19/09/2006

19/09/06 - 23:10

CCCV. - À nous quatre, Cardinal.



Je recevais un message d’un lointain abandon. Un ancien camarade, qui avait un peu disparu avec son bouc et son casque à vélo. Alors j’allais réfléchir, en nageant de nouveau dans les futons aux insomnies maritimes. Le vent soufflait, le long des vagues en dérivation. Trois fois le capitaine tenta l’abord, près des côtes où les couvertures viennent s’enrouler en écume, trois fois il s’agenouilla sur une île nouvelle, quand le gîte prenait. Il y a des parcs qui sont des océans.

Je partais alors, sac de marin sur l’épaule, dans les embruns de l’automne qui tombaient des mâts de la ville. Je m’appelais Ishmaël. Mettons. Lorsque Saint Elme se mettait aux cornettes, des pelées de pollen me couvraient, et des branches venaient.

Quitter un port n’est jamais facile. Il fallu trois heures pour dépasser les hauts-fonds qui l’entourent. Nous étions drossés sans cesse par le reflux des voitures. Ce n’était pas l’époque des grandes marées, pourtant, mais il fallu tirer des bordées vent debout. Puis ce fut la vaste plaine aux lentes collines tout autour de nous, les brises rapides et les pluies oubliées. Nous étions un sous-marin, une bouteille pleine de messages et d’ambition. Nous nous éclaboussions, et nous parlions beaucoup, comme tous les voyageurs qui se plongent dans l’ennui d’une route encyclopédique. On se racontait d’autres voyages. Là où nous avions vu des monstres avec une patte, là où le soleil se levait sur des mers toujours calmes. Là aussi, les livres sont inutiles, car la vie suffit : les livres n’étaient plus que des fleurs, qui s’ouvraient au matin. Nous étions nos Rustichello.

Nous touchions Moonfleet. Le port était couvert de maïs et de tournesols noircis. Aucun ne montrait la même direction : le soleil n’était nulle part, et des lézardes étaient au mur, derrière la grille et la profondeur du parc aux multiples puits. Je pris la chambre rouge, d’autres cherchaient celle d’Usher. Des cuirs teints recouvraient les fauteuils et le prie-Dieu. Il y avait un vieux secrétaire de bois usé, et derrière des portes minces qui s’ouvraient sur des antres.

Mon parfum, cassé dès le soir, envahi tout l’étage. Dehors, les nuages couvraient les arbres.

Nous avons couru dans les champs. Nous avons cueilli des pommes. Nous avons joué avec des bâtons et exploré une cave. Nous avons joué au golf avec des balles de tennis. Nous avons mangé des confitures sur de larges tranches de gâche. Nous avons galopé derrière les daims et le lièvre, sans les avoir. Alors nous avons regardé les grenouilles et mesuré les champignons. Nous avons combattu avec nos glaives de bois. Nous avons traîné des bûches liquéfiées, nous en avons fendu d’autres avec une barre de fer. Nous avons fait un feu de bois mouillé. Nous avons fait sécher nos chaussures devant, et cuire de la viande dessus. Nous avons marché pieds nus dans la glaise détrempée. Nous avons sauté dessus le Mable et tendu la main aux dames pour qu’elles le franchissent. Nous avons joué au échec, et imité Tom Clancy. Nous avons suivi les chats dans des recoins du grenier. Nous avons regardé les vannes du ciel s’ouvrir, et l’eau tomber à gros bouillons.

Un matin, une larme coulait dans la chambre rouge.

Alors nous sommes revenus.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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