01/10/2006

01/10/06 - 02:08

CCCXVI. - Où il est question des hémorroïdes, de Dieu, de l'image, du miroir, de la cuisson de la raie, de la culture japonaise et d'autres choses quasi tout aussi véridiques et bonnes, sans que l'on parvienne à conclure ce qu'il en est de l'homme.



D*** : Dis ?

Badinou : Mmmmh ?

D*** : Tu as accès aux albums rouges, sur Viandox ?

Badinou : Non, pourquoi ?

D*** : Ok. Parce que je viens d'en voir un, et je ne comprends pas ce que les photos représentent.

Badinou : Copie écran, et tu m'envoies.

[...]

Badinou : Le premier est un trou du cul complètement déformé par des hémorroïdes. Le second est le même avec une main. Et le dernier une bite.

D*** : Je suis stupéfait.

Badinou : Par les dégâts ?

D*** : Je sais pas. Par ça.

Badinou : C'est vrai que mes photos, au moins, sont esthétisantes.

D*** : lol. J'aime pas tes photos, mais sans aucune commune mesure avec la vision d'horreur de ces photos là.

Badinou : Les photos sexe ? C'est vrai. Ou toutes ?

D*** : Elles sont pas sexe.

Badinou : C'est vrai. On s'amuse comme on peut. Allez, zou, supprimées.

D*** : Alors, à part la photo avec les livres et celle où tu lis, je trouve les autres juste bizarres. Celle au miroir passe pas mal, mais le reste est juste bizarre. On se demande ce que ça signifie, en fait.

Badinou : Bah rien. Y'a pas de signification.

D*** : Ben ouais. C'est assez gratuit, en fait, je trouve

Badinou : Je voulais voir ce que donnaient des contrastes de noir et blanc.

D*** : Et...du coup...désolé... insignifiant

Badinou : Bah, tant pis, je mourrai pas d'un compliment commac.

D*** : Désolé, je suis franc.

Badinou : Ca me touche, peu en fait. […] Si, celle avec les livres est "bonne". Y'a que Corto Maltese qui passe à la trappe.

D*** : Celle où tu lis est même belle. Oui, celle de Corto Maltese ne sert à rien; on se demande pourquoi tu la mets parce qu'on te voit mal, on se demande pourquoi cette position étrange...

Badinou : Parce que la position me plaît. Parce qu'elle n'a aucun sens. Parce qu'elle ne sert strictement à rien, elle ne met même pas le corps en valeur.

D*** : Et dans l'album rouge, je trouve juste ça bizarre et je me dis "qu'est ce que ça veut dire ?"

Badinou : Parce qu'il faut de la gratuité.

D*** : Hum…

Badinou : Même si je n'ai pas forcément réussi à faire une "belle gratuité"

D*** : Là, c'est presque de l'absurdité. Mais même l'absurdité a besoin de faire sens

Badinou : J'aurais porté un crâne énorme au lieu d'un cadre, on aurait trouvé sens, je suppose.

D*** : Sur ton album rouge, on se dit : est-il en train de donner des pistes pour faire connaitre son trip sexuel ?

Badinou : Peut-être, oui.

D*** : Voilà. Je t'ai pas vexé, j'espère ?

Badinou : Non. Un peu déstabilisé. Mais c'est ce dont j'ai besoin. Un regard externe.

D*** : Ok, sorry.

Badinou : Pour la photo au miroir, moi je l'aime bien. Pour le coup, y'avait sens.

D*** : Oui, celle-là, elle a un sens

Badinou : Bah oui, vanité, miroir, sens de la vie, tout le toutim.

D*** : Tu sais, toute image, tout texte, signifie quelque chose, même si c'est de l'abstrait.

Badinou : Pour le Corto, ce qui me plaisait, c'est le côté grand mur vide avec un truc sans sens. Et pour le truc attaché ; tester une chose qui fait tripper.

D*** : Et du coup, quand quelqu'un voit une image, il sait que c'est du langage, alors il va forcément se demander " qu'est ce que ça veut dire ? ". Et si ça veut rien dire, il va chercher - et trouver - la signification qu'il peut. Et ça peut être étonnant.

Badinou : Sauf que l'image n'est pas une chose en soi. Elle n'est qu'image. C'est l'erreur de croire que l'image a toujours sens, je trouve. De lui donner une fin qui la dépasse.

D*** : Tu te trompes, je crois. L'image est langage

Badinou : C'est transformer toute image en porteur de sens à caractère journalistique…

D*** : C'est toi qui rajoute "caractère journalistique". Moi je ne parle pas de ça

Badinou : Pourquoi l'image doit-elle "dire" quelque chose ?

D*** : L'image DIT quelque chose, toujours. C'est pour ça qu'on la regarde. Même un tableau abstrait, on le regarde attentivement, comme si on le lisait. Si ça se trouve on ne sait pas du tout ce que ça veut dire, mais on lui trouve un sens. Mais on ne se posera jamais en position de "lecteur" devant les taches d'un mur.

Badinou : (Histoire d'être raccord : je suis pas en train de défendre mes photos en tentant de sortir n'importe quoi)

D*** : Parce qu'on sait que même si on y trouvait des formes qui nous évoquent quelque chose, elles n'ont pas été écrites.

D*** : Non, non, je crois qu'on ne parle plus de tes photos, là, mais d'image en général. Et même de langage en général

Badinou : Là-dessus, on est d'accord, l'art ne naît pas du hasard. Et on est en train de reprendre la vieille dispute iconoclastes / iconodoules. Ce que je veux dire : c'est que l'art et l'image sont considérés normalement comme des choses étant porteur de sens. Or, et c'est la suprême facétie des artistes, c'est qu'ils se sont souvent amusés à dire cela : ils créent du sens. Moi je dis qu'on a trop cette habitude de penser l'image comme porteur de sens.

D*** : Oui, mais j vais plus loin… Même un mur peint à l'éponge dans un appartement, ou un mur uni de couleur rouge dans une cuisine, signifie quelque chose. Sinon on aurait pas pris la peine de le peindre. Ou on l'aurait fait plus simplement.

Badinou : Mais là je ne suis pas d'accord. Le mur peint a une vocation utilitaire, que l'on essaie de rendre agréable.

Badinou : Le mur peint a une vocation utilitaire, que l'on essaie de rendre agréable. La peinture a une vocation nulle.

D*** : Oui, mais je parle de signification au sens le plus large possible.

Badinou : Je distinguerais signification et utilité. La signification est le regard a posteriori qu'on donne sur un objet. L'utilité le regard a priori.

D*** : L'utilité pour moi c'est déja un début de sens. Et puis peindre un mur à l'éponge pour faire des effets décoratifs n'a rien d'utilitaire. C'est décoratif.

D*** : Si on a voulu décorer c'est pour être bien, on a choisi une couleur pour ce qu'elle évoquait, et un effet de matière pour la sensation qu'il procurera à la personne qui se trouvera dans la pièce. C'est un message.

Badinou : Arglh... Il va me coincer, l'autre. Reprenons.. Histoire de ne pas m'embrouiller. Tu étends la notion d'image et de sens à tout travail dont l'objet est intentionnel, y compris l'utilitaire, c'est ça ?

D*** : Oui.

Badinou : Bon ben moi je dis que ce qui distingue l'art du reste est que l'art n'a d'autre fin en lui-même que lui-même.. Sur un bout on est d'accord. Ce qui fait que cette sorte de nécessité que l'on a de trouver un sens dans tout objet d'art peut être fallacieuse.

D*** : Ah mais l'art moi je sais pas ce que c'est, ça m'intéresse pas trop. Je préfère parler de langage. L'art c'est subjectif, je trouve

Badinou : Bon, dans l'image, si tu veux.

D*** : Je sais pas. Certains artistes décident de laisser faire l'aléatoire, mais si ils choisissent ça, c'est déja un message en soi.

Badinou : Mais je parle pas d'aléatoire, zut ! Je parle de l'image en tant que telle.

D*** : Je parle d'aléatoire pour parler d'art abstrait, qui par définition ne représente rien. Mais n'est pas sans message ni sens pour autant.

Badinou : Reprenons, je vais essayer de mettre mes idées au clair. L'image la plus répandue dans notre conception date du Moyen-Âge : c'est la représentation de Dieu. Elle est paradoxale en ce sens qu'elle raconte une histoire (elle a donc sens), par exemple la Passion, et en même temps elle porte en elle-même sa propre contradiction

D*** : De Jésus. Dieu est rarement représenté ou alors symbolisé. oui, et ? Je vois pas le rapport en fait.

Badinou : Exemple : sur une même image, on voit la Nativité et la Passion.. L'image porte en elle-même sa contradiction : son sens n'a plus sens.

D*** : Oui. Mais non.

Badinou : Et pourant on continue de chercher un sens.

D*** : Pourquoi ça n'aurait pas de sens ? Pourquoi l'aurait-on faite si ce n'était pas dans le but de dire quelque chose à quelques-uns ?

Badinou : Parce que nous cherchons toujours une histoire là où il n'y en a pas !. Quel sens peut-il y avoir dans la Raie de Chardin ?

D*** : Mais il y en a toujours dans les images du Moyen-Âge.

Badinou : C'était ma partie historique : du fait du Moyen-Âge nous cherchons toujours une histoire dans l'image, c'est une construction historique.

D*** : Elle a plein de sens, ne serait-ce que : regardez, c'est une raie, ou : regardez, je sais peindre. Je te passe le sens sexuel et morbide qu'elle a en fait.. pourquoi un type prend la peine de représenter quelque chose ?

Badinou : Parce qu'il a faim et qu'il va être payé pour ça.. Même s'il fait une planche par mois.

D*** : Pourquoi s'imagine t-il que quelqu'un le paiera pour ce qu'il a représenté ?

Badinou : Raaaaaaah !

D*** : lol

Badinou : Ce que je dis, Socrate !

D*** : J'ai pas lu Socrate.

Badinou : Moi non plus j'ai pas lu Socrate de toute façon il n'a rien écrit… C'est que nous CONCEVONS l'image comme porteuse de sens. Que c'est une donnée historique.

D*** : Mais elle est concue pour ça.

Badinou : Et qu'il faut apprendre à concevoir l'image en-dehors de tout sens.

D*** : Elle a la même fonction que l'écriture.

Badinou : Il faut arrêter de chercher dans l'image un sens pour la regarder pour elle-même !

D*** : Non, je ne crois pas, ce serait une erreur.

D*** : Une fleur rouge, ça n'a pas de sens (enfin si, ça en a un pour un insecte ou un oiseau. mais la représentation d'une fleur rouge, d'une tache de moisissure ou d'une fissure a un sens, forcement.. meme si on les a représentés dans le but de faire une image absurde. La volonté de faire cette "plaisanterie", c'est déja un sens). Une tache de moisissure ou une fissure sur un mur ça n'a pas de sens.

Badinou : Je veux bien admettre qu'il y ait intention. Est-ce que pour autant l'image finie a un sens ?

D*** : Tout est langage. Je pense.

Badinou : Est-ce que ce n'est pas nous qui CHERCHONS LE SENS, c'est-à-dire qui voulons retrouver la raison première de l'existence ?

D*** : Mais l'image est faite par qui et pour qui ? Par des gens qui ont besoin de sens !

Badinou : Est-ce que par là nous n'anéantissons pas l'image pour tenter le phantasme de la cause première ?

D*** : Des gens qui ont des choses à se dire. Je comprends pas ce que tu dis.

Badinou : Tu as trois choses : l'acte, l'image, le regard.. Bon.

D*** : Oui.

Badinou : Deux minutes, je vais me chercher une banane, besoin d'avoir les idées au clair.

D*** : lol

Badinou : Bon.. Acte I : un artiste meurt de faim, un homme a envie de se glorifier en se faisant peindre la trombine ; l'artiste peint. Il y a acte.. Cet acte est intentionnel, on est d'accord, et porteur de sens : c'est l'acte seul, on est d'accord ?

D*** : Quoi d'autre que l'acte ?

Badinou : Bon, on est d'accord.

D*** : Non, parceque je ne vois pas, dans une autre contexte, ce qui, à part un acte, pourrait avoir du sens ?

Badinou : Acte II et final : tu as un type qui regarde le résultat, et qui cherche à trouver du sens : qu'est-ce que c'est ? Pourquoi ça ? C'est comme un enfant qui voudrait comprendre la cause de la naissance, en fait. Là aussi il y a sens et quête du sens.. SAUF QUE. Sauf que entre les deux actes tu as quelque chose. Cette chose est l'image.. Elle est coincée entre deux intentionnalités, qui la supportent et la soutiennent.. Mais elle-même n'est rien.. Elle est la limite d'un sens premier.

D*** : Ben elle est une image.

Badinou : Et le début du second.

D*** : Je ne comprends pas ce que tu veux démontrer.

Badinou : Je veux démontrer que l'image est entourée de sens mais qu'elle n'en a pas par elle-même.

D*** : Les deux hommes ne seraient pas d'accord sur le message véhiculé par cette image, mais quoi qu'il en soit, ils sont tous les deux d'accords sur le fait qu'il y a quelque chose à y comprendre.

Badinou : Nooooooon !

D*** : Mais on s'en fout de ça. Je ne parle pas de signification du message, on peut interpréter tout message de plusieurs façons. mais le message, quelle que soit sa signification, a un sens. Une raison d'être, qui est liée au langage, a la transmission d'une idée.

Badinou : Tout message a un sens, oui.. Mais je te disais qu'on avait une frontière entre deux quêtes du sens. Celle de l'artiste. Celle du lecteur. Et que cette frontière était l'image.

D*** : Ah oui, mais la quête du sens c'est une autre histoire !

Badinou : Mais le spectateur fait bien ça : il cherche un sens !. Il ne reçoit pas un sens ! (enfin, si, un sens sensoriel : couleur, forme…)

D*** : Parce qu'il sait que si on a fait une image c'est pour lui dire quelque chose. Des fois le message c'est juste : regardez !

Badinou : MAIS S'IL SAIT, C'EST PARCE QU'IL A L'HABITUDE !!!!

D*** : Et alors ?

Badinou : Je veux libérer l'image de cette recherche !!!. Libérez les images !!!

D*** : Mais pourquoi l'image existerait-elle si ce n'est pas pour être regardée ?

Badinou : Parce qu'un type avait faim. Et qu'un autre trouvait quelque chose qui le satisfaisait. Personne ne regarde l'image, là. Chacun regarde un au-delà de l'image, qui est le sens.

D*** : Eh bien cette image signifierait-elle seulement donne moi à manger j'ai faim, ce serait déja un message. Cite-moi une image qui ne signifie RIEN. Qui n'est pas censée provoquer une réaction, qui n'est pas faite dans un but, pas adressée à un spectateur.

Badinou : L'image est faite dans un but.. Mais ce but s'arrête avec la naissance de l'image ; il est atteint (ou pas). Tu as un univers qui s'achève, là. Sa frontière, c'est l'image. Ensuite vient un autre univers. C'est celui du spectateur. Ce que je dis, c'est que l'image est suspendue entre les deux univers. Imagine un miroir collé à un mur. D'un côté du mur, c'est le monde de l'artiste. De l'autre, c'est celui du spectateur. L'image, c'est le miroir. L'artiste a collé là son miroir pour différentes raisons. Le spectateur a rappliqué dans la pièce pour différentes raisons. Là-dessus, on est d'accord, je crois. Que fait le spectateur ?

D*** : Et alors ? parlons de texte, et tu pourras en dire la même chose. Mais ne me dis pas qu'un texte n'est pas censé dire quelque chose à quelqu'un. Même s'il s'agit d'une liste de courses

Badinou : Il a appris qu'on pouvait voir à travers certains miroir, comme des glaces sans tain. Alors il lorgne. Il regarde. Il essaie de voir à travers le miroir. Des fois, c'est lui qu'il voit. D'autre fois, il devine l'univers brouillé de l'autre pièce. En aucun cas il ne regarde le miroir pour lui-même. Et je suis très content de cette parabole, tiens.

D*** : Mais je suis d'accord là dessus, mais je crois que tu parles d'autre chose, qui ne remet pas en question le fait que la fonction première d'une image est de l'ordre du langage. Je ne parle pas de la signification de telle ou telle image. du fait de la comprendre ou pas. Si je me trouve sur une île déserte, et que je trouve une page de journal japonais, je ne vais pas être capable de savoir ce qu'elle raconte, mais je saurai que c'est du langage. Que je n'ai peut-être pas les clefs pour déchiffrer mais que c'est une chose qui peut se déchiffrer. Une chose qui existe pour etre déchiffrée.

Badinou : C'est là que pour le coup tu es plus extrémiste que moi. Tu assimiles image et texte. Par le biais du mot langage. Alors que le texte a été conçu pour porter le sens. C'est sa fonction première, une fonction économique et marchande.

D*** : Je suis hyper basique, toi tu essaies d'être subtil alors que je te parle de choses vraiment primordiales. A la base pourquoi on dessine ou on peint ? C'est pour dire quelque chose. Quoi ? je m'en fiche c'est pas de ça que je parle.

Badinou : Le boulot de la littérature est de pervertir tout ça. Mais non, je suis pas subtil, zut !

D*** : Mais parce que j'essaie de te dire que l'image est une sorte de texte.

Badinou : Sauf que lorsque le type écrit sur un côté du miroir de l'autre côté c'est pas forcément visible !

D*** : Si il était visible, il aurait peut être pas écrit ou dessiné, il aurait peut être trouvé les mots (ou les signes) pour faire passer son message verbalement.

Badinou : J'ai du mal à imaginer Léonard se baladant dans toute l'Italie pour décrire sa Mona...

D*** : C'est pour ça qu'il l'a peinte. Je ne comprends même pas ce qu'il y a à contester dans le fait qu'une image existe pour dire quelque chose ! c'est tout simplement une évidence, non ?

Badinou : Mais j'ai pas dit le contraire !

D*** : Ben on est d'accord, alors !

Badinou : Je dis qu'il y a but, qui fait l'existence, et existence, qui est oubliée !

D*** : Je ne parlais de rien d'autre depuis tout à l'heure. Quand au but de l'existence, c'est un sujet trop compliqué pour moi.

Badinou : C'est comme si on te regardait en disant : tiens, D*** c'est toi ? Mais pourquoi tu existes ? Attends, je vais chercher les causes de ton être, la façon dont tes parents t'ont procréé. Ca te plaîrait, à toi ?

D*** : Je trouverais ça curieux. mais je vois pas le rapport. Enfin, non : je ne comprends pas pourquoi tu dis ça.

Badinou : Ben c'est ce qu'on fait généralement quand on voit une image, selon toi.

D*** : On la regarde. on la lit, on la comprend ou on essaie de la comprendre.

Badinou : Ouiiiiiiii.

D*** : Ben c'est ce que je dis depuis le début, Bad.

Badinou : Mais est-ce que pour autant ton corps ne vit que parce qu'il est regardé et qu'on essaie de le disséquer ?

D*** : Mais non.

Badinou : Est-ce qu'en te disséquant tu vivrais mieux ?

D*** : Mais non.

Badinou : Est-ce qu'en cherchant du sens à ta vie tu vivrias mieux ?

D*** : Ca, peut-être.

Badinou : Est-ce que cette recherche du sens qu'on te forcerait à supporter de la part d'un regard externe te ferait exister ? Est-ce que tu vis uniquement par autruir ?

D*** : Mais moi je n'ai pas été fabriqué, en tous cas. Personne n'a choisi la couleur de mes yeux, la forme de mes mains.... non, mais ça n'a rien à voir enfin !

Badinou : Ben si.

D*** : T'es hyper compliqué alors que je te parle de chose hyper simples !

Badinou : Mais je parle hyper simplement !

D*** : Oui, mais ça ne change rien au problème.

Badinou : Ton corps est une image.

D*** : Non.

Badinou : Il a été intégralement travaillé.

D*** : Non, non, non !

Badinou : Il est le résultat d'une culture, d'une façon de se comporter, d'être, etc.. Pourtant, ce n'est pas le regard d'autrui qui le fait exister. Il en va de même pour l'image.

D*** : Arrête, là tu vas n'importe où ! Une image a été dessinée intentionnellement. personne n'a décidé qu'il me manquerait quatre phalanges au pied droit ! Raconte pas de conneries ! Et le fait qu'il en manque n'est pas un message adressé à quelqu'un ! Par contre, si je te regarde ou te souris d'une certaine façon, si je décide de te faire certains signes ou de te dire certaines paroles, là il y aura délivrance d'un message.

Badinou : Je craque. On va pas y arriver, et surtout je vais pas arriver à me faire comprendre.. (j'ai pas dit convaincre).

D*** : Mais je suis d'accord avec le fait que mon corps est aussi une image, mais ce n'est pas ce genre d'image dont on parle. Je parle des images crées par l'homme pour le regard de l'homme.

Badinou : Je faisais une image, une parabole...

D*** : Oui, j'ai compris, merci. :. mais en fait, où tu veux en venir ?

Badinou : Le pire, c'est que j'ai compris ton point de vue, mais je ne suis pas sûr que tu aies compris le mien.

D*** : Pas du tout.

Badinou : Même avec l'histoire des chambres et du miroir ?. Pourtant je trouve que ça décrit le mieux ce que je pense.

D*** : Ben je comprends ce que tu dis, mais je ne comprends pas pourquoi tu le dis, en fait. Je dis : image = langage , et tu me dis oui, mais le sens de la vie.....

Badinou : Je dis ça pour dire qu'on passe notre temps à regarder vers ce putain de miroir au mur pour y chercher (et y trouver des fois) du sens, et qu'on oublie de regarder ce putain de miroir.

D*** : Oui. Et ?

Badinou : On ne regarde pas LE miroir. On regarde DANS le miroir. L'image EST le miroir.

D*** : Ok, mais le miroir sans rien à refléter n'est pas une image.

Badinou : En parlant de sens, on oublie l'image.

D*** : Ca c'est trop métaphysique pour moi, franchement ça ne me dit rien.

Badinou : Arglh.

D*** : Non, mais c'est trop abstrait pour me servir à quoi que ce soit, ça. Je comprends ce que tu veux dire, mais bon.

Badinou : Mais pourquoi ça pourrait servir !. C'est juste un problème de définition !

D*** : Parce que notre vie est courte et notre temps précieux.

Badinou : Utilitariste ! Rapin ! Marchand du temple ! Bon, un partout, baballe au centre, on est pas arrivé à tomber d'accord sur tous les points.

D*** : Sur ton île déserte, la page de journal en japonais, tu vas regretter de ne pas pouvoir la déchiffrer ?

Badinou : Je vais m'en torcher le cul, surtout.

D*** : Tu n'as rien sur cette île, c'est le seul objet civilisé qu'il te reste. Tu vas la garder comme un trésor, et pleurer de n'avoir pas appris le japonais.

Badinou : Bon, du feu, alors ?

D*** : Parce que sans la connaissance de l'écriture japonaise, cette page ne te sert à rien ! Mais tu peux lui dresser un autel et faire semblant que c'est une sorte d'idole, si tu veux. Tu lui auras donné une autre utilité.

Badinou : Stoooooop !. Tu m'as à l'usure, pas à l'argument !

D*** : Mais quoi qu'il en soit, tu ne te torcheras pas avec, parce que, contrairement aux feuilles d'arbres, elle a un sens.

Badinou : Ben oui c'est un texte de journal : c'est purement utilitaire.. Je refuse de dire que le texte littéraire ou l'image aient une utilité.

D*** : Ca aurait été un poème, le problème aurait été le même.

Badinou : Je refuse de dire que l'oeuvre a une utilité !

D*** : Si tu veux.

Badinou : Je veux bien dire que je cherche une utilité !. Mais pas qu'il en a !

D*** : Utilité n'est pas un mot vulgaire.

Badinou : Utilité est un mot d'économiste qui modélise des fonctions d'utilité.

D*** : Un sens, alors ?

Badinou : C'est un mot de sauvage, de marchand, de publiciste, de commercial !

D*** : Bon. Alors disons simplement qu'un texte dit quelque chose

Badinou : À la rigueur... Mais l'image ! Pas l'image !

D*** : J'ai compris le problème !!!!! Moi depuis tout à l'heure, je ne parle pas du tout de mon rapport à l'image !

Badinou : Et moi je ne parle que de ça.

D*** : Oui, et on ne parle pas de la même chose, et moi depuis tout à l'heure, je comprends que tu me parles de rapport à l'image, mais je ne comprends pas POURQUOI tu me parles de ça.

Badinou : Parce que c'est l'essentiel, et la seule chose que nous ayons et ressentons.

D*** : Parce que la seule chose que j'explique et réexplique depuis le début ça tient en deux mote : image=langage. Deux mots.

Badinou : Et ben moi, un seul. Image = image.

D*** : Moué. Tu clos le sujet volontairement depuis le début, quoi.

Badinou : Rooooh !. Me traiter de lâche, maintenant !. Nous sommes deux intégristes de l'image. Sauf que nous n'avons pas le même rapport à celle-ci.

D*** : Oui, c'est comme si je te disais : je pense donc je suis et que tu me répondais oui, mais je suis donc je suis !

Badinou : Pas tout à fait. Je suis, mais tu me regardes être.

D*** : lol. Allez, on arrête, ça me soûle, là.

Badinou : Oui... Pareil.

commentaires

01/10/06 - 02:50

Impressionnant. :o)

01/10/06 - 03:32

oui c'est d'un chiant :-)

01/10/06 - 09:36

Je n'ai pas dit cela. :o)

01/10/06 - 12:55

Introduction à la notion de contexte :

D*** est dessinateur de bédés.

01/10/06 - 15:03

Effet immédiat de l'introduction à la notion de contexte :
relire plus attentivement en cessant de penser que D*** dirait simplement de pâteuses évidences ayant pour but d'agacer sa Royale Eminence

01/10/06 - 15:52

Effet immédiat à la notion de critique :

Je n'envisage pas que D*** dise de pâteuses évidences, ni qu'il annonce des bêtises, bien au contraire ! Gingin, vous me jugez mal (d'ailleurs, ces paroles ont été mises sur ce blog avec son accord).

Je ne dis pas que mon point de vue est le meilleur (même si je le préfère, bien sûr), mais nous nous sommes battus sur une chose durant des heures... entre

i. l'un qui dit que l'image en soit est porteuse de sens et est pur objet de langage et ne peut être considérée que comme telle ;

ii. et l'autre qui dit que l'image en soi n'est rien mais est coincée entre des sens, ce qui fait que sans arrêt on cherche à lui prêter du sens, par habitude, au point d'oublier l'image pour regarder ailleurs.

01/10/06 - 16:16

Badinou, vous me lisez de travers; je répondais à ce visiteur qui jugeait prestement de l'échange en la disqualifiant d'une appréciation plus que sommaire; je voulais dire que la précision donnée invitait normalement à relire l'échange, en évitant de réduire la thèse nécessairement lue comme critiquable, donc comme refusée par toi à une suite d'énoncés sans significations.

Mais j'ai dû mal me faire comprendre; je suis très malheureux.
Qui pour me consoler?

01/10/06 - 19:15

D'accord, je croyais que vous vous en preniez à moi, et m'accusiez de parti pris (même si parti pris il y a malgré tout).

Avoir le point de vue d'un créateur d'image est tout de même intéressant, non ? J'ai dégoté dans le dernier livre ("Esthétique de l'OuLiPo") d'Hervé Le Tellier quelques phrases qui iraient dans mon sens, mais je suis qu'on en trouverait au profit de l'autre thèse par ailleurs...

Je vous absous, Vidame.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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