20/10/2006CCCXLVIII. - Je ne peux plus lire.
Après deux ans, voilà : j'ai un mur de livres. Un mur plein. Il y a quelques cédés qui bouchent les trous, et, pour en faire de nouveaux, je n'ai plus comme solutions que de jeter un annuaire, des cours ou de ces livres hideux qu'on vous offre et qu'on se demande bien pourquoi on a pu les lire et les conserver.
Ou je vais devoir poser dessus, empiler. Ou bien mettre sur deux niveaux en profondeur.
Satisfaction étrange de la possession, plaisir inquiétant de se trouver face à ces kilomètres de lignes, ces millions de signes, de mots, de phrases, classés par ordre d'auteur, des (Les cent mille verges d'Apollinaire à l'inconnu des XV Joyes de Mariage. En rangeant la vingtaine d'exemplaires que mon frère m'a ramené de Lyon, où je les stockais (et ou d'autres attendent : livres d'histoire, de philosophie, de philologie...), j'ai retrouvé des ouvrages que j'oubliais. Le premier roman d'Olivier Pourriol, et celui de Thibaut de Saint Pol - coincé ironiquement entre Olivier Rolin et William Shakespeare. Cet exemplaire de Platon, jamais vraiment compris, et le très-précieux W de Perec. Des livres de Gide, et ce Sophocle dont je suis tout content de savoir que je l'ai.
Il y a bien entendu à côté de la radio ces livres que je n'ai pas lus, et qui attendent, empilés, que j'aille y piocher : Dumas, Cohen, Queneau, Manzoni, Joyce... Il y a ces livres qui y sont depuis des années, et que je n'ai jamais totalement lu, mais que je laisse dans ce coin, un peu comme des fétiches : Xénophon, pour finir le Banquet. Pascal, pour attendre d'être suffisamment mûr et comprendre les Pensées. Il y a ces livres qui traînent dans la chambre, sur le bureau, dans le salon, un peu comme des pense-bêtes, des vade-mecum : Les Trophées d'Hérédia, la Bible Segond 1910, un Perec, des livres sur l'OuLiPo.
Listes : j'ai toujours aimé les listes. Cette certitude de l'accumulation dans l'énonciation, le Verbe qui par son insistance donne un corps rassurant à ce qui n'est en fait qu'une façon d'être, dans un orgueil sourcilleux du moindre détail ou absolument conscient de chacune de ses limites. Petit, je me souviens de retourner en arrière pour de nouveau lire les inventaires de Jules Verne ou de rester des heures sur un fauteuil, le Larousse 1936 énormément ouvert sur mes genoux, avec ses odeurs de vieux papier et, parfois, une pensée que mon grand-père avait mise pour la faire sécher. Encore, les accumulations sur les délires d'Hélogabal sont lus et relus. J'aime ces listes qui n'en finissent pas, qui sont des mélanges de banalités absconses et de petites merveilles cachées en leur sein.
La liste est une leçon d'humilité. Elle est celle de la patience : elle s'impose, elle joue à être impartiale. Il faut l'attendre, la suivre, dans son rythme pas si ordonné que ça. Il faut se laisser glisser dessus chacun de ses items avant de comprendre, parfois, ce qui l'ordonne réelleement. La liste est l'orgueil incarné, la suffisance et l'hybris : elle a prétention à tout épuiser, tout dire, tout détailler de ce qui la concerne. On ne peut que plier devant elle. Ou être un imbécile, la passer, se révolter contre elle, hurler qu'elle est inutile, s'indigner dans la plus belle des paresses d'esprit.
La liste est la première possibilité de la poésie, et les Anciens s'en nourrissaient comme jamais. Elle donne un rythme, un son. Si elles avaient été volontaires - et peut-être l'ont-elles été - certaines listes du Code des assurances ou du Code civil ont une rythmique douce et belle.
Allez, zou, pour le coup, l'incipit du jour ira jusqu'à l'excipit. Et ne vous plaignez pas, occieux Lecteurs, au début je pensais au Lais.
Balade des langues ennuyeuses
François Villon
En réalgar, en arsenic rocher,
En orpiment, en salpêtre et chaux vive,
En plomb bouillant pour mieux les amocher,
En suif et poix détrempés de lessive
Faite d'étrons et de pissat de juive,
En lavailles de jambes à meseaux,
En raclure de pieds et vieux houseaux,
En sang d'aspic et drogues venimeuses,
En fiel de loups, de renards et blaireaux,
Soient frittes ces langues ennuyeuses !
En cervelle de chat qui hait pêcher
Noir, et si vieux qu'il n'ait dent en gencive,
D'un vieux mâtin, qui vaut bien aussi cher,
Tout enragé, en sa bave et salive,
En l'écume d'une mule poussive,
Détranchée menu à bons ciseaux,
En eau où rats plongent groins et museaux,
Raines, crapauds et bêtes dangereuses,
Serpents, lézards et tels nobles oiseaux,
Soient frittes ces langues ennuyeuses !
En sublimé, dangereux à toucher,
Et au nombril d'une couleuvre vive,
En sang qu'on voit en palettes sécher
Chez les barbiers, quant pleine lune arrive,
Dont l'un est noir, l'autre plus vert que cive,
En chancre et fiz, et en ces ors cuveaux vénérien
Où nourrisses essangent leurs drapeaux,
En petits bains de filles amoureuses
(Qui ne m'entend n'a suivi les bordeaux)
Soient frittes ces langues ennuyeuses !
Prince, passez tous ces friands morceaux,
S'étamine, sacs n'avez ou bluteaux,
Parmi le fond d'une braie breneuses ;
Mais, par avant, en étrons de pourceaux
Soient frittes ces langues ennuyeuses ! |
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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