15/10/2006CCCXLIII. - Contes modernes, section La Cathédrale : La dernière rencontre.
Pour une fois, introduction au contexte (ou presque) : j'ai des textes qui traînent depuis des années, regroupés sous cette appellation pompeuse de Cathédrale. Sur un autre site, j'ai retrouvé, un peu amusé, un ancien camarade d'école. Association d'idées venant, j'ai recherché ce brimborion, vieux de six ans, que j'avais déjà "livré" dans un journal de l'école que j'avais phagocyté entièrement. Enième version, donc - et basta.
Mort dans l'âme, hésitations. Constructions d' il faudra. Non. Il n'y avait rien de tout cela, quand ce soir approchait.
Pas d'esprit libre. Simplement : aucune idée de ce qui pouvait arriver - et encore plus : même pas la présence d'une question face à ce futur imminent. Bien qu'il y eut un léger sursaut lorsque tu appris qui viendrait. Bien que cela t'incita largement à partir le temps d'une nuit pour cette ville oubliée.
Frayeur ou construction. - Tout débuta comme d'habitude, contre les murs à se sourire à moitié et ne savoir que dire jusqu'à ce qu'avec la retrouvaille des groupes connus, la recherche d'alcools lourds vint la nourriture. S'asseoir côte à côte, les sarcasmes, les dérisions soulageant la longue première observation.
Tu avais été vu, rapidement et jusqu'au moindre détail des manches : quand tu t'étais juché sur un guéridon face aux plats que l'on découpait, ne sachant que faire, stupide et tout bête. Jusqu'aux coutures des pantalons, jusqu'aux yeux que tu n'osais, ne voulais malgré tout pas vraiment laisser aller.
Puis le plaisir. L'évidence de s'asseoir. Près. Plus près. Bouger. Revenir recherchant autant la place que la personne. Les moqueries que tu recevais par salves, comme soulagé et souriant qu'on s'intéresse même ainsi à toi. La force de se retrouver - en dehors de la crispation du passé, des aigreurs des souvenirs et des hésitations profondes, révulsées. Suffisamment pour que ces images tracent, régulièrement, dans les torpeurs de la dépression les froideurs d'une culpabilité ressuscitée, avec délectation.
L'absence de questions, simplicité du présent. À peine larvée : avoir accompli cela était la fin, tout l'impossible était ailleurs, autour, en-dehors. Satisfaction de voir toujours presque le même corps, les mêmes manières et jusqu'aux mêmes sourires yeux clos lèvres closes. Ce côté rassurant de la bague d'argent toujours au pouce gauche. Subtile élégance du verre de porto jamais bu et subitement vide. Reposé alors sur la table qu'il n'avait pas quittée. Larme de couleur au bord des vêtements ternes volontairement - gris noircis par le soir, anthracite avec ligne plus claire à la poitrine, et celle de la chemise au cou.
Plus tard, ailleurs. Silence soulagé dans les bruits de musique.
Une inquiétude commençait de couler en toi avec les verres d'eau gazeuse sirotés, comme si tu allais tomber en déliquescence, en caricature. Te mettre à poser, pour ressembler à un passé achevé, selon de fausses idées qu'on se pourrait encore faire de toi.
Faire naturel, naturel, naturel, détaché. Et déjà l'effroi de ne pas y parvenir. Colère de se rater, de ne pas se présenter convenablement, pas comme tu souhaiterais, mieux, comme tu devrais, comme tu es.
Puis vint l'amorce. Lui, encore, qui commença. Mot tout innocent et banal, auquel d'office tu aurais pu répondre oui. Tu savais que tu répondrais oui quand la question suivrait.
Voilà longtemps qu'on se posait la question, voilà longtemps qu'on voulait te demander. Déjà la dernière fois, il y avait plus d'un an, la tentation était venue mais les circonstances… non, c'est faux. Tu sentais le silence, cette gêne de plus en plus, tu étais près du stade où ne savoir que dire en sachant qu'il y a nécessité. Peut-être à côté cela ne changeait guère de choses..
Tu avais débuté narquois, presque compatissant pour faire informé, au fait de son existence nouvelle - de son travail - de son déménagement. Ce ne sont pas tes tergiversations qui ont embrayé dans les choses essentielles. Alors était venue la question, soulagement. Qu'avais-tu fait, qu'avais-tu vraiment voulu alors. L'oppression évacuée t'avait déjà laissé répondre en s'évanouissant.
Oui. Oui - tu l'avais désiré, tu le désires encore. Certainement même le veux-tu plus, plus que cela n'avait été, alors.
Dans une lettre tu disais avoir découvert une partie de toi que tu n'aimais pas, se rappelait-on. Alors tu étais hésitant, plein de répugnance devant les ondes hideuses de l'envie. Tandis que vous vous caressiez, tu étais même tout tremblant, frissonnant des pieds au crâne, ce dont tu ne te souviens plus. - Bien que ce soit toi qui aies vraiment fait le geste de te déshabiller complètement, et tout le reste n'ayant que suivi, guidé, porté par le flot de la culpabilité tentatrice. C'est vrai.
C'est proche, Alex. Trop - dommage. Oh
… et aussi des scènes théâtrales lorsque tu faisais mine de partir, mettant ton manteau, et qu'une parole, presque suppliante, te retenait. Souriant d'hésitation tu avouais vouloir sortir parce qu'aussi tu avais envie et désirais.
Ce qui ne vous excitait certainement que plus. Le regard, son œil qui devenait souverain, méprisant te semblait-il, après, lors des caresses.
Tout, crime, raison, attachement, vivacités tranchantes des détails, disparaissait enfin, impalpable dans les mots qui venaient se placer entre vous. Confessions qui donnaient au passé leur évidence, la clarté de ce qui s'était fait.
Il t'avait aimé, il t'avait désiré - l'espace d'un amusement, l'espace d'une distraction. Tout comme l'était cette conversation désormais pour lui assagi et sécurisé dans les privautés d'un couple, champ d'autant de doutes, de questions et de marches dans les rues aux soirs tombants. Ne demeurait que le regret amusé de n'avoir pas plus osé alors que la nuit, couché à ses côtés, tu te retournais et désirais autant, rongé, ne priant, ne ressentant qu'une douleur dans les muscles. Celle que sa main vienne sur toi, vienne vraiment sur toi - mais il dormait.
Le reste de la conversation n'a été qu'aveux permis par la marque du passé, entrecoupés d'autres. Il avait encore malgré tout cet aspect connaisseur, protecteur, exaspérément bon qui t'énervait et te faisait demander si tu ne le pouvais encore réellement désirer, ou mettre ta main sur sa jambe, t'embraser -
Vous restiez accotés, chacun étendant tour à tour son bras sur le dossier de la banquette derrière, sans vous toucher, ou vous vous rapprochiez, vous penchant pour vous comprendre dans le bruit, sans vous toucher -
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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16/10/06 - 01:08
Merci pour votre texte tiré de vos présents d'avant. J'ai apprécié la confidence et le ragard qui est le votre, uniquement le votre. Vous avez, comme certains ici, une écriture captivante qui donne envie de vous demeurer proche. Mais nous nous savons lointains, bien entendu. Sans doute votre écriture est-elle aussi belle que vous, ou, si l'on veut, que votre être.
Amicalement.
symphorien