15/10/2006

15/10/06 - 02:24

CCCXLI. - L'herbe à Nicot.
Chroniques d'un samedi.






J'ai dormi 15h, mangé, rencontré un collègue dans la rue : 17h. J'ai continué de peindre le fond du dyptique : 18h30. J'ai assisté à une projection d'Indigènes, qui est un film plus que banal, si ce n'est le message politique, qui passe mal : 21h.

J'ai marché. Les rues étaient vides par où je passais, la lumière était crue dans le noir : il y avait une très grande beauté, à voir Notre-Dame, ciselée de lumière, par-delà les ponts. Aux murs des quinquets se balançaient : leur lumière nette se dessinait en rond, sans rien autour. Elle était coupée par les travées des fenêtres.

À Odéon : courage. Je regardais un jeune homme qui passait. J'ai dû suivre ensuite la rue des Archives ou celle du Temple, je ne sais jamais. Au-delà du quartier, c'est une longue bouche d'ombre qui s'étire le long de grands murs de pierre. Il n'y a rien. On peut réellement y marcher lentement. Pas juste de ce pas ralenti, trop pressé, que je dois prendre ailleurs pour ne pas trop dénoter, entre les corvettes et les frégates qui filent en jacassant. Je crois que quelqu'un me suivait : parfois, j'avais une ombre près de mes pieds, quand je baissais trop la tête.

Je me suis retrouvé trop rapidement à République. Depuis quelques mois, j'ai régulièrement la tentation du geste. Alors j'ai cédé, et je suis entré. Ma folie a été sage : seulement des Marlboro. Pas des Davidoff.

Dehors, quelqu'un m'attendait. Peut-être l'ombre, je ne sais. Il a marché quelques pas avec moi, m'a demandé une cigarette. Attendez au moins que j'ouvre. Je lui ai à demi sortie une, lui ai tendu le paquet. Il a demandé du feu. Je crois qu'il espérait que je lui allume ; je lui ai tendu le briquet.

- Vous portez des lunettes ?

Oui. Ca se voit.

- Vous devez voir alors ce qu'il y a écrit par terre. Moi je ne peux pas.

Il s'arrête. Je ne sais pas ce qu'il veut. Au sol, c'est une bête date dans le goudron. Je penche la tête pour allumer ma cigarette. J'échoue : trop de vent. Il n'est pas laid. Je le regarde. Peut-être trop longtemps sans faire un sourire. Non, pas pour moi, vraiment. Je ne veux pas. Je ne peux pas. De toute manière, mon look hétéro dans ces cas est toujours l'excuse. Je marmonne quelque chose.

- Ah... merci pour la cigarette. Bonne soirée, quand même.

Merci pour le quand même. Je suis déjà en train de marcher, presque au bout de la place. Enfin j'arrive à avoir le petit bout rouge entre les doigts. Première bouffée. Les dernières... c'était quand, déjà ? Il y a trois ans. Le cigare de la soutenance de thèse ne compte pas ; celui du resto avec S***, que je ne parvenais pas à allumer tellement je tremblais d'hésitation, un peu plus. Trois ans.

Deuxième bouffée. Je me sens voltiger. Pourtant je crapote, je suis raisonnable. Un instant je m'appuie au mur de la rue de Saintonge. Etourdissement. Je repars, plus lentement. Des fois, je trébuche. Je me perds dans le quartier.

Il y a des trous dans les portes et les fenêtres. Une porte est défoncée, à moitié renversée sur le trottoir. Quand je passe devant, je vois un grand couloir de chaux blanche, avec une fille assise tout au bout dans son burnous. Par d'autres trous, je devine des escaliers, des sacs de voyage tout craquelés. Je marche, il n'y a personne. J'arrive sur une place, je ne sais où, une étoile de rues en part, je ne vois plus trop comment aller.

Je pense. Je pense à ces vingt-sept ans que je n'en finis pas d'avoir. Je ne comprends pas cette insistance que j'ai à y penser - le temps depuis lequel, lorsqu'on me demande mon âge, je dis avoir ça. Ils n'arrivent que dans une dizaine de jours, pourtant. C'est totalement l'âge de ma fin : je ne suis plus l'enfant, ni l'adolescent, ni le jeune adulte. J'ai fait l'inventaire de tous mes rêves, de tous mes espoirs, de toutes mes désillusions. Je n'ai plus d'au-delà qui me servirait de guide - tout aussi irréel puisse-t-il être. Je dois tout inventer, réinventer, reconstruire.

J'étais enfant, je voulais être dessinateur, poète, chevalier. Je jouais des heures aux Legos, aux cubes de bois. J'imaginais que j'accompagnais le capitaine Nemo sous les mers, puis le commandant Cousteau. Je brandissais des épées dans des escaliers de tours infinies. J'avais un cheval, et je galopais dans les bois.

J'étais adolescent, je voulais perdre mon pucelage, être aimé, devenir écrivain. J'entrais en prépa. Je m'enivrais des délires de cette prison volontaire. Je souffrais d'amours impossibles, dont je ne comprenais pas encore les raisons profondes. Je m'en créais d'autres, afin d'échapper aux questions que je ne concevais même pas. Je transformais ma vie par le lyrisme ampoulé d'un pseudo-Werther, ce dont j'avais absolument conscience. Faire de sa vie un théâtre, et être son propre spectateur.

J'étais un post-adolescent, je voulais devenir chercheur. J'écrivais enfin, maladivement, tous les soirs. En six mois, je pondis cent poèmes. Les six mois qui suivirent, j'écrivis ce que d'autres firent pour moi, publiant, sans le savoir, à ma place. Je commençais ces inventaires du mois : lentement, sous les interrogations apparaissaient les spectres des certitudes, qui m'effrayaient terriblement. J'expérimentais la dépression, de vagues tentatives pas très convaincues avec des couteaux, d'autres plus certaines avec des bouteilles. Dans un moment bravache, le petit littéraire que j'étais se proclamait capable de suivre les mêmes cours que les Polytechniciens, et devenait actuaire.

J'étais un jeune adulte, je voulais apprendre à vivre. Je savais que jamais je ne serai écrivain, peintre. Que jamais je ne serai exceptionnel. Enfin, je me découvrais. Enfin, j'osais. Toujours caché par ma timidité derrière le bouclier des écrans. Mais enfin. J'avais une vie, je déménageais. J'étais moi, je ne dépendais que de moi. Je désirais. Je côtoyais l'un, accompagnais l'autre. Je découvrais une deuxième fois ce truc étrange qu'est d'être gigolo. J'enterrai dans la canicule et les cartons du boulevard Magenta mon long amour d'adolescent - sept ans, tout de même ; sept ans interrompus sans cesse. Je vivotais, je courais de l'un à l'autre sans jamais y croire. Je jouissais. J'éjaculais dans les grandes saccades des corps, j'avais honte aux matins. Je le consolais en donnant des promesses. Soudain. J'aimais. Je découvrais l'éblouissement, l'extase d'aimer, de le savoir, de le dire sans honte. Les matin d'avril sur la Toscane n'ont pas la même évidence. J'aimais sans fin, j'étais anéanti d'amour, totalement dépendant, totalement servile. Totalement conscient que chacun de mes actes en précipitait la fin, et qu'en fait je serais le seul coupable. Je n'étais plus aimé. De rage contre moi, je cherchais de nouveau, mais je n'avais même plus la jouissance, seulement l'amertume, et parfois malgré tout un peu de tendresse. Régulièrement encore je pensais à toi. Au bureau, je regardais dans les miroirs ce tic nouveau que j'avais, de plisser la partie droite de la lèvre. Du doigt, je touchais la ride qui s'y formait. En attendant d'anciens collègues pour déjeuner, du 36e étage je regardais la Défense, main dans les poches, et je n'osais pas poser mon front contre la vitre pour arrêter. Peur d'être vu. Malgré que j'en ai, et que je sais bien que tu ne souhaites pas le savoir - que cela maintenant n'est plus qu'idéalisation de ma part - tu me manques. Parfois, je sentais que des larmes montaient, comme à présent. Alors je déglutissais, j'avalais ma salive, je regardais ailleurs, j'arrêtais de lire ou d'écrire. Je mettais mon menton sur ma main. Je regardais l'écran, je regardais la rue. Des fois, il fallait respirer plus fort. Les quelques larmes restaient sur le rebord de la paupière, c'était à peine de l'humidité, il n'y avait rien eu. Internet m'apportait d'autres garçons, d'autres amants. Je faisais le fanfaron, le grand. Comme toujours, c'est ma tactique de défense, comme l'esquive.

Je vais être un adulte, et je suis le pagure qui n'a plus de coquille. Je me demande maintenant ce qui me fait marcher, ce qui me fait espérer. Ce en quoi je crois, ce en quoi je puis croire. Ce que j'ai envie de construire. Les échappatoires du travail ne sont que des échappatoires. L'écriture n'est qu'une échappatoire. Parler d'art n'est qu'une échappatoire. Les corps ne sont que des échappatoires. J'ai l'impression de n'avoir plus que des lambeaux d'illusions, qui claquent dans le vent. À peine retenu avant d'être emportés à leur tour. Je ne sors plus, j'évite au maximum de rencontrer des gens, par peur de me rencontrer moi-même. Je mens beaucoup. Ma cyclothymie s'est accentuée.

Je pensais. Je marchais. Les clopes se suivaient. Je me retrouvais rue Michel Le Comte. Je savais pertinemment que je viendrais ici, au moins pour voir. Et que ma marche, en fin de compte, n'était qu'un moyen de voir si j'arrivais à me décider.

J'étais sur l'autre trottoir, je regardais l'enseigne. La foule dedans. Pas une place assise. J'hésitais, plein de honte, sachant bien qu'on me regardait déjà de l'intérieur. J'allumais une cigarette. Un groupe de touristes passa dans la rue. Je partis. Aux arches de la rue Beaubourg, j'ai dû m'arrêter un instant pour regarder les voitures. Je redescendis vers le fleuve.

Je croisais des couples, des hommes seuls. Je baissais les yeux. Je voyais à la vitesse de leur pas s'ils ralentissaient pour me voler un regard ou continuaient, me trouvant laid. J'avais chaud.

À Odéon, je rachetais un paquet.



commentaires

15/10/06 - 02:31

ah, ces actuaires.

toujours pleins de surprises.

15/10/06 - 02:40

Joli texte...

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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