30/09/2006

30/09/06 - 16:21

CCCXV. - Contes modernes (11) : Le concert.



Ca en fait du monde. Prends la file de droite, je me réserve le petit mimi de l’autre file. Tu sais que ça fait longtemps que je suis pas allé à un concert ? Ils sont là, ils entrent. Tu en as mis du temps ! Je crois que les vieux, décidément, préfèrent donner aussi leur billet à un jeune tout mimi qu’à une femme. Pourquoi j’ai peur cette fois ? Attends, ça ne doit pas être cette porte. Si, regarde, c’est le premier balcon. Tancrède ! Pfffff. Vous êtes allé à Bayreuth, alors ? Attends, je te tiens la porte. Ma chérie, tu es encore en retard. L’ouvreuse doit pas être loin. Non en fin de compte nous étions trop loin sur la liste d’attente. Voilà comme ça le nœud devrait pouvoir tenir mieux que d’habitude. J’ai les mains qui tremblent encore, c’est fatigant. Dis, celle-là elle est gonflée à nous passer devant. En retard, et alors ? les places sont numérotées, je t’avais averti. Pardon, madame. Et toujours les vieux beaux qui viennent, accompagnés de leur Botox ambulant. Je ne pensais pas qu’un jour j’assisterai au sacre d’un chef d’orchestre. Où est ma veste, j’étais sûr que l’assistant l’avait posée là. C’est cette porte. Vous dites rang Q ? C’est là-bas. Attendez, j’ai un doute. Oui, c’est là : vous voyez, derrière l’homme en chemise blanche. Trop fort, il y a Cathy, regarde ! Mais pourquoi faut-il toujours que tu agisses comme ça tu me fais honte, papa. Le peigne… Mais si, regarde, de l’autre côté ! Pardon, monsieur. Ah, encore au parterre ? Excusez-moi. Ca, c’est Luc qui donne le la. Le son ne se forme pas au parterre, tu sais bien ! J’ai horreur des places de ce théâtre : soit tu t’exploses les genoux, soit tu as des crampes parce que tu ne poses pas les talons. Mais pourquoi Martine tire-t-elle aussi haut son archet, ce n’est pas nécessaire ! Tu préférerais peut-être être sur les côtés, regarde-les, ils sont serrés comme des huîtres. La veste, mon anneau, décidément il est temps que je meure. Tiens, voilà Ranticelli qui daigne s’installer à sa caisse, alors qu’il lui faut toujours autant de temps pour vérifier les peaux. On y voit rien, de toute façon j’ai la vue qui a encore baissé, alors Catherine ou une autre. Huguette, ne t’inquiète pas, nous arriverons à temps. Tu n’as pas peur que ça finisse trop tard ? Je n’ai pas envie de rater le métro. L’anniversaire de Klempfängler ! Mets un peu plus la partition sur la droite, s’il te plaît. Oh, et puis ça suffit, je m’en vais. Je ne suis qu’un vieil homme, un vieillard, à la main qui tremble, et c’est moi qu’ils viennent entendre. Pourquoi tu te lèves ? J’ai déjà mal aux jambes, c’est pas possible de faire des sièges si petits. Chérie ! Bon, Luc a mis l’accord, ça va être bon. Cette salle est trop chaude, les bois vont trop bouger. Et ne crie pas, c’est indécent, tout le monde nous regarde. Merci, jeune homme, vous pouvez dire au chœur d’entrer aussi, et dites à la lumière que je viens. Ah, le chœur entre. Oui, vous pouvez encore entrer, suivez-moi vite. Vous avez vos billets ? Mais qui a mis cette chaise pour le baryton, va l’ôter, et vite ! Pardon, madame, je suis en retard, mes amis ont déjà dû entrer, vous auriez le numéro ? Naître Silésien, et mourir ici, jouer au petit vieillard bien sûr plein de dynamisme, encore vert, malicieux et digne. Clichés. Non, pas de baguette ce soir, je vous remercie. Je battrais trop bien la mesure sinon. Bonsoir, Serguei. Vous vous sentez en voix ? Bien, allons-y, c’est l’heure.

Encore heureux que je n’ai pas pris mes lunettes. Cette lumière ! C’est éblouissant. Bonsoir à vous, Luc. Laurent. Jean-Luc… Attention à l’attaque au pizzicato de la cent trentième, hein ! Public. Applaudissez-moi. Faire semblant d’ignorer que vous commentez chacun de mes gestes. Ma main tremble, contre moi. Pourquoi ces damnées poches sont-elles cousues ? Rambarde. S’agripper à ça pour monter une marche. Quelle pitié... Allons. Luc ? Laurent ? Ranticelli ? Si, bémol mineur.

Adagio.

Baryton. Sergueï !

Pourquoi ai-je la main qui tremble tant ? Babii Yar ! Chut, mécanisme.
Cloches… Violoncelles. Clarinette. Oui, bien, là. Cordes, plus d’attaque.
Être allemand et faire jouer ça. Toujours aimé ce poème. Surtout ne pas pleurer. Mécanisme ! Continuer la direction. Tempête ! Pas à temps. Hautbois ! Cors ! Bassons ! Ensemble ! Et là, violons.

Klempfängler a tapé du pied. Chhhtt. Violons, pas à temps.

Chœur ! Chœur, ténors ! Sergueï. Baaaaah, pam, paaaam, baaah ! Oui, comme cela, doucement. Bas. Mal au cœur. L’âge. Toujours l’âge. Pourquoi ai-je toujours fait jouer aussi lentement ? Plus vite, là, en fait. J’aurais dû dire plus vite ! Ma main. Ma main qui tremble encore. Accélération, presto, presto, baaah, la, la, siiiii, prestissimo, stop !

Mécanisme de la pensée. Je ne suis que le maestro qui dirige. Tous me regardent, tous écoutent. Ne surtout pas penser à quoi que ce soit, sinon à la partition. Sergueï fait la déclamation, échange avec le chœur. Oui, spectaculaire, de se retourner ! Bonne idée. Drôle. Violons ! Violons ! En retard ! Non, pas en voix de tête, c’est une erreur ! De la dissonance ! Mon pouce me fait mal.

Lumière des cloches dans la mêlée. Son purpurin. Montée du gong. Oh, oui. Gong. Gong. Et là… ma main qui tremble. Mon pouce. J’ai trop reculé, j’ai la rambarde dans le dos. Je vais rester, j’aurais moins mal. Violoncelles, presto, adagio des autres cordes. Respiration dure. Pas maintenant, c’est de nouveau à la flûte. Pas le temps.

« Non, les violoncelles, vous avez encore un quart de temps ! »

Souffle. Je me perds. La main qui tremble, décidément. Harpes, tout doucement, derrière la caisse. Mon bras entier désormais. La rambarde. S’appuyer. Et la caisse. Lever le bras. Plus celui-là, juste la gauche. Je tremble moins. Ils connaissent la partition. Non ! Non ! Oui, là, legato. Legaaaato, et flûte. J’ai besoin de l’autre main, ils ne suivent pas sinon. Où est-elle ? Encore la lumière des cloches, Seigneur que j’aime cet instant. Et suivent les trombones, pianissimo. La rambarde est bien haute. Mon pouce tremble, je le sens, je le sens. Chaleur. Terreur.

Mécanisme de la pensée. Continuer. Lever le bras. Et fugue. La rambarde a encore monté. Mon pouce. Ma main. Tête contre. Décidément, ce silence est trop long. Les vents doivent. Silence trop long. Pouce. Bras. Sergueï.

Babii Yar…

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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