre de telles idioties. Je voulais être pape. J’étais très sérieux. Mes parents – et mon frère, plus jeune et moins niais – se moquaient de moi, je m’enferrais.

Puis vint mon tour, en CM2. Le Père P***, Don Camillo local qui avait un franc-parler assez terrible, nous permit de sonner les cloches, nous donna des cours comparatifs de l’amour divin et du verre remplit d’eau à ras bord, et nous amena en retraite dans la mission des Pères blancs qui est aux bords du village. J’y découvris la salade de pâtes, l’exploration de champs de bambous et je suivis des cours auxquels je ne compris rien. Je dus me confesser, un vieux prêtre m’attendait sur un des bancs de l’église. Je n’avais rien à lui dire, alors, comme beaucoup, j’avais quasi écrit un petit discours sous la dictée des dames de charité qui chapeautaient tout ça : demander pardon pour mes petits péchés, promettre d’être plus sympa avec les frères et sœurs… Le curé était matois, pensez. Il ne se laissa pas compter. Une fois mon petit speech terminé, il m’ôta le papier des mains, et commença à me poser des questions embarrassantes. Je ne me souviens pas trop comment ça finit ; en tout cas il me bénit et m’expédia.

Le jour de ma communion, la famille fit une grande fête, cela allait de soi. Mon père faisait la gueule, ce qui ne changeait guère. Moi, j’étais odieux depuis la veille – surtout avec ma grand’tante, avec laquelle j’avais été d’une cruauté stupide. J’en ai encore honte. Vinrent la messe, l’hostie, puis le repas de famille. Je voulais être un petit modèle, je servais, aidais à servir. Toute l’abominable famille lyonnaise était là : ils trônaient sur leurs fauteuils de plastique, mangeaient, disaient des banalités et des « ah ben ouais ben c’est bien » – à chaque repas de famille que je me coltine, j’ai l’impression de les retrouver avec les mêmes chaises, les mêmes merguez, les mêmes rires hystériques de la tante, les mêmes yeux abrutis d’affolement devant ce qui pourrait « déranger » des grands parents, la même détestation des « gens » qui font toujours ce qu’il ne faut pas, la même condamnation des « ils » étatiques qui ne sont là que pour voler, seulement déplacés de quelques mètres ou de quelques villes. C’est devant la machine à café que je me suis rendu compte que je n’avais pas la foi, en fin de compte.

C’est assez terrible, pour un enfant. Non seulement tout devient vain – mais c’est usuel pour n’importe qui, puisqu’un espoir se détruit. Mais en plus je ne pouvais pas dire ça, l’exprimer, l’avouer le jour même de ma communion. Durant des années d’ailleurs ma famille continua de me considérer comme le petit croyant imbécile – tandis qu’eux s’étaient contentés de céder aux convenances sans faire plus d’efforts qu’exigé.

En retour, je m’offrais quelques années d’athéisme tout aussi stupide, à vouloir jouer au petit être intelligent, qui devinait le dessous des choses. Un peu comme le fou de Nietzsche, je cherchais Dieu dans les églises, mais il avait le mauvais goût de rester mort, ce qui me permettait un petit rire sardonique. Je voulais prouver l’absolue inexistence de quoi que ce soit. Et je me trouvais des soirs avec une peur terrible de la mort, à me mordre les poings à l’idée de ma propre destruction – à m’imaginer ce qui se passerait alors. S’appliquer à soi l’impensable est toujours un exercice périlleux. Se dire que l’on n’est que chair, que muscles, et que cela disparaîtra dans un lent et atroce pourrissement – baisse de la température, rigidité cadavérique puis amollissement des chairs, putréfaction commençant par les orifices tandis que le ventre s’enflera des gaz de la décomposition, le long affaissement des cellules dans une bouillie infâme progressivement comblée de terre et d’humidité, et la destruction même du squelette de la main du fossoyeur qui viendra l’ôter pour laisser la place à un autre cadavre. Rien de reluisant, que de la terreur. Une peur sans fin, une angoisse infinie. À laquelle ne pouvait que répondre une négation butée, un refus de l’impossible. Et d’autres peurs alors, qui se succédaient durant ces nuits.

L’égoïsme dénudait la raison la plus certaine du retour de croyance grabataire. Puis je continuais de vivre, et l’idée un instant s’éloignait. La mort continue de me faire une peur terrible. Mais lointaine. En revanche, il y a toujours quelque chose en moi qui se réveille lorsque je vois ou entends quelqu’un se déclarer athée ou croyant. Entre ces deux pôles pompeux, je me sens comme dénudé. Entre ces deux élans d’absolu plein de certitude mal maîtrisée, j’ai l’impression de ne parler qu’au vide.

Les croyants parlent d’amour ou de charité, ils servent le plus souvent de la pitié et de la compassion bien intéressée (qui peut cependant arriver à ses fins, à l’image du croyant probabiliste de Pascal). Un peu titillés, ils sortent des dogmes, qu’ils ne comprennent pas, et une morale, qui n’est pas celle de l’Eglise à laquelle ils se rattachent – leurs dogmes sont leurs usages, leur morale leur petit quotidien. Au bout d’un moment, ils se réfugient derrière la foi – puisqu’ils ont encore moins lu leurs textes sacrés que moi – et oublient, pour les chrétiens, l’exemple de Saint Augustin, et pour les musulmans celui de Muhammad s’enfuyant devant l’apparition. Ils oublient le doute, l’interrogation, la discussion. Ils oublient la somme immense d’histoire qui a formé ce qu’ils avancent comme des vérités évidentes, et ne se servent que d’eux en exemple. Pour l’instant, je n’ai trouvé que quelques Dominicains qui allaient dans un au-delà, où le symbole prenait sa force, le verbe sa puissance, le doute et le rire leur pouvoir, sans empêcher pour autant la possibilité de leur propre foi, qui se construisait de ces interrogations perpétuelles tout en leur étant parallèle. Peut-être le cynisme interrogateur des fils de Torquemada avait-il préparé cet Ordre à cette longue enquête de l’intimité.

Les athées n’ont, en fin de compte, pas autre chose que leur foi, eux aussi. Ou le refus borné et systématique. Ils justifient l’impossibilité de quoi que ce soit par les évidentes cruautés de l’Histoire, c’est-à-dire l’inexistence divine par la cruauté des hommes. La preuve par le tremblement de terre de Lisbonne a encore de longs jours devant elle. Ils se retrouvent en cela dans la même configuration d’ignorance crasse que les croyants, à ceci près qu’ils seront plus prompts à citer des versets mais moins rapides à se souvenir des beautés virginales de Michel-Ange. Les mêmes vanités se rejoignent depuis des siècles, et au bout d’un moment vous toisent avec le même regard de pitié, vous qui osez interroger. Vous êtes borné. Vous êtes stupide. Et surtout, décidément, vous ne comprenez rien ni n’écoutez.

Comme je regrette ces agnostiques, avec lesquels tout est possible. Maintenant qu’on veut de la certitude, de l’évidence, il est impensable de concevoir la preuve de l’existence de Dieu dans un simple fondente all cioccolato qu’on servait il y a quelques mois encore pas loin de l’Odéon, tout comme celle de son indifférence la plus grande face à l’incommensurable bêtise de nos meurtriers industriels. La liberté elle-même, suprême argument des théologiens pour nous permettre de vivre comme pour justifier nos peines, n’est après tout que le boulet d’un portable qui nous permet, même, de dire que là on est dans le métro et qu’on rappelle. Plus que la sédentarisation de nos modes de vie – ce qui est du langage cuit – plus que l’ouverture au monde et aux communications – ce qui en est un autre – nous ne sommes plus que des êtres parlant d’eux-mêmes ou de leur vision du monde, sans oser jamais demander ce qu’est la vision du monde. Nous nous usons à hurler dans le désert, sans même dire « (ne) préparez (pas) la voie du Seigneur » ; il faut y hurler. Après, ce qu’on y hurle… Tant qu’on reste dans les catégories dichotomiques qui nous convainquent de notre supériorité.

L’important n’est plus que Dieu soit mort ni même qu’il reste mort. L’important est que le doute est mort. Que les doutes sont morts.

Requiescant in pace.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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