14/10/2006CCCXL. - En s'levant, en s'ongeant.
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Le lait de chèvre, décidément, n'a plus le même goût depuis seize ans. Il fut un temps où j'en faisais des délices maniaques, le buvant tout juste sorti du pis, mousseux, terriblement épais et chaud - en ayant juste poussé de l'ongle quelques poils. Je dévorais aussi des jattes entières de fromage blanc de chèvre - si vous ne connaissez pas le fromage blanc de chèvre, arrosé de sucre en très gros grains, Lecteur, vous avez encore un grand chemin à faire sur le chemin des déli(c/r)es culinaires.
J'en ai dégoté - stérilisé, demi-écrémé, empaqueté dans une jolie bouteille plastique, pensez bien qu'il faut maintenant préserver mon estomac de petit citadin au teint jauni par le métro et les heures devant l'écran. En seize ans, le souvenir était ténu. Je n'avais plus sur la langue qu'une certaine épaisseur, un parfum de narine, quelque chose d'épais et grumeleux.
J'ai eu un liquide sans épaisseur, un parfum de bouche, lisse, simple. Quelque chose comme les fromages de chèvre premier prix. Trois hypothèses :
i. mon souvenir était complètement faux : phantasmes de l'enfance, reconstruction ex post du passé, tralala ;
ii. je mange trop de fromage de chèvre, du coup j'ai le palais habitué ;
iii. tout se perd, ma brave dame, vous n'avez pas idée, avant c'était mieux.
En tout cas, c'est un petit peu lourd, ce lait.
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Il doit y avoir une campagne quasi militaire en faveur du retour de la tendresse dans les journaux masculins et féminins, genre Marie-Chère, Femme à truelle, Fake Him Magazine, L'étrique. Des couples attendris se tiennent doucement la main dans les cahots du métro tous les matins, et même en sortant. Elle est énorme, il a la mèche folle. Elle est fine et sèche, il tangue comme un cargo des Bermudes. Elle est petite, il a l'air d'être son père.
On peut supposer que la population active parisienne a un âge moyen de quarante ans, celui où les enfants sont torchés et le couple se repose des questions : beaucoup ont cette allure. N'empêche. Il y a aussi des petits couples rase-moquette à sac à dos, des minets qui sentent encore le lait, les retraités qui enlacent leurs doigts boudinés bagousés de Maty et de soixante ans de cuisine au beurre, les vieilles personnes dignes en costume suranné qui tremblotent, encastrant chacun de leur doigt tordu.
C'est une ruée du couple. Un raz de marée de l'évidence de l'amour. Une éjaculation faciale de la tendresse.
Il y a dans tout ça un paradoxe : on nous vend l'amour depuis notre plus tendre enfance comme de l'exceptionnel, du rare, de l'éblouissant. On a tous remâché jusqu'au dégoût les Phèdre, les Chimène (sans bas, dis), les Roméo, les Julien Sorel, les Solal. L'amour ne peut être qu'une chose unique, parfaite, pure, un condensé qui irradie tout en conservant sa propre substance : un diamant passé par la main du plus ésotérique des lapidaires anversois.
Tout ne peut qu'en convaincre : la succession des échecs sentimentaux, la solitude, le célibat, la Veuve Poignet, l'explosion internet, les heures passées devant des écrans vides et bleus, les années à lécher dans son antre les blessures profondes d'une séparation.
Et pourtant : en France, chaque année, il y a dans les 300 000 mariages, entre 30 000 et 40 000 PACS. 70% des adultes français vivent en couple, et 83% d'entre eux sont mariés. Et cela ne recense que les formes reconnues par la loi : le concubinage (art. 515-8 du Code civil), le mariage (art. 64, sq.), le PACS (art. 515-1). Pensez à la masse des illégaux, les couples d'amants, les rencontres continues, les amoureux séparés par des kilomètres et qui ne se voient qu'au terme de longues fréquentations des TGV.
L'amour est une denrée rare, mais bon marché : tout le monde y a accès. La terre entière dégouline d'amour, le moindre pékin, la plus méprisable crotte humaine, la tique la plus collée à son tronc quotidien connaissent l'amour. Tous se marient, vivent, aiment. Tous suintent d'affection. On nous a menti. Dès l'école on nous a menti. On nous a gavé d'amour sublime, on nous a farci d'infini, on a exigé qu'on soupire sur les étoiles en tordant de douleur nos anneaux de vers méprisable, et il suffit de regarder autour de soi pour trouver le plus infect des hommes qui éprouve ça, et le partage.
C'est à n'y plus rien comprendre. C'est à vomir de dégoût devant l'énormité de cette imposture. Si grosse, si incroyable, que personne ne s'en rend compte - si inscrite dans les catégories que chaque amoureux (moi premier, alors, jadis, il fut un temps, ces deux fois, ces deux rares fois, ces deux folles fois, et cette fois-ci, celle-là plus que tout autre, à vagir sur l'infini, heureux, béat) se croit unique, préservé, essentiel : essence absolue d'amour, de tendresse d'affection. Et l'on a une collection de millions d'êtres, de milliards d'humains qui tous se croient uniques dans leur passion.
Beurk.
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Liste de lecture :
i. Diuus Claudius, de Trebellius Pollion ;
ii. Diuus Aurelianus, de Flavius Vopiscus de Syracuse.
L'incipit à la mode du jour :
" 1.1. - Cantique des cantiques, de Qohélet.
1.2. - Qu'il me baise des baisers de sa bouche! Car ton amour vaut mieux que le vin,
1.3. - Tes parfums ont une odeur suave; Ton nom est un parfum qui se répand; C'est pourquoi les jeunes filles t'aiment.
1.4. - Entraîne-moi après toi! Nous courrons! Le roi m'introduit dans ses appartements... Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi; Nous célébrerons ton amour plus que le vin. C'est avec raison que l'on t'aime.
1.5. - Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, Comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.
1.6. - Ne prenez pas garde à mon teint noir: C'est le soleil qui m'a brûlée. Les fils de ma mère se sont irrités contre moi, Ils m'ont faite gardienne des vignes. Ma vigne, à moi, je ne l'ai pas gardée. "
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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14/10/06 - 14:25
tu te trompes...
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